L'une des évolutions les plus spectaculaires révélées par l'Enquête nationale sur la famille 2025 reste la progression des couples sans enfant et les foyers monoparentaux. Le nombre des premiers a presque triplé en trente ans en passant de 3,4% à 9,4% des ménages. Un bond qui pourrait, en première lecture, évoquer de nouveaux choix de vie : le refus délibéré de la parentalité, tendance documentée dans d'autres sociétés. Mais l'enquête invite à une lecture plus nuancée. Les nids vides « Entre 1995 et 2025, deux évolutions structurantes ressortent, à savoir la forte progression des couples sans enfant et l'ancrage de la monoparentalité comme réalité sociale » constate l'enquête du HCP. L'ENF nous apprend que l'évolution du poids démographique des couples sans enfants, est en réalité due à l'essor des « nids vides ». Les chefs de ces ménages sont en effet majoritairement âgés de 60 ans et plus (72,8%), note l'enquête. Il s'agit donc, pour l'essentiel, de couples âgés dont les enfants ont quitté le foyer, et non de jeunes adultes faisant le choix de la vie à deux sans descendance. Ce phénomène est « largement observé aussi bien en milieu urbain qu'en milieu rural » relève l'ENF, ce qui lui confère un caractère national, directement lié à l'accélération du vieillissement démographique que connaît le Maroc. Derrière les statistiques, une réalité silencieuse : des parents âgés, seuls dans un foyer devenu trop grand, dont les enfants ont choisi de voler de leurs propres ailes loin du nid familial, ont migré vers la ville ou ont tout simplement fondé leurs propres familles. Monoparentalité, réalité sociale Autre signal significatif soulevé par l'enquête du HCP : la progression de la monoparentalité, passée de 7,3% à 8,8% des ménages entre 1995 et 2025. L'évolution est certes plus modérée que celle des couples sans enfant, mais elle n'en est pas moins porteuse d'enjeux sociaux majeurs. L'ENF 2025 la qualifie d'« indicateur sensible de vulnérabilités potentielles, souvent liées aux ruptures conjugales et aux conditions économiques des parents ». Chakib Benmoussa, Haut commissaire au Plan La répartition géographique du ce phénomène est révélatrice. La monoparentalité est nettement plus fréquente en milieu urbain (9,9%) qu'en milieu rural (6,5%). Ce différentiel ne signifie pas que les familles rurales sont épargnées, mais que leur situation est rendue statistiquement moins visible : en campagne, « les solidarités traditionnelles, notamment la cohabitation, peuvent atténuer » l'apparition formelle de ménages monoparentaux, note l'enquête. La cohabitation élargie s'efface En miroir de la montée du modèle nucléaire, les formes alternatives de cohabitation reculent de façon saisissante. Les familles élargies ne représentent plus que 19,8% des ménages en 2025, contre 35,2% en 1995, soit un recul de près de la moitié en trente ans, plus prononcé en milieu rural qu'en milieu urbain. Dans le même mouvement, la cohabitation multi-générationnelle a chuté de 29% à 16,8%, «corroborant une reconfiguration des ménages autour d'unités domestiques plus restreintes », selon le HCP. Cette érosion s'explique principalement par la contraction des ménages intégrant des ascendants : « la cohabitation de trois générations devient quasi marginale ». Les configurations familiales complexes : collatéraux hébergés, familles composites, s'érodent également de façon sensible. Autre évolution notable en termes de mœurs : la polygamie co-résidente recule fortement jusqu'à devenir « quasi résiduelle, y compris en milieu rural ». Ce repli reflète à la fois des changements législatifs, une évolution des représentations sociales et des contraintes économiques rendant ce modèle de moins en moins viable. La cohabitation en fratrie c'est-à-dire frères et sœurs adultes partageant un logement, demeure marginale, bien qu'elle enregistre une légère progression en milieu urbain. Explication ? « Une évolution qui peut être mise en relation avec des contraintes d'accès au logement », tente d'expliquer l'enquête. Solidarité distanciées « Le recul de la cohabitation élargie témoigne d'un basculement progressif d'une solidarité fondée sur la co-résidence vers des formes de solidarité plus distanciées », note le HCP. En lien avec la nucléarisation, l'urbanisation et les contraintes de logement, les familles ne vivent plus ensemble, mais elles continuent, souvent, de se soutenir : transferts financiers, aide aux personnes âgées, garde des enfants. La solidarité marocaine mute, elle ne disparaît pas. Reste que cette mutation soulève des questions concrètes sur la capacité des politiques publiques à accompagner ces nouvelles configurations : comment protéger les parents isolés vieillissants dans des ménages devenus « nids vides » ? Comment soutenir les familles monoparentales privées du filet de la famille élargie ? Comment renforcer les solidarités « traditionnelles » ?