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En marge du colloque international: "Inscriptions de la trace, Khatibi ou la pensée des interstices" : Khatibi et les médias désirs de journalisme
Publié dans Libération le 20 - 03 - 2010

Le Laboratoire des études pluridiscplinaires et la Coordination des chercheurs en littératures maghrébine et comparée ont organisé un colloque international sur le thème: "Inscriptions de la trace, Khatibi ou la pensée des interstices", les 16 et 17 mars 2010 à l'Université Ibn Tofaïl de Kénitra.
Journaliste à la retraite, Abdallah Bensmain a présenté, à cette occasion, un témoignage sur le rapport qu'Abdelkébir Khatibi entretenait avec les médias.
Abdelkébir Khatibi était à l'aise parmi les journalistes, plus généralement dans le milieu des médias. De fait, je me souviens de dîners, chez moi, où il était le seul penseur, écrivain et professeur parmi des journalistes.
Comme jeune poète, Abdelkébir Khatibi était pour moi un géant, à l'instar de Tahar Ben Jelloun, Mohamed Khaireddine, Abdellatif Laâbi. A cette époque, c'est-à-dire au début des années 70, ma culture de la littérature au Maroc, s'arrêtait aux poètes de “Souffles”…et à Mohamed Aziz Lahbabi, philosophe du personnalisme musulman et auteur d'un « Florilège poétique arabe et berbère »
Les lire, en subir l'influence poétique ne signifie pas pour autant écrire sur eux, en tant que journaliste.
Un exemple frappant est Tahar Ben Jelloun que j'ai eu le plaisir de rencontrer à plusieurs reprises et dont j'ai lu, jusqu'à la fin des années 90, tous les livres. Cette proximité et mon plaisir à lire ses livres ne m'ont pas amené à écrire sur lui.
C'est le cas également de Nissaboury dont j'étais, à un moment de ma vie, plus proche encore ou de Mohamed Aziz Lahbabi dont je fréquentais le Diwan philosophique. Allez savoir, pourquoi !
Des entretiens, des comptes rendus de livres, j'en ai fait et rédigés sur Abdelkébir Khatibi.
Rédacteur en chef de Pro Culture, fondée et dirigée par feu Omar Malki, poète et psychanalyste, enseignant à l'ISCAE, je devais y diriger un dossier sur Abdelkébir Khatibi. C'est lui qui me suggéra de contacter Roland Barthes que je venais d'interviewer pour une contribution.
De fait, Roland Barthes ne me refusa pas la demande et me fit parvenir un texte court mais précieux, intitulé « Ce que je dois à Khatibi ».
J'ai souvent interviewé Abdelkébir Khatibi et rédigé de nombreux articles sur les nouvelles parutions.
Je me souviens que l'article que j'avais écrit sur Le Prophète Voilé n'avait pas été apprécié par l'auteur. Je n'ai jamais compris pourquoi et c'est la seule et unique fois où Abdelkébir Khatibi s'était exprimé sur un article le concernant, du moins en ma présence.
Des années plus tard, je me rappelle de sa tendance à « briefer » le journaliste sur l'œuvre. C'est ainsi qu'il devait m'expliquer les nuances du de Rabat (à Casa l'économie, à Rabat la politique) ou encore de l'Alternance et du rôle des communautés de base dans la construction d'un projet politique, démocratique et social.
Ce rapport à la presse n'est pas nouveau. Dans les années 80, si ma mémoire ne fléchit pas, Abdelkébir Khatibi m'avait donné un communiqué sur le CURS. Je ne me rappelle pas s'il l'avait signé mais je le publiais tel quel.
La réaction d'Abdelhadi Tazi ne tarda pas et le directeur me convoqua dans son bureau me faisant remarquer qu'Abdelhadi Tazi est un militant de l'Istiqlal et que ce communiqué n'aurait pas dû être publié pour ne pas nuire à sa position à la tête du CURS.
