L'écrivain guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa participa à Tanger aux ateliers d'écriture animés par Paul Bowles. Celui-ci traduisit ensuite en anglais plusieurs de ses romans. Ses capacités d'empathie, même pas menacées par sa propension à insister sur le poids des superstitions, ses dons de conteur nerveux et sensible, tout cela fait un petit bijou narratif de «La Rive africaine», traduit de l'espagnol en 2008 chez Gallimard par Claude Nathalie Thomas,. Rey Rosa met en scène un jeune Colombien ayant perdu son passeport à Tanger. Il erre de pension en chambre prêtée, soucieux de la santé défaillante d'une chouette dont il s'est entiché avant de rêver tromper sa femme avec une demoiselle Choiseul, elle aussi de passage sur la rive africaine. Cette épouse lui envoie quelque argent, mais la situation du jeune homme semble très précaire. On dirait qu'une menace diffuse le tétanise. Les protagonistes marocains de cette balade intérieure autant qu'«exotique» sont déterminés par le manque et l'espoir. Le personnage de Hamza accueilli puis rejeté par les gens du «premier monde» est rendu avec un soin rare comme si Rodrigo Rey Rosa dessinait le profil d'une âme. Le tour de force se situe pourtant ailleurs, dans la capacité à faire d'une chouette le personnage central, vraiment ! «De l''eau glacée contre les miroirs» de Philippe Mezescaze (Le Rocher, 2007) change un voyage au Caire en exploit intime. Ce n'est pas seulement un récit envoûtant qui puise sa vivacité dans un bouquet d'effluves. C'est un livre qui se signale par une minutie d'archiviste du moi soudain passionné par le peuple cairote. L'invitation à plonger en artiste dans la confection d'une œuvre, c'est Roland Barthes qui la fit à Mezescaze : «Raconte une histoire, et ne sois pas inquiet des autres. On t'aimera en définitive un peu plus, peut-être mieux, mais pas autant que tu l'aurais souhaité (…) tu auras levé des maux intimes et jeté de l'eau glacée contre les miroirs». Décidé à composer une chanson pour ses amours et pour ses morts, ce que l'on nomme parfois «faire le point», c'est-à-dire, en photographie, régler l'objectif sur un endroit précis afin qu'il soit net à l'image, l'auteur gagne en justesse avec Le Caire comme ville élue, avec sa vie racontée envers et contre toutes les menaces. Il n'y avait avant Mezescaze que de grands écrivains égyptiens, un Naguib Mahfouz ou un Khayri Shalabi, pour nous parler avec une affection intelligente et une admiration lucide du peuple égyptien tel qu'il s'exerce à la vaillance quotidienne, avec son humour et sa «mélancolie fêlée». Les photographies de Denis Dailleux qui éclairent les chapitres sont consubstantielles à l'ouvrage puisque le narrateur raconte les rencontres qui leur ont donné naissance. Le Caire est dit «un enfer de bruit, de poussière et de miel» et montré comme un paradis d'images intérieures, la nacre intime s'irisant d'Orient non sans que le romancier ne dénonce vivement l'iniquité d'un vivre où les nantis abusent de tout et de tous. Mais l'Egypte n'est pas triste. Elle est vaillante, comme ce livre qui mérite d'être installé dans les bibliothèques pas très loin des «Nouvelles impressions d'Afrique» de Raymond Roussel, ce poète milliardaire qui s'y connaissait en alexandrins (sinon en Cairotes !) : «Rasant le Nil, je vois fuir deux rives couvertes / de fleurs, d'ailes, d'éclairs, de riches plantes vertes / Dont une suffirait à vingt de nos salons, /D'opaques frondaisons, de fruits et de rayons».