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MONTE CASSINO :L'autre Histoire de la guerre mondiale
Publié dans L'opinion le 08 - 06 - 2014

Au moment de l'anniversaire du débarquement de Normandie du 6 juin 1944, nous rappelons ci-après un épisode glorieux pour les Marocains, qui avait lieu en 1944 à Monte Cassino, en Italie, quelques semaines plus tôt.
C'est un hommage que Abdelmalek TERKEMANI, ancien Expert du PNUD, rend à ces milliers de soldats marocains, tombés par milliers pour la libération de la France et pour la libération de l'Europe de l'emprise du nazisme.
En 2014 et pour le 70ème anniversaire de la 2ème Guerre mondiale, il n'y en aura que pour le Débarquement de Normandie. Nous allons attendre longtemps, sinon toujours, pour que l'on parle du sacrifice des Marocains, après le débarquement d'Italie qui s'est déroulé huit mois avant la Normandie. C'est à la suite de ce débarquement que les coups les plus rudes ont été portés aux armées d'élite hitlériennes, mais au prix d'effroyables pertes en vies humaines, des Marocains en particulier.
CASSINO ! le nom de cette petite ville d'Italie sonne comme des coups de canon qui sèment la mort. Ses cimetières où sont enterrés de jeunes soldats venus des quatre coins du monde, tués par milliers, ses vieilles automitrailleuses telles quelles se sont tues en 1944, ses batteries de canons rouillés de 70 ans d'âge autour desquels on a construit des places ou de petits jardins publics, pour ne pas oublier...
Les cimetières de guerre, c'est la spécialité de ce coin-là. Le cimetière polonais, l'American cemetery, le cimetière canadien et aussi le cimetière de guerre allemand (kriegfriedhof)... le plus imposant et le plus visible actuellement du Monte Cassino est celui où reposent les soldats polonais enterrés sur le lieu même de la bataille finale de la prise du Monte. Mais ce sont les légendaires soldats marocains, de Moulay Driss Zerhoun, de Taza et de l'Atlas qui, en 1944, allaient enfoncer les lignes hitlériennes jugées imprenables pendant des mois, et ouvrir la route de Rome et de l'Europe du sud. Des moments historiques.
Le cimetière où reposent les soldats musulmans, Marocains, Algériens, Tunisiens avec les Français se trouve à Venafro, petite ville à 20 kilomètres à l'est de Cassino. En effet, durant la guerre, les Armées Alliées s'étaient installées à l'écart de Cassino. L'armée française ou plutôt le CEF, Corps Expéditionnaire Français s'était installé à Venafro, car l'armée française n'existait plus après la défaite de mai 1940 contre les Allemands.
Comment en est-on arrivé à cette empoignade de Monte Cassino ?
Tout commence comme le dit la chanson de Houssein Slaoui ! On n'entend plus que des OK, come on, bye bye. En novembre 1942, les Américains débarquent à Safi, Casablanca et Mehdia (A Casablanca, ils s'installent au quartier Californie, d'où le nom). Les Alliés pour garder une chance de gagner la guerre devaient ouvrir un nouveau front en Afrique du Nord pour soulager le front de l'URSS. Comme les généraux vichystes -Alphonse Juin en particulier- s'opposaient à cette opération en Algérie et au Maroc, il y a eu quelques milliers de morts, principalement des civils marocains et des soldats français. Après avoir soustrait au régime de Vichy l'Algérie et le Maroc, les Alliés vont lancer la Campagne d'Italie. Le Corps expéditionnaire français, franco-maghrébin devrait-on dire, comporte alors 112.000 hommes dont 60% de Maghrébins, soit 72.000. Eh oui !, en ce temps-là, ce n'était pas des immigrés...