Abdelkébir Khatibi est difficile à interviewer, car sa pensée suit la construction de la réponse qui n'est jamais toute faite, qui se construit aussi non pas phrase par phrase mais, me semble-t-il, mot par mot. C'est une pensée qui bégaie d'une certaine façon : le débit est haché, hésitant…Même moi qui passe, du moins dans la presse, pour une sorte d'expert de Abdelkébir Khatibi, je peinais à reconstituer sa pensée…
Sa dernière émission sur 2M est un cas du genre (il m'avait appelé pour me demander de la regarder et de lui donner mon avis) : voici, en substance, ce que je lui avais dit sur cette émission en deux tons : l'un où il était plus à l'aise face à la caméra et à ses interlocuteurs, l'autre un peu plus compliqué, avec des hésitations dans le débit…comme il y a presque 20 ans.
A la radio, il y a une certaine difficulté à suivre une interview avec Abdelkébir Khatibi. Noureddine Sail l'a fait dans un entretien-fleuve à l'émission “Ecran Noir” dont j'avais établi le texte pour le publier chez Sindbad
Noureddine Sail fut satisfait du résultat. Abdelkébir Khatibi également. L'entretien avait occupé deux pages, l'équivalent, au moins, de 2 heures d'entretien à la radio.
Cette difficulté à s'exprimer devant un micro, Abdelkebir Khatibi la partage, par exemple, avec Driss Benhima, polytechnicien, ancien ministre et actuel directeur général de la Ram. A la parution de l'entretien que j'avais réalisé avec lui à La Vie Economique, il avait eu ce mot avec le rédacteur en chef de l'époque, Fahd Yata : « Je suis surpris qu'il ait pu tirer quelque chose de ce magma », en l'occurrence ses réponses à mes questions.
Jean Baudrillard fait encore plus fort. L'entretien qu'il m'avait accordé était tellement confus que je fus incapable de le repiquer comme on dit dans la profession, c'est-à-dire l'établir pour le publier.
Pourtant, j'étais un fervent lecteur de Baudrillard comme de Barthes et de la mouvance lacanienne, plus généralement. J'avais même interviewé Jacques Alain Miller, l'auteur qui a établi les Séminaires de Jacques Lacan pour publication.
C'est vous dire, en somme, que j'étais un habitué du mode de pensée de Jean Baudrillard. La confusion n'est pas dans la pensée mais dans son expression orale.
Un journaliste fut tellement déçu par Rachid Boudjedra qu'il voulut s'assurer auprès de moi, en aparté, si la personne qu'il venait d'interviewer et que je venais de lui présenter, après avoir fait la route de Tunis à Hammamet, en pleine nuit, à la demande de ce journaliste, d'ailleurs, était bien Rachid Boudjedra, le romancier.
Bouamer Taghouane, ingénieur et ancien ministre de l'Equipement, homme politique et élu local, habitué des meetings, pourrait on dire, n'est pas facile à interviewer aussi. Son entretien m'a paru tellement confus que j'avais renoncé aussi à le repiquer. Mon collègue Najib Amrani qui l'avait co-interviewé avec moi avait aussi renoncé à le repiquer.
Roland Barthes ne m'a pas laissé de souvenirs de notre entretien sinon peut-être qu'il semblait s'ennuyer un peu. Mais sa pensée se construisait amplement. Etablir un texte à partir des réponses de Roland Barthes ne présentait pas de difficulté particulière.
Abdallah Laroui fait beaucoup de digressions pour répondre à une question, mais ces digressions ne compromettent pas la clarté du propos. Le secret de la cohérence du propos est dans la ponctuation. J'ai mis sa façon de « penser » sur le compte d'une formation arabophone. D'ailleurs ses dernières œuvres ne semblent pas me donner tort.
