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Où va le Liban ?
Publié dans Libération le 02 - 12 - 2020

S ur le plan des rapports avec le nationalisme arabe et dans un contexte favorable aux causes et à la solidarité arabes, l'accès à la présidence de la République libanaise du maronite Camille Chamoun a mis un bémol à cette solidarité en infléchissant sa politique étrangère et en l'axant davantage sur les intérêts de l'Occident. Il ne s'est pas empêché de faire adhérer le Liban à la doctrine d'Eisenhower qui consiste en une coordination des forces anti-soviétiques au MoyenOrient; doctrine qui a été rejetée par les pays arabes. Sur le plan économique, le libéralisme et la liberté d'entreprendre ont fait partie des fondamentaux inscrits dans la législation libanaise après l'indépendance. La libre circulation des capitaux et des biens et la position stratégique du pays devaient lui permettre de devenir la plateforme financière de la région et ainsi capter tous les capitaux en quête de refuge qui fuient les régimes nationalistes et socialistes arabes des années 1950 et 1960. Les premières tensions internes au Liban ont jailli en plein milieu des années 1950 lors de l'agression tripartite résultant de la nationalisation du Canal de Suez par le Président égyptien Jamal Abdennasser et la fusion de l'Egypte et la Syrie dans le cadre d'un seul Etat appelé République Arabe Unie (RAU). De fortes pressions ont été exercées sur le gouvernement libanais pour se joindre à cette République et rompre avec les auteurs de l'agression tripartite, qu'étaient la France, le Royaume-Uni et Israël. La communauté chrétienne libanaise s'est néanmoins obstinée à refuser catégoriquement ces demandes et a fait semblant d'ignorer tout ce qui était en liaison avec les intérêts fondamentaux du monde arabe. Ces tensions ont débouché sur de nouveaux affrontements qui ont opposé, d'un côté, le Mouvement national libanais allié des Palestiniens guidé par Kamal Joumblat et, de l'autre, les Phalanges chrétiennes dont la surenchère a abouti à une guérilla dans la montagne libanaise. Devant une telle situation, Chamoun obtint un accord de débarquement de 15.000 Marines américains qui, sans intervenir, ont permis à la victoire de revenir aux Phalanges, ce qui a été ressenti dans le monde arabe comme une contre-révolution. Le monde entier a reconnu à Chamoun d'avoir initié une renaissance économique et culturelle dont le Liban garde toujours des traces. Cette même renaissance a engendré une liberté d'expression et de presse unique en son genre dans tout le monde arabe. Depuis cette phase de l'histoire moderne du Liban, le pays est devenu un ensemble de cantons liés chacun à un nom parmi ceux des grandes familles, en l'occurrence Joumblat dans le Chouf, Rachid Karamé à Tripoli, Saeb Salamé à Beyrouth, toutes influencées par les socialismes nassérien et baathiste et porte-parole des revendications de la communauté musulmane. La décennie 1966-1976 a été la période de tous les périls, car il y a eu d'abord la défaite des armées arabes face à Israël durant la guerre de 1967; défaite qui a eu des conséquences néfastes sur la situation du peule palestinien. Cette situation a semé des désaccords au sein de la classe politique libanaise qui n'a pas réussi à trouver de terrain d'entente aussi bien en termes de politique intérieure qu'extérieure.