Après le débarquement de Sicile, de Calabre et la prise de Naples, les armées Alliées, dont faisaient partie les Maghrébins pour combattre le nazisme, faut-il le rappeler, allaient se trouver nez à nez avec les armées allemandes, en octobre 1944. Le plan de bataille est aussi clair que sur une carte d'Etat-major. La botte italienne est coupée par la chaine de montagne des Abbruzes sur laquelle vont s'appuyer les Allemands pour fixer la ligne de défense Gustav. Les vallées et les passages sur les côtes sont minés et interdits par les blokhaus et des barbelés. Il y a environ 300.000 hommes côté allié face à 100.000 allemands, mais ces derniers tenant les passages et les sommets qui les contrôlent. Le seul verrou dans le dispositif Gustav qu'il faut faire sauter est le Monte Cassino. Mais cela, on le savait des deux côtés et on s'y était préparé.
La Bghel Air Force
Cassino est une petite ville qui se trouve à 90 kilomètres au nord de Naples sur la route de Rome. Elle se trouve au pied d'un Mont qui grimpe rapidement à 520 mètres. C'est ce mont qui a été lourdement fortifié et armé pour le contrôle du passage du Sud au Nord. Ce dispositif rappelle un peu l'action du film « Les canons de Navaronne », sauf qu'ici les 4 batailles pour la prise de ce Monte ont duré plus de six mois et couté plus de 200.000 morts et blessés des deux côtés. Et les Marocains ont payé le plus lourd tribut.
Les combats pour la prise du Monte Cassino vont durer de janvier à mai 1944. Après des tentatives infructueuses de prise du Monte par le côté sud, par les Américains, les Anglais, les Canadiens et les Indiens, ce sont finalement les soldats marocains qui vont réussir à percer la ligne Gustav par le contournement de Cassino et la prise de sommets voisins (Mont Majo, Monts Aurunci, Belvedere...). Les soldats marocains devaient gravir les pentes abruptes boueuses et enneigées, jugées infranchissables par les Allemands, avant de s'emparer des monts, exposés aux tirs de canons allemands. Le Commandant en chef des armées allemandes Albert Kesselring le reconnait lui-même : «Les Français et surtout les Marocains ont combattu avec furie et exploité chaque succès en concentrant des forces sur des points qui faiblissent». Là où la British Air Force a été impuissante à déloger les Allemands, les Marocains l'ont fait à dos de mulet, ce qui a fait dire que les courageux soldats marocains ont utilisé la «Bghel Air Force», opération qui a fini par encercler la ville de Cassino et fait tomber le Monte Cassino. Mais cela a été réalisé avec des pertes effroyables, côté marocain. Rome est libérée début juin 1944 et déjà on ne parlait plus que du débarquement de Normandie qui a lieu le 6 juin 1944 et on en parle encore....
Après cet épisode, les troupes marocaines ou ce qu'il en reste sont déployées sur d'autres fronts, traversée du Rhin, libération de Strasbourg, libération de certains camps de concentration... Tout un symbole.
Le film « Indigènes », coproduit par le Maroc, avec Roschdy Zem et Jamal Debbouze, sorti en 2006, rend compte de la participation des Maghrébins à cette guerre, en particulier à la bataille du Belvedere en Italie. Et Belvedere veut dire belle vue !!
Monte Cassino aujourd'hui
Aujourd'hui, l'autoroute Naples-Rome passe tranquillement au pied de ce Monte Cassino, plein d'Histoire et de cimetières de guerre. Vu d'en bas, on comprend bien qu'il était impossible de passer à 300.000 hommes sans être décimé par les mortiers allemands du Monte. La ville de Cassino avait été entièrement détruite, puis reconstruite. En haut du Monte, un monastère, repaire des Allemands, avait été réduit en ruines par l'aviation anglo-américaine. Le monastère reconstruit porte un nom qui intrigue de par son origine, Abbazia, cela vient-il d'Abbassia ?