Un entretien avec Abdeljalil Lahjomri est lisse, sans aspérités, pourrait-on dire : l'entretien sur Mawazine exprime l'essentiel et la phrase s'énonce clairement, avec les pauses qu'il faut pour en marquer la ponctuation. L'entretien d'une certaine façon, c'est la manière de s'exprimer, de terminer ou non une phrase commencée, d'abandonner une idée en construction pour développer une autre.
Ce qui me fait dire que Abdelkébir Khatibi est plus à l'aise devant une page blanche que devant un micro, c'est un homme de l'écrit et non de la parole. Il a beaucoup étudié la culture orale mais il n'est pas dans l'oralité !
Au contraire peut-être de Fathallah Oualalou, professeur d'université, parlementaire et ancien ministre des Finances, qui était tellement à l'aise face au micro qu'il nous avait fait oublier de changer de cassette et qu'il dut parler au moins une trentaine de minutes sans enregistrement !
Dans son désir de comprendre les médias, Abdelkébir Khatibi s'interrogeait beaucoup sur le phénomène de la presse gratuite. C'est en partie pour répondre à ces interrogations que j'ai rédigé une chronique sur les tendances « discount » qui frappent les médias. Cette chronique a été publiée dans le dernier Bulletin Economique et Social du Maroc qu'il a dirigé et qui est paru après sa disparition.
Dans ce contexte de la compréhension des médias, du désir même de journalisme, Abdelkébir Khatibi avait fait appel à moi dès les années 2000 pour l'aider à repenser : « Le Bulletin Economique et Social du Maroc ».
Au-delà de sa préoccupation d' « une recherche à la coloniale », aussi bien du point de vue du terrain que des concepts, sa préoccupation visait enfin une diffusion grand public et un financement externe, par la publicité.
Dans ce contexte fut repensée la maquette par un studio de création graphique et l'insertion de publicités, fait déjà acquis pour Abdelkébir Khatibi d'ailleurs depuis « Signes du Présent ».
L'habillage du contenu fut plus difficile à obtenir : le changement de titres, l'insertion d'intertitres voire d'encadrés pour augmenter la lisibilité des études et autres articles, furent abandonnées, car Abdelkébir Khatibi était conscient des résistances qui pouvaient s'exprimer au niveau des auteurs.
Ce désir de journalisme s'était exprimé chez Abdelkébir Khatibi dès les années 80 avec la publication « Signes du Présent », par le format et l'usage de la photo. Le numéro 1 de cette publication fut d'ailleurs consacré aux médias sous le titre « Jeux et enjeux médiatiques ».
C'est aussi le mode de diffusion choisi qui montre ce désir de journalisme : le kiosque au lieu de la librairie. Par la suite, le « Bulletin Economique et Social du Maroc » prendra également le chemin des kiosques.
Créer des passerelles, faire connaître ses activités par voie de presse s'est aussi exprimé au Pen Club où il m'a appelé comme conseiller à la communication.
Je fus chargé de donner une forme journalistique aux communiqués de presse et de les envoyer à des journalistes spécialisés dans le domaine culturel plus généralement, alors que le Bulletin Economique et Social du Maroc était envoyé plus particulièrement aux journalistes économiques.
Ce désir khatibien de faire parler de lui, de ses livres, de ses activités dans la presse trouve sa légitimité dans la volonté de se faire lire par le plus grand nombre.
Dans ce contexte, je pense qu'Abdelkébir Khatibi souffrait un peu de l'image d'auteur difficile que les médias renvoyaient de son œuvre. Il aurait voulu être aussi médiatique qu'un Bernard Henry Levy ou un Tahar Ben Jelloun mais son rapport à la presse, aux médias est différent : à la différence de l'un comme de l'autre, Abdelkébir Khatibi n'a jamais été, à ma connaissance, chroniqueur ou journaliste dans une publication de grande audience, comme Le Monde, Médi 1, pour Tahar Ben Jelloun, ou Le Point, pour Bernard Henry Levy.
