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Vers l'Indépendance du Maroc : LES PRÉMISSES D'UN DIALOGUE DANS UN CONTEXTE TROUBLÉ (Juin – Août 1955) : L'ultimatum du maréchal juin
Publié dans Libération le 04 - 09 - 2009

Dès le 21 juin 1955, c'est-à-dire aussitôt après la nomination officielle de G. Grandval, le maréchal Juin adressa un ultimatum menaçant au Président du conseil. Il déclarait qu'il ne pouvait continuer de cautionner par sa participation le Comité de coordination de l'Afrique du Nord, que si le gouvernement renforçait les pouvoirs de Ben Arafa. C'était une véritable déclaration de guerre du chef de file des ultras au nouveau résident général et au gouvernement français. Cette prise de position était aussi une invitation à l'administration du protectorat, au groupe « Présence-française » à recourir à l'obstruction, au sabotage et à la violence.
Mais le 30 juin 1955, nouveau coup de théâtre, celui là en faveur de la cause marocaine. Au cours d'une conférence de presse, à la question d'un journaliste, le général De Gaulle déclarait : « Je rappelle que Mohammed V est compagnon de la libération »11.
Cette prise de position publique impliquait explicitement que le général de Gaulle était pour la restauration de Mohammed V : ce fut un encouragement au président Faure et au nouveau résident général d'aller dans cette voie.
Pour riposter à cet évènement, le maréchal Juin crût devoir, dès le 2 juillet 1955, se retirer du Comité de coordination pour l'Afrique du Nord. Mais tout semblait indiquer que l'attitude des partisans du maintien du statu quo n'était plus déterminante : ils perdaient du terrain. Désormais, tous les efforts d'E. Faure tendaient à convaincre
A. Pinay et Duchet, et à s'assurer le soutien des républicains indépendants.
La survie du gouvernement était à ce prix. Nous verrons plus loin que ce furent les raisons qui conduisirent le Président du conseil à organiser la rencontre d'Aix-les-Bains.
M. Gilbert Grandval ne prit ses fonctions au Maroc que le 7 juillet. Il devait prendre en main l'administration du protectorat dont l'omnipotence et le travail de sape étaient dénoncés tant par les Marocains que par les Français libéraux. Dès le 12 juillet, il procéda au limogeage de sept directeurs de grandes administrations centrales ; celles des Affaires chérifiennes, de la production industrielle et des mines, du commerce et de la marine marchande, de l'agriculture, des travaux publics et du travail. Des hommes comme Mazoyer et Girard étaient sur la liste.
Ce coup de balai, opéré avec courage et célérité, fut accueilli avec enthousiasme par les Marocains. Il nous confirmait dans la conviction que le nouveau résident général était bien décidé à tenir ses promesses.
Une autre décision d'importance a été également prise : celle de la création d'une direction générale de l'Intérieur, regroupant les deux anciennes directions de l'Intérieur et de la Sécurité. Mais nous avions été surpris de voir ce poste confié au général Leblanc. Celui-ci, devait reconnaître Grandval, lui avait été très vivement recommandé par le général Lecomte, cerveau et bras droit du général Koenig, alors ministre de la défense. De sorte que les ultras de Paris, comme ceux du Maroc, restaient branchés directement sur le nouvel appareil du résident général. On verra par la suite comment, par leur action, ceux-ci s'employaient à contrecarrer la politique de leur propre gouvernement.
Pourtant, le 14 juillet, une bombe explosa à Casablanca au rond-point Mers Sultan, devant la terrasse d'un café. Ce café était considéré par les Marocains comme le lieu de rendez-vous des membres de « Présence-Française ». Mes amis à Rabat et à Casablanca réalisaient le danger de la situation. Le 15 Juillet, le Petit Marocain publia un communiqué de « Présence-Française », qui était un véritable appel à la vengeance par la violence. Casablanca connût ainsi pendant quatre jours, des expéditions punitives frappant collectivement les Marocains.
Le bilan de ces journées s'établit à 66 morts, 55 Marocains et 11 Européens, dont 6 à Mers Sultan, 306 blessés, dont 218 Marocains et 88 Européens. Il s'agit évidemment d'un bilan officiel : en réalité le nombre de Marocains était plus élevé : il dépassait largement la centaine. De plus, plus de 150 Marocains furent arrêtés, aucun Européen par contre n'a été inquiété.
Le climat était devenu lourd, et les groupes de résistance estimaient qu'il n'y avait rien à attendre d'une communauté européenne foncièrement raciste et hostile. La police française participait au pillage, au lynchage et à l'assassinat.
Le Docteur Causse, chef de file des ultras au Maroc, fut néanmoins expulsé. Cet acte de courage, a été malheureusement terni, par une autre mesure d'expulsion qui frappait injustement M. Charles Legrand : celui-ci avait été agressé à son domicile par des manifestants européens.
La rencontre du résident général et du « seigneur de l'Atlas » confirmait bien que ce dernier, recevant ses instructions de Paris, s'opposait au retrait de Ben Arafa.
Cependant, si celui-ci demandait à se retirer, il ne serait question que d'un « troisième homme », de la famille Alaouite, à l'exclusion des membres de la famille de Mohammed V. En somme remplacer Ben Arafa par un autre lui-même !
Le résident général tenait l'échéance du 20 août pour fatidique. Toutes ses consultations devaient le confirmer dans cette conviction. Les grands caïds du « bon bled » qui avaient participé à l'éviction de notre souverain, découvraient les uns après les autres, que l'on avait abusé de leur bonne foi. Il y avait aussi les petits groupuscules de nationalistes dits « modérés », c'est-à-dire les ralliés de la 25è heure, certains d'entre eux ayant fait acte d'allégeance à Ben Arafa. Mais ils y avaient été forcés par le Glaoui et les autorités du protectorat. Et puis ils avaient leurs intérêts à défendre. En 1955, comme leurs intérêts étaient toujours là, ils se devaient de sortir sans heurts de leur « prudence ».
Même les différents groupements des Français libéraux, à l'action desquels nous rendons hommage, avaient eux aussi leurs jeunes modérés, qui avaient fini par se manifester mais sur le tard.
Quant au P.D.I, il avait toujours compté sur l'amitié et les conseils de modération d'Emile Roche. Durant les années 1952-54, ils se sont gardés très sagement de se manifester, sauf par des déclarations épisodiques sans portée aucune. Cette attitude leur a valu d'être épargnés par la répression. Ils étaient en quelque sorte «en réserve de l'Etat». Ce n'est qu'après la nomination de Lacoste, qu'il leur apparut que le moment était venu de faire leur entrée sur scène.
Enfin les jeunes vizirs, ceux-là même qui siégeaient aux côtés des directeurs du protectorat dans le cadre du régime de co-souveraineté, ne tardèrent pas eux aussi à rejoindre les derniers ralliés. Lorsque l'ambassadeur Grandval procéda au limogeage des hauts fonctionnaires français du protectorat, il essaya en vain de convaincre les « vizirs », pour des raisons administratives, d'accepter la délégation de signature. Ils résistèrent à cette tentation car le moment était venu pour eux de «faire de la résistance ».
Tout ce monde « téléguidé » comme on dit, courait partout. Tous s'apprêtaient à jouer les interlocuteurs valables et rassurants. Certains parmi ces notables modérés n'hésitèrent pas à demander l'octroi de la légion d'honneur en récompense de services rendus et à rendre. Et c'est le gouvernement français, fort embarrassé de ces sollicitations, qui les en dissuada de peur de les compromettre aux yeux des Marocains.
Au parti de l'Istiqlal, nous en étions conscients, mais non sans quelque amertume.
Nous faisions peur aux Français établis au Maroc, même parmi les libéraux. Nous étions le parti de Mohammed V, celui de la classe ouvrière, celui des résistants et de l'armée de libération. Nous étions les rescapés des camps d'internement, des caves de torture, des tribunaux militaires. On ne pouvait plus certes nier notre impact sur les masses populaires, les évènements sanglants de tous les jours étaient là pour le démontrer. On réalisait enfin, que rien ne pouvait être entrepris sans notre participation, sans notre caution. Mais on réalisait aussi, qu'il ne fallait à aucun titre traiter avec le seul parti de l'Istiqlal. D'où l'irruption sur la scène de nationalistes modérés, de jeunes cadres « occidentalisés », de caïds et de notables repentis et d'oulémas brusquement pris d'un dernier sursaut de conscience !
Le parti de l'Istiqlal, du moins une partie des dirigeants qui pouvaient se concerter directement, connut une période difficile. Nombreux étaient encore les cadres maintenus en état d'arrestation ou en internement administratif. Allal El Fassi était au Caire et ne pouvait disposer de tous les éléments d'appréciation. Ahmed Balafrej suivait l'évolution de Madrid. Les relations avec le chef de la résistance à l'intérieur du Maroc étaient intermittentes du fait même de la conjoncture.
Avec les dirigeants installés à Tétouan qui s'apprêtaient à constituer les premiers éléments de l'armée de libération, les rapports étaient indirects, passant par l'intermédiaire d'émissaires souvent mal informés, parfois mal intentionnés. Nos vieux camarades des cellules de Casablanca, Agadir, Fès ou Khénifra étaient l'objet d'une intoxication malsaine, recevant des informations fausses ou déformées. Ils étaient désemparés, inquiets, très souvent révoltés contre les « politiques ».
Certains de nos anciens camarades de lutte, qui avaient choisi de gagner l'étranger bien avant 1952, tel Mehdi Ben Aboud, devenaient les conseillers des résistants à Tétouan. Ils ont hélas contribué à la désorientation et à la confusion, plus inconsciemment que de manière délibérée. Je reviendrai plus loin, sur cet aspect de la question.
Face à cette conjoncture intérieure du parti, il n'y avait de choix qu'entre deux attitudes :
- Nous réfugier dans le silence et laisser les évènements poursuivre leur développement tragique.
- Intervenir, en fixant des objectifs précis, dans le cadre de la stratégie commandée par la situation du pays et du parti.
Tous les dirigeants, avec plus ou moins de nuances, étaient pour l'action, quitte à rendre compte devant les instances du parti, lorsque les circonstances le permettraient, des motivations et des résultats.
Ben Barka et moi étions pour cette option, avec l'assentiment il est vrai, moyennant quelques réserves, de Mohammed Lyazidi, Omar Abdeljalil et Boubker El Kadiri, tous membres de notre Comité exécutif.
Le bilan de nos activités, principalement au sein de l'opinion française, était dressé :
- Par notre prise de contact avec Antsirabé dès notre libération, nous avions fait échouer le plan « Lacoste - nationalistes modérés » qui visait à obtenir, soit par la négociation soit par la contrainte l'abdication de Mohammed V. Il ne pouvait donc ,y avoir de solution du « troisième homme » sans l'abdication de Mohammed V.
Et si troisième homme il y avait, malgré nous, il y aurait simplement substitution d'un Ben Arafa à un autre.
- La récusation de Ben Arafa, sauf pour les adversaires déclarés du Maroc, était devenue quasi générale.
- Restait la question de savoir si la restauration de Mohammed V était un préalable à toute négociation. Sur ce point capital, nous devions maintenir notre position : sans le retour de Mohammed V, toute autre solution était inacceptable pour le peuple marocain. Cependant, nous ne nous opposerions pas à la formule d'un conseil du trône, préconisé ardemment par Si Bekkaï depuis 1954 à condition :
- Que les hommes choisis dans ce cadre nous inspirent confiance,
- Qu'il soit dit qu'il s'agirait d'un organe provisoire et transitoire,
- Qu'il ait l'approbation de Mohammed V après sa libération et son transfert en France.
Dans notre esprit, un conseil du trône, installé dans ces conditions, ne saurait résister à la pression populaire. Nous lui donnions à peine quelques semaines pour le voir contraint de faire appel à Mohammed V. De toutes les manières, pendant ce processus le souverain légitime, deviendrait l'arbitre de la situation.
Quant au problème de fond, il était exclu que nous puissions accepter des « réformes » ou des étapes conduisant à l'autonomie interne. L'abrogation du traité de Fès et la proclamation de l'indépendance nationale étaient les seules bases de négociations possibles avec les gouvernants français. Les accords de coopération feraient ultérieurement l'objet d'études plus précises.
Le résident général reçut, quelques jours après son arrivée, Mohammed Lyazidi et Mehdi Ben Barka. Il put constater l'identité de vues des membres de notre parti, qu'ils soient à Paris ou à Rabat. Il souhaitait que notre parti fasse le maximum d'efforts pour ramener le calme pendant cette période cruciale. Nos camarades, tout en l'assurant de leur sympathie agissante, demandèrent des mesures immédiates d'élargissement. En effet, plusieurs dizaines de nos cadres les plus influents restaient encore en détention. Il est apparu plus tard, qu'il ne put satisfaire cette demande, à laquelle s'étaient opposés les chefs de régions.
Le colonel Bekkaï arriva au Maroc le 20 juillet, et s'installa à Rabat dans une résidence aménagée par notre parti. Les délégations affluaient de toutes les régions du Maroc pour saluer le Pacha et l'officier fidèle à Mohammed V. Il put se rendre compte ainsi de l‘implantation de notre mouvement et combien la question du trône était un préalable inéluctable. Il en rendit compte au résident général.
Celui-ci lui apprit qu'il s'apprêtait à saisir le gouvernement français d'un plan ,d'action, mis au point après les consultations des différentes personnalités ou groupements politiques. Il souhaitait aussi obtenir l‘accord de Paris, dans les plus brefs délais, de façon que les décisions prises fussent rendues publiques avant le 20 août, anniversaire du coup de force.
Nous avions pu remarquer combien M. Grandval avait confiance en Fatmi Ben Slimane, ancien Pacha de Fès. Il le considérait avec Si Mameri et Si Bekkaï, comme l'un des hommes capables de « convaincre » Mohammed V. Il était même question d'envoyer en mission les trois hommes à Antsirabé avant le 20 août, afin d'obtenir une déclaration approuvant le plan d'action en gestation, mais dont nous ignorions à l'époque le contenu.


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