Quelques groupes portent des uniformes kaki avec casques et calottes, comme il y a 70 ans. Les jeeps sont les mêmes, décapotables et sans portières ni ceintures de sécurité. Certains visiteurs venus de très loin arborent, dignement, des médailles de guerre de leurs parents ou grands-parents qui ne sont plus là. Il n'y a malheureusement pas d'autres visiteurs marocains. Les panneaux en ville indiquent plus les lieux de combats et les cimetières que les noms de rue. Les cimetières sont tristes en général, mais les cimetières de guerre le sont encore plus. Ce sont des tombes alignées de jeunes, tués le même jour. Comme ils sont venus de loin, les visites des proches sont très rares.
Le cimetière français où sont enterrés les Français et les Maghrébins, Marocains en grande majorité, se trouve à Venafro. Il est très mal indiqué, si ce n'est par le petit minaret construit sur le carré musulman. Il y a actuellement en Italie deux cimetières de guerre, où sont enterrés les soldats maghrébins : un à Venafro et l'autre à Monte Mario à Rome. Les pertes se traduisent comme suit :
Cimetière VENAFR O:
- Nombre total de tombes: 4.578
- Stèles musulmanes: 3.130
Cimetière MONTE MARIO (ROME):
- Nombre total de tombes: 1.709
- Stèles musulmanes: 1.142
Il faut ajouter à ces pertes, plus de 2.000 disparus et environ 23.500 blessés, Marocains en grande majorité.
Sur toutes les stèles, françaises et musulmanes est inscrite la phrase «MORT POUR LA FRANCE». A l'entrée du cimetière, est inscrite la phrase : PASSANT, SONGE QUE TA LIBERTE A ETE PAYEE DE LEUR SANG.
Le passant en question est certainement européen et c'est peut-être le lieu de dire que les Européens devraient connaître ou se remémorer ces inscriptions. Il y a, en effet, une espèce d'amnésie générale en Europe, quand on voit monter en puissance et un peu partout, les mêmes idées xénophobes qui avaient conduit, précisément, au conflit dont on parle. Depuis quelques années maintenant, dans toutes les élections qu'elles soient municipales, régionales, présidentielles ou justement européennes, le sujet qui vient en premier lieu, et toujours le même, c'est celui des Etrangers. S'agissant de ces derniers, Il faut le dire, les débats se déroulent de plus en plus sans beaucoup de sagesse et le plus souvent avec beaucoup d'amalgame et même de vulgarité. Quelques photos de ces tombes de jeunes Français et Maghrébins enterrés côte à côte «MORTS POUR L'EUROPE» aussi, devraient être collées dans les salles de réunion, quand on débat des Etrangers en Europe !
Conséquences de Cassino au Maroc
La participation des Marocains à la victoire de Cassino a renforcé la position du Mouvement national marocain et du Roi Mohammed V dans la quête de l'Indépendance du Maroc. Par la suite Mohammed V a été décoré par Charles de Gaulle en tant que Compagnon de la libération. Il sera l'invité d'honneur pour le premier défilé de la France Combattante sur les Champs-Elysées le 18 juin 1945, défilé auquel ont participé nos vaillants soldats et Goumiers de Cassino.
Ce tournant de l'Histoire est tout à fait pour déplaire à des généraux vichystes, à qui Cassino est monté à la tête. Alphonse Juin qui a eu son bâton de Maréchal, grâce à la vaillance des soldats marocains, disait avec arrogance, vouloir utiliser « la manière forte » à l'égard du Mouvement national marocain (Exactions, prison et exil des militants). Devenu Résident général au Maroc, son action funeste pour diviser les Marocains allait aboutir à l'exil du Roi Mohammed V en Corse et à Madagascar, en 1953.
Enfin, on ne peut parler de ce sujet sans rappeler le traitement inéquitable subi par nos vaillants soldats Marocains survivants comparativement à leurs frères d'armes Européens. Nombreux parmi eux sont morts dans l'anonymat, d'autres parmi les survivants, estropiés ou handicapés, ont trainé leur misère, pendant des décennies devant les consulats de France pour un traitement plus juste et plus digne de leurs doléances.


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