Voix douce, Pierre Bergé lui a rendu un hommage dont les échos retentissent encore. Il n'a pas dit que cela, il n'a pas non plus cessé de lui témoigner, en toute circonstance, son admiration et de louer publiquement ses talents...En présence de Othman Benjelloun, Dr Leila Mezian Benjelloun, Pierre Bergé, Quito Fiero, des Jardins Majorelle et plusieurs personnalités, l'ancien tribunal de Habous, devenu le Méchouar, avec son architecture néo-mauresques , ses voûtes sculptées, ses murailles traditionnelles, son ambiance feutrée a connu samedi soir une agitation peu commune : la présentation à un public trié sur le volet des dernières collections de caftans de Tamy Tazi. Une œuvre, un symbole... Une heure d'ébahissement Il y avait à la fois de l'admiration et une sorte d'envoûtement pour cette belle parade qui, encore une fois, nous révèle une grande créatrice. Une artiste, en somme que la passion d'inventer et la couture ont hissée au podium des grands et illustres créateurs. Tout au long du défilé qui aura duré près d'une heure, dans une convivialité partagée, le public était ébaudi, happé par la succession de motifs, de thématiques majestueuses et de couleurs, tout ce que la divinité a pu donner au monde...Une heure d'ébahissement qui n'en finissait pas de nous emporter vers un univers fantasmagorique. Tamy Tazi est une artiste, mais une artiste pas comme les autres. Sa démarche intègre une multiplicité de paramètres, à la fois en termes de couleurs, de tons, de dessins, de formes, enfin de tout qui donne à la femme marocaine le port et l'allure altière qui la distingue. Elle nous plonge dans l'histoire et la mémoire. Pour nous rappeler qu'il ne faut jamais les oublier, elle fait revivre les profondes temporalités de l'art marocain dans ses soubassements. Couturière, modéliste, artiste, elle dessine patiemment une œuvre depuis des années qui ne se clôture jamais, parce qu'elle s'enracine dans la tradition ancestrale du Maroc et, modernité oblige, nous plonge aussi dans le futur. Tamy n'a jamais été et ne sera jamais la créatrice de l'extravagance ! Ses créations ne ressemblent à aucune autres, et paradoxalement, elle nous ouvre la voie de l'inconnue. L'art, parce c'en est un, et comment, avec lequel Tamy Tazi déploie son œuvre ne sacrifie ni à la mode – il est même en décalage voulu et assumé -, ni aux codes aujourd'hui en vogue qui font que le cafetan doive s'adapter aux accoutrements et aux habitudes de consommation. Chez elle, le caftan ne quitte jamais l'épure ou son origine, s'il évolue , s'il change de tons et de contours, c'est toujours pour mieux s'articuler sur sa valeur ancestrale, pour mieux revendiquer son ancrage dans la tradition, enfin pour ne jamais nous éloigner de notre patrimoine et nous acculturer de nous-mêmes. Une force artistique singulière On regarde défiler les créations avec une certaine nostalgie et une sorte de happement toujours renouvelé. Elle redonne pour ainsi dire ses lettres de noblesse aux styles, aux formes, aux tissus même qui , il y a des lustres, dans ce Maroc lointain et raffiné d'il y a cent ans peut-être , déclinait un certain art de vivre...Chez Tamy, l'harmonie s'apparente à la plus radicale des exigences et à un « premier degré de l'écriture » porté sur les fonts baptismaux de la haute création ! Car, il s'agit bel et bien d'une écriture, qu'elle prend soin de patiemment peaufiner. Celle qui, d'une contrée à l'autre, suscite l'engouement au niveau international. Couleurs crème, beige diront les plus novices, mais en fait couleurs dont le choix traduit la singulière force d'une artiste qui n'a pas son équivalent chez nous, jabadors revus et « corrigés », sertis de tons et bariolés de parures, ces tons originaux, de vert et de rouge ocre, ces serouals inventés d'une main patiente et laborieuse, les burnous redessinés et redéployés , ces colliers, ces bijoux qui interpellent nos mémoires évanescentes et nous plongent dans la glorieuse tradition de grands patrimoines, de Fès, de Tanger, de Tétouan, de Marrakech, de Oujda, du Rif, du Sahara, enfin cette furie de couleurs inventées pour donner leur relief et leur réelle dimension aux cosmopolitismes les plus contrastés et variés du Maroc. Cette succession de modèles et de silhouettes ascendantes avait comme quelque chose de miraculeux : le caftan, la couleur et le ton leur donnaient une sorte de magistère, on s'efforçait d'y voir et déceler la main invisible et discrète de l'artiste qui leur décrétait la vie et le mouvement...Un grave oubli les engloutirait dans l'indifférence si une créatrice comme Tamy Tazi, obstinée à assumer la continuité, et si un grand amoureux des arts et de la culture, mécène à bien des égards comme Othman Benjelloun n'étaient pas restés les « gardiens du temple » de la culture...C'est peu dire que ce dernier constitue l'un des derniers hommes à encourager les arts avec la même fidèle passion... Une œuvre à préserver Tamy Tazi ne cessera jamais de surgir là on ne l'attend pas, narguant à la fois les modes et défiant les normes et les temps. Vigile et éclaireuse à la fois, elle défend un art et une identité, la notre en l'occurrence. Tout son être porte l'exigence suprême de la rigueur dans son travail et sa créativité, comme un fil d'Ariane qui force le trait et la tentation de la routine, elle perce et ouvre pour nous les portes de ce santorium qu'est devenu l'art de la couture, loin des sarabandes et des systèmes de la mode. Le défilé organisé samedi au petit palais du Méchouar déclinait pour nos yeux une magie des thèmes et des couleurs, mais nous rappelait avec force à cette vérité que la tradition ancestrale , le réenracinement dans nos propres valeurs , a rebours d'une certaine pensée et modes dominantes, constitue notre force. Tamy Tazi nous invite à une quête, de nous-mêmes, de notre passé et , paradoxalement pour notre grand bonheur, de notre avenir qui se lit à travers les thématiques et les couleurs...Il convient de rappeler que, outre le défilé, et dans le souci de perpétuer une mémoire et de préserver les traces et les signes d'une œuvre, un film est en cours de réalisation sur Tamy Tazi, il est produit par la société Dounia Productions que dirige Dounia Benjelloun et Sygma Productions, dirigée par Dino Sebti, la réalisation étant assurée par la cinéaste Farida Belyazid...