Ce qui, il faut le reconnaître, crée des réseaux, favorise les articles et les entretiens de « confraternité » dans la presse.
Cette parenthèse fermée, Abdelkébir Khatibi est, bien entendu, le premier à mettre la main à la pâte comme on dit. L'idée d'illustrer l'affiche du 75ème anniversaire du Bulletin Economique et Social du Maroc par un phénix est de lui. A charge pour moi de trouver l'image et de superviser la conception et l'exécution graphiques de l'idée.
Cet intérêt d'Abdelkébir Khatibi pour les médias en général, le journalisme en particulier, s'est exprimé au Pen Club par l'organisation de débats autour de la liberté d'expression et, par extension, la liberté de l'information.
Le débat s'était focalisé notamment sur les caricatures du Prophète dans la presse hollandaise. Il était d'accord avec moi que ce débat fut amplifié par sa prise en charge politique.
Il était également d'accord que Les Guignols de l'Info pouvaient être un bon étalon de la liberté de la presse : le jour où on pourra traiter un chef d'Etat arabe ou africain comme les Guignols de l'Info traitent Sarkozy, ce jour, nous pourrons dire que la liberté de la presse n'est pas une simple vue de l'esprit dans nos contrées.
Au-delà de ce « compagnonnage médiatique », Abdelkébir Khatibi m'a enfin fait l'amitié de rédiger le prologue de mon livre de fiction, à paraître, « Le retour du muezzin », plus de quinze ans après avoir publié mon recueil de poèmes « Versets pour un voyageur » aux éditions SMER dont il était directeur de collection.
Ce recueil, inspiré par Avis aux navigateurs, sous-titre le premier livre des sourates et écrit sur le modèle du Coran, de Jamil Almansour Haddad, un poète brésilien, doit beaucoup, sur le plan formel, au recueil de Abdelkébir Khatibi « Le lutteur de classe à la manière taoïste », comme « Le retour du muezzin » doit beaucoup, toujours sur le plan de la forme, à « L'escargot entêté » de Rachid Boudjedra.
Soumis à un éditeur de Casa, « Le retour du muezzin » n'a pas été accepté. Apprenant le refus, Abdelkébir Khatibi a eu cette question : « Est-il un bon lecteur ? » à laquelle j'ai répondu : « Je pense que c'est l'instinct de survie de l'éditeur » qui a motivé ce refus. Après la disparition d'Abdelkébir Khatibi, ce manuscrit a été refusé par un second éditeur.
Ce qui n'est pas pour m'étonner : l'un a fait de la recherche universitaire son fonds de commerce, l'autre de Tazmamart et des années de plomb, sa raison d'être. Ce qui n'est pas péjoratif en soi et pour dire que dans l'édition comme dans le journalisme, les affinités et, plus exactement, la ligne éditoriale, déterminent le compte-rendu de presse ou la publication d'un manuscrit.
* Journaliste à la retraite.
Abdallah Bensmain a publié plusieurs ouvrages :
Poésie
- La médiane obscure
1978-Pro-Culture-Epuisé
-Versets pour un voyageur
(Illustrations : Aissa Ikken)
1983-SMER-Epuisé
Essais
- Crise du sujet, crise de l'identité: Une lecture psychanalytique de Rachid Boudjedra
1984-Afrique-orient-Epuisé
-Enfances maghrébines (en collaboration)
1987-Afrique-Orient-Epuisé
-Symbole et idéologie (entretien avec Roland Barthes, Abdallah Laroui, Jean Molino)
1987-Média Productions-Epuisé
Oeuvre poétique traduite en italien sous le titre :
Abdallah Bensmaïn. Versetti per un viaggiatore, traduction de Claudia Gasparini,
1994-Fondazione Piazzolla, Roma
Sous Presse
Le retour du muezzin (fiction )
En préparation
Alors l'information ? (Essai sur la pratique journalistique au quotidien)


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