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Les tartarinades du président Tebboune
Publié dans MarocHebdo le 24 - 06 - 2021

Les ambitions ou les folies de Abdelmadjid Tebboune pour l'Algérie sont, en vérité, celles de ceux qui l'ont porté au pouvoir. Dans un pays qui manque de tout, en proie à une crise sociale et économique sans précédent, dans une impasse politique, une poignée de vieux généraux manient à merci le président.
Le 8 juin 2021, face à l'envoyé spécial de la chaîne qatarie Al-Jazeera, le président algérien Abdelmadjid Tebboune s'est félicité que l'Algérie a été entendue, en particulier lors de l'offensive du général Haftar en 2019 contre la capitale libyenne. Il avait alors déclaré: «Tripoli est une ligne rouge». Le président Tebboune a même ajouté, non sans fierté, que l'Algérie était prête à intervenir chez son voisin «d'une manière ou d'une autre». Du délire? Oui et non. Car il faut savoir que M. Tebboune est mandaté par l'establishment militaire de dire ce qu'il a à dire.
Dans son interview, il a même évoqué la possibilité que l'armée algérienne remplace celle française au Sahel, au Mali plus précisément. C'était deux jours avant que le président français Emmanuel Macron n'annonce la fin de l'opération Barkhane dans la région du Sahel principalement au Mali, évoquant toutefois un «passage à un nouveau cadre» qui verra le déploiement d'autres troupes étrangères pour maintenir la lutte contre le terrorisme dans la région. Coïncidence? Non! Paris cherchait déjà à réduire le nombre de ses militaires au Sahel avant l'élection présidentielle d'avril 2022. Convaincue de la non-fiabilité des forces locales maliennes, nigériennes et burkinabées, elle aspirait que des forces alternatives, ou plus particulièrement les forces algériennes, remplacent les siennes.
"L'Algérie nouvelle"
Pour atteindre cet objectif, elle aurait fait pression sur l'establishment algérien pour amender la Constitution en novembre 2020 et organiser des élections anticipées le 12 juin 2021. Pourquoi? Dans quel but? D'abord, pour introduire une nouvelle disposition dans la Constitution algérienne qui ouvre la voie à un déploiement de l'armée algérienne à l'étranger, un changement majeur d'un paradigme militaire très ancien, qui excluait toute intervention hors de ses frontières. Le référendum constitutionnel du 1er novembre 2020, défendu bec et ongles par le président du régime algérien Abdelmadjid Tebboune tout en promouvant le slogan de «l'Algérie nouvelle», autorise désormais les troupes algériennes à prendre part à des opérations de maintien de la paix «dans le cadre du respect des principes et des objectifs des Nations unies, de l'Union africaine et de la Ligue arabe». Puis, le deuxième objectif non avoué est d'avoir une majorité confortable à l'assemblée générale, qui approuvera une intervention, la première du genre, de l'armée algérienne à l'extérieur du pays.
A quoi aspire l'Algérie des généraux? Elle veut devenir une puissance régionale. Mais elle oublie qu'il n'existe de puissance militaire régionale chevronnée autre que l'armée marocaine, qui intervient avec brio depuis des décennies pour le maintien de la paix, notamment en Afrique subsaharienne. Les forces armées algériennes n'ont, elles, aucune expérience.
Partant de ce fait, l'ambition de la junte militaire d'envoyer des troupes au Mali pour remplacer l'armée française est démesurée, voire risquée. Malgré son expérience et ses équipements sophistiqués, l'armée de l'Hexagone a toujours déploré des victimes parmi ses rangs dans le cadre de Barkhane. Autre écueil qui viendrait aplatir cette ambition: les relations de la junte militaire algérienne avec les militaires au pouvoir au Mali sont tendues. Sans parler qu'une telle décision va inciter plusieurs responsables étrangers à être attentifs à l'instabilité politique de l'Algérie et qui dure depuis deux ans et demi.
Le 120e vendredi du Hirak (le 11 juin 2021), soit le nombre de semaines passées depuis le début du soulèvement populaire anti-système né en février 2019, était dédié aux 214 détenus d'opinion actuellement incarcérés dans les geôles algériennes. Pas moins de 2.000 arrestations en deux semaines, 181 détenus d'opinion en trois mois depuis la grâce de Tebboune en février dernier, des centaines de hirakistes en liberté provisoire, voilà le bilan de la répression menée par le pouvoir algérien à la veille de la tenue des élections législatives anticipées du 12 juin.