Le rôle joué par la question palestinienne
Depuis l'accord secret du Caire, la question palestinienne avait commencé à influencer l'intérieur libanais, ce qui allait s'amplifier encore plus avec la défaite de 1967. L'occupation de Gaza et de la Cisjordanie par Israël durant cette guerre a engendré un nouvel afflux des réfugiés palestiniens vers la Jordanie. Le mouvement Fath, créé par le commandant charismatique Yasser Arafat, a commencé à mener des opérations militaires contre Israël à partir des territoires jordaniens. Mais de peur de se retrouver en confrontation directe avec l'armée israélienne, la Jordanie a ordonné la cessation de toute incursion des combattants palestiniens dans les territoires occupés. Devant l'intransigeance de ceuxci, une terrible répression a été lancée par l'armée jordanienne contre tout ce qui est palestinien, commandement et combattants compris, avec un lourd bilan en morts et en blessés. C'est ce qui est connu sous le nom de Septembre Noir 1970. L'accord du Caire a été conclu entre Jamal Abdennasser et Yasser Arafat comme commandant militaire de l'OLP. Il y a été question d'adopter l'extra-territorialité des camps pour les combattants palestiniens. Cet accord a été tenu secret par les deux parties au détriment et à l'insu de la souveraineté libanaise. Le commandement de l'OLP a été ainsi transféré au Liban car aucun Etat arabe voisin n'acceptait d'accueillir ces combattants sur son territoire. L'armée israélienne a lancé de nombreuses opérations de représailles dans le Sud libanais, des fois même jusqu'à Beyrouth. Durant cette période, le nombre de Palestiniens installés au Liban était de 350.000 sur une population libanaise de 2,5 millions d'habitants. Ce nombre important a été une sorte de catalyseur qui a réveillé les démons du vrai problème qu'est le système confessionnel issu du Pacte national de 1943. C'est un Pacte qui donne plus d'avantages à la communauté maronite au détriment des autres communautés alors qu'au vu de la réalité démographique, ces avantages n'auraient pas eu lieu d'être et c'est cela qui confère à ce sujet son extrême sensibilité. Les années 1975 et 1976 ont vu la formation de deux clans qui s'entretuaient. Le premier est formé par l'Armée nationale du Sud organisée autour de Pierre Gemayel et le second regroupe une large coalition palestino-progressiste représentée par le nationalo-druze Kamal Joumboulat. Les deux clans sont entrés en confrontation avec des représailles de chaque côté, faisant ainsi des dizaines de morts par jour. La situation s'est envenimée lorsque les Phalanges ont assiégé les quartiers de Tal Zaatar et Jisr Al Bacha pour ensuite passer aux massacres qui ont fait des centaines de morts au camp de Tal Zaatar. Suite à ces massacres, la majorité des députés du Parlement libanais a demandé la démission du Président Farangié, alors que son mandat n'était pas encore arrivé à son terme. Cette démission a tout de même eu lieu, et c'est Edouard Sarkis qui a accédé à la présidence. Après ces massacres, un sommet de la Ligue arabe s'est tenu à Riyad la même année et a décidé de la mise en place d'une force arabe de dissuasion essentiellement formée de troupes syriennes. Ce sommet a aussi prévu de désarmer toutes les milices et, en même temps, de réitérer les termes de l'Accord du Caire permettant à l'OLP d'utiliser le Liban comme base arrière dans sa lutte contre l'occupant israélien. Par contre, ce sommet n'a rien pu faire contre les conflits interconfessionnels qui ont plongé le pays dans le désordre et l'instabilité. Les confrontations répétées entre les Palestiniens et les Israéliens ont irrité les populations (chrétiennes et chiites) du Sud Liban qui les vivaient comme une provocation et, pour garder la situation en mains, les chrétiens ont créé leur nouvelle entité militaire dissidente de l'armée régulière libanaise, à savoir l'Armée du Liban libre. Cette formation a été encouragée par Israël et ensuite par la Syrie, soucieuse de tenir tête à l'armée israélienne mieux équipée et plus forte qu'elle. La fin des années 1970 a été marquée par une série d'attentats meurtriers qui ont fait des centaines de morts parmi les Palestiniens et les Libanais, souvent des civils. Avec ses moyens gigantesques, Israël faisait tout pour installer un climat d'insécurité dans le but de pousser l'OLP à entreprendre plus d'opérations, et ce pour s'en servir comme alibi et envahir le Liban. C'est ce qui s'est passé en 1978. Israël a, en effet, envahi le Sud Liban après une prise d'otages israéliens sur la route de Haïfa, ce qui a provoqué l'exode de plus de 100.000 civils libanais vers l'intérieur du pays. Ce fut l'occasion pour l'ONU de décréter la résolution 425 demandant à Israël de se retirer du Liban et la création de la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban) comme force d'interposition entre les deux belligérants.
Par Abdelkrim Nougaoui
Enseignant-chercheur à Oujda
A suivre
Prochain article: IV - ... et que vogue la galère


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