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Abdeslam Bouteyeb: "L'Espagne a horreur de son passé"
Publié dans MarocHebdo le 01 - 07 - 2021

Le 2 juillet 2021, le Centre de la mémoire commune pour la paix et la démocratie présentera à Rabat son document intitulé "Déclaration de Tanger pour la justice transitionnelle entre Etats et le vivre en commun". Un document qui se veut un appel à construire un avenir commun entre le Maroc et l'Espagne.
L'Espagne n'a jamais voulu reconnaître sa responsabilité dans le gazage des Rifains dans les années 20. Que faut-il faire alors?
L'Espagne a un lourd passé colonial. L'Etat espagnol actuel ne veut pas l'admettre et fait tout pour éviter même que le débat soit posé. Pour nous, Marocains, plus particulièrement les habitants du Rif, nous considérons que l'usage des gaz toxiques contre les Rifains, entre 1921 et 1929, est un crime contre l'humanité qui ne peut être frappé de prescription. Notre objectif au sein du Centre de la mémoire commune pour la paix et la démocratie, créé il y a quinze ans, est, entre autres, de rendre justice à ces hommes, femmes et enfants qui ont subi et subissent encore les affres des gaz chimiques…
Vous voulez dire qu'en plus des gaz chimiques, il y a eu d'autres crimes espagnols dans le Rif?
Le dossier des gaz chimiques ne constitue qu'une infime partie de notre histoire commune avec l'Espagne. Une histoire perturbée, heurtée… Il y a dans ce cadre le dossier des Rifains qui ont été contraints à prendre part à la guerre civile espagnole. Ces sont des milliers de Rifains qui ont été enrôlés et dont une bonne partie ont été tués. En 1937, il n'y avait pas d'hommes dans les montagnes du Rif pour égorger les moutons