Elections truquées
Ce mouvement, qui conteste au président algérien sa légitimité populaire, et une large frange de l'opposition algérienne, avaient appelé au boycott des élections législatives anticipées du 12 juin. Ils savaient que les dés étaient pipés. Quoique certains Algériens se cramponnaient à un faible espoir de voir enfin une carte politique qui reflète les aspirations du peuple, ces élections anticipées ont été, une fois encore, truquées. Le parti au pouvoir en Algérie, le Front de libération nationale (FLN), a remporté les législatives organisées samedi 12 juin 2021, dans un contexte d'abstention historiquement forte (un taux de participation de seulement 23%) et de crise politique. Sa victoire constitue une surprise car le FLN était considéré comme moribond, en raison de sa compromission avec le président déchu Abdelaziz Bouteflika, poussé à la démission en 2019 par un mouvement de contestation inédit, même si le parti bénéficie d'une implantation ancienne et étendue.
Le FLN est en tête avec 105 sièges sur 407, suivi des candidats indépendants avec 78 sièges. Que l'Algérie devienne une démocratie un jour, c'est une grande illusion. Le Rassemblement national démocratique (RND), avec lequel le FLN s'est traditionnellement allié, a remporté quant à lui 57 sièges (14%). S'il y a eu une autre surprise de ces élections, c'est la principale formation islamiste du pays, en l'occurrence le Mouvement de la société pour la paix (MSP), qui avait revendiqué la victoire à l'issue du scrutin, arrivée troisième derrière le FLN et les indépendants, avec 64 sièges.
Les ambitions ou les folies de Abdelmadjid Tebboune pour l'Algérie sont, en vérité, celles de ceux qui l'ont porté au pouvoir. Qui est le mieux placé pour en révéler les secrets qu'un ancien de la «boite»? Sur sa page Facebook, l'ancien ministre du Commerce (1999-2005) de Abdelaziz Bouteflika, Noureddine Boukrouh, a publié, lundi 14 juin 2021, une tribune-brûlot dans laquelle il dévoile ce qui lui semble être le vrai visage de Abdelmadjid Tebboune, son ancien collègue au gouvernement.
Pour lui, à l'origine de «l'Algérie nouvelle», dont le socle repose sur un président illégitime et une constitution ainsi que des législatives boudées par près de 80% des électeurs, se trouve un désaccord entre deux généraux: Gaïd Salah et Wassini Bouazza.
Un président illégitime
Ce dernier, ex-puissant patron des renseignements algériens (DGSI), disposait d'un énorme dossier de corruption impliquant Abdelmadjid Tebboune, auquel il préparait déjà une cellule à la prison d'El Harrach, aux côtés de son fils, Khaled (blanchi alors qu'il était impliqué dans une sale affaire de trafic de drogues), et de deux autres anciens Premiers ministres, Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia. Le destin en a voulu autrement.
Gaïd Salah, chef d'état-major et homme fort du régime après la mise à l'écart de Abdelaziz Bouteflika suite au déclenchement du Hirak en février 2019, voyait dans le dossier de Tebboune un moyen de faire pression sur un potentiel président, maniable à merci. La suite est connue, explique Noureddine Boukrouh: la mort suspecte de Gaïd Salah, après l'élection de Tebboune, la libération de Tebboune junior, puis l'emprisonnement de Wassini Bouazza.
Et c'est finalement le général Saïd Chengriha, actuel chef d'état-major de l'armée, qui hérite du dossier de Tebboune, obligé de se soumettre à la volonté de sa «hiérarchie» au sein de la junte militaire. «Jamais dans l'histoire des nations une telle proximité entre la prison et le sommet de l'Etat n'a été constatée», écrit Noureddine Boukrouh.
Et jamais dans l'histoire de l'Algérie une proximité entre l'ambition et la folie n'a été relevée dans un pays qui manque de tout, en proie à une crise sociale et économique sans précédent, dans une impasse politique à cause d'une poignée de généraux, vieux, qui se cramponnent au pouvoir et aux pétrodollars, quitte à se débarrasser les uns des autres si leurs intérêts ne se croisent pas.


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