Deux arrêtés, un effet rétroactif qui remonte à 2023 pour la licence et à 2024 pour le master… Derrière la technicité des arrêtés ministériels approuvant le cahier des normes pédagogiques nationales des cycles licence et master, des changements structurels qui concernent directement des centaines de milliers d'étudiants, des milliers d'enseignants et l'ensemble du tissu économique national. Ce que ces arrêtés imposent, ce qu'ils rendent possible, ce qu'ils laissent sans réponse et ce qu'ils révèlent sur l'ambition du Maroc pour son enseignement supérieur. Signés le 25 juillet 2025 par Azzedine El Midaoui, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l'Innovation, deux arrêtés ministériels refondent l'architecture pédagogique des cycles licence et master dans les universités du pays. Derrière la technicité des textes, des changements structurels qui concernent directement des centaines de milliers d'étudiants, des milliers d'enseignants et l'ensemble du tissu économique national. Il y a dans la publication simultanée de ces deux arrêtés, l'un sur la licence (n° 1890-25), l'autre sur le master (n° 1891-25), une intention réformatrice qui mérite d'être mise sous les projecteurs. Ces textes ont au préalable été soumis pour avis, en date du 16 juillet 2025, à la Commission nationale de coordination de l'enseignement supérieur. Neuf jours de délai entre cette consultation et la signature par le ministre. Un tempo qui dit que la décision était mûre, que les arbitrages étaient faits, et que ces normes ne sont pas le produit d'une improvisation réglementaire. Ce qui est en jeu dépasse le cadre technique. Reformater la licence sur 36 modules et le master sur 28 modules, imposer de nouvelles règles linguistiques, consacrer un semestre entier au projet de fin d'études dans les deux cycles, ouvrir explicitement la voie à l'enseignement à distance et en alternance : ce sont autant de signaux envoyés simultanément à l'université, au marché du travail et à la communauté internationale. Le Maroc est en train de recalibrer son système d'enseignement supérieur et ces arrêtés en sont l'instrument réglementaire le plus récent et le plus complet. Equilibre délibéré entre spécialisation et ouverture La première chose que ces textes révèlent est un choix d'architecture pédagogique explicite et mesurable. En licence, 36 modules se répartissent en 24 disciplinaires, trois de langues et neuf transversaux. En master, 28 modules pour 24 disciplinaires, 1 de langue et trois transversaux. Des proportions qui ne sont pas neutres. En licence, le poids des modules transversaux (neuf sur 36, soit 25% du total) est significatif. Ces modules couvrent des compétences non-disciplinaires : communication, méthodologie, outils numériques, culture générale professionnelle. «L'idée est de former un diplômé qui sache faire quelque chose avec sa spécialité, pas seulement la connaître», nous dit un analyste. C'est une réponse directe au reproche historiquement adressé à l'université marocaine d'être trop théorique et déconnectée des réalités du marché du travail. Au master, la logique s'inverse partiellement : trois modules transversaux sur 28, dont deux au deuxième semestre. Un sur la culture entrepreneuriale et les techniques de communication, l'autre sur la méthodologie de la recherche scientifique. Ce binôme est révélateur. Il dit que le master marocain ne choisit pas entre la professionnalisation et la recherche : il exige les deux. Un étudiant de master doit savoir monter un projet d'entreprise et mener une revue de littérature. C'est ambitieux. La question est de savoir si les établissements disposent des enseignants capables d'assurer les deux types de formation au niveau requis. L'une des décisions les plus structurantes de ces arrêtés est la consécration d'un semestre complet au projet de fin d'études, notamment le sixième semestre en licence (équivalant à six modules disciplinaires, soit 36 crédits) et le quatrième semestre en master (équivalant à sept modules, soit 42 crédits). Une décision qui a des implications concrètes et multiples. Pour l'étudiant, elle signifie que la dernière phase de son cursus est désormais principalement une immersion dans le monde socio-économique ou dans une structure de recherche. En licence, l'étudiant réalise ce stage «dans un établissement de l'environnement socio-économique, ou dans une structure de recherche», encadré conjointement par cet établissement et son université. En master, la même configuration s'applique. Le rapport doit être présenté et soutenu devant un jury d'au moins trois membres, dont l'encadrant du stage, après validation de tous les semestres précédents. Ce qui change concrètement pour les entreprises et les organisations d'accueil, c'est l'ampleur du flux de stagiaires que cette réforme va générer à grande échelle. Si l'on considère que des centaines de milliers d'étudiants sont inscrits en licence dans les universités marocaines, et que chacun d'eux doit effectuer un semestre complet de stage avant d'obtenir son diplôme, le tissu économique marocain doit absorber un volume de stagiaires considérable, à structurer, encadrer et évaluer. Ce n'est plus un stage de convenance ou de remplissage de CV. C'est une unité d'enseignement à part entière, dont la validation conditionne l'obtention du diplôme. Ce qui n'est plus faisable : valider une licence ou un master sans avoir effectué et soutenu ce projet de fin d'études devant un jury. Le texte est sans ambiguïté. La soutenance intervient «après validation des cinq premiers semestres» pour la licence, et «après validation des trois premiers semestres» pour le master. Pas de soutenance anticipée et pas de substitution par un simple mémoire sans ancrage dans un environnement réel. La politique linguistique : une équation à plusieurs inconnues Les dispositions linguistiques de ces arrêtés sont parmi les plus complexes à décrypter, et parmi les plus significatives politiquement. Deux règles s'appliquent dans les deux cycles. Première règle : pour les filières enseignées exclusivement en langues étrangères (c'est-à-dire principalement en français ou en anglais), au moins un module doit être enseigné en langue arabe. Deuxième règle : au niveau des trois premiers semestres de chaque cycle, un module disciplinaire doit être dispensé dans une langue étrangère autre que la langue principale d'enseignement. La première règle dit que l'arabisation reste un impératif constitutionnel et politique que même les filières les plus internationalisées ne peuvent pas contourner totalement. La seconde dit que la maîtrise de plusieurs langues étrangères est désormais une exigence pédagogique nationale. Un étudiant inscrit dans une filière enseignée en français devra suivre au moins un module en arabe et un module dans une langue étrangère autre que le français, l'anglais étant la candidate «naturelle». La validation : un seuil plancher à 7/20 qui change tout La règle de validation des semestres mérite une attention particulière, car elle concerne directement les trajectoires académiques de dizaines de milliers d'étudiants chaque année. Un semestre est validé si la moyenne générale est supérieure ou égale à 10/20, «sans qu'aucune note de module ne soit inférieure à 7/20». Un seuil plancher de 7/20 est une règle de fond qui peut bloquer la progression d'un étudiant même s'il a une bonne moyenne générale. Concrètement : un étudiant qui obtient 15/20 dans quatre modules sur cinq mais 6/20 dans le cinquième ne valide pas le semestre, même si sa moyenne est à 13/20. Ce plancher dit que la réforme refuse les stratégies de compensation excessive. Autrement dit, on ne peut pas «noyer» un échec dans une spécialité sous des succès dans les autres. C'est une règle pédagogiquement défendable, dans la mesure où elle garantit un minimum de maîtrise dans chaque domaine. La session de rattrapage prévue en cas de non-validation apporte une soupape. L'enseignement à distance et l'alternance Les deux arrêtés mentionnent explicitement que «la formation est assurée en présentiel avec la possibilité de recourir à l'enseignement à distance ou en alternance, conformément aux textes législatifs et réglementaires en vigueur». C'est une phrase courte et une ouverture considérable. Elle signifie que les établissements universitaires marocains peuvent désormais proposer des parcours hybrides ou en alternance dans le cadre réglementaire de la licence et du master, sans nécessiter de dérogation spéciale. Mais les arrêtés ne précisent ni les conditions techniques minimales requises, ni les modalités d'évaluation spécifiques à ces formats, ni les critères de qualité pédagogique à respecter pour les modules dispensés à distance. Ce que cela rend possible : une université marocaine peut désormais accréditer une filière de licence ou de master en alternance, où l'étudiant partage son temps entre l'établissement universitaire et une entreprise partenaire, sans sortir du cadre réglementaire national. Pour un pays où le taux de chômage des jeunes diplômés reste préoccupant, et où les entreprises se plaignent régulièrement du décalage entre les compétences des diplômés et leurs besoins opérationnels, l'alternance est une réponse structurelle pertinente. Ce qui reste à construire : le cadre opérationnel de cette alternance. Quels partenariats entreprises-universités ? Quels contrats d'apprentissage ? Quelle rémunération pour l'étudiant en alternance ? Comment évaluer des compétences acquises en entreprise avec les mêmes critères que des compétences acquises en cours magistral ? Autant de questions qui restent ouvertes, et leur réponse déterminera si cette ouverture réglementaire se traduit en réalité pédagogique ou reste lettre morte. Quid de la mobilité des crédits et de l'effet rétroactif ? Les deux arrêtés «encouragent» la mobilité des étudiants et prévoient que «les crédits acquis dans un établissement universitaire peuvent être transférés vers un autre établissement, sous réserve de l'accord des établissements concernés et de la conformité des modules aux normes pédagogiques nationales». La formulation est prudente et dit quelque chose d'important sur les limites réelles de la réforme. La mobilité est «encouragée», mais conditionnée à «l'accord des établissements concernés». Ce qui signifie qu'un établissement peut légitimement refuser de reconnaître les crédits acquis ailleurs si ses responsables estiment que les modules correspondants ne sont pas conformes. Le détail réglementaire le plus délicat de ces deux textes est sans doute l'effet rétroactif de leur application. L'arrêté sur la licence prend effet à compter de l'année universitaire 2023-2024, soit deux années académiques avant sa publication. L'arrêté sur le master prend effet à compter de l'année universitaire 2024-2025, soit l'année précédant sa publication. Une rétroactivité qui soulève des questions pratiques immédiates. Que se passe-t-il pour les étudiants qui ont suivi des filières organisées selon les normes de l'arrêté n°1883-23 (désormais abrogé) pendant l'année 2023-2024 ? Les dispositions transitoires (RG 6) prévoient qu'ils «peuvent poursuivre leurs études selon les dispositions en vigueur avant la publication du présent arrêté, ou opter pour les nouvelles filières, sous réserve des conditions fixées par l'établissement universitaire». Une réponse qui laisse une marge d'appréciation importante aux établissements, ce qui est à la fois une souplesse nécessaire et une source potentielle d'inégalités de traitement entre étudiants selon l'établissement dans lequel ils sont inscrits. Ce qui est désormais non négociable Trois éléments ressortent comme absolument contraignants et non contournables. Le projet de fin d'études en milieu socio-économique ou de recherche, soutenu devant jury, est une condition sine qua non d'obtention du diplôme. Il n'est plus possible de valider une licence ou un master uniquement par des examens académiques. La règle linguistique du module en arabe, dans les filières étrangères, et du module dans une langue tierce, dans les premiers semestres, est une obligation, non une recommandation. Et le seuil plancher de 7/20 par module pour la validation des semestres est une règle d'ordre public pédagogique que les établissements ne peuvent pas assouplir unilatéralement. Ce que ces arrêtés disent, en dernière analyse, sur l'université marocaine, c'est qu'elle est en train de se doter des outils réglementaires pour passer d'un modèle de transmission de connaissances à un modèle de développement de compétences professionnelles, linguistiques et transversales. Si les établissements, les enseignants et les entreprises jouent le jeu, ces textes peuvent changer concrètement le visage du diplôme marocain dans les années qui viennent. Si les moyens ne suivent pas, ils resteront ce que beaucoup de réformes éducatives deviennent : des intentions bien rédigées que la réalité du terrain n'a pas les ressources de mettre en œuvre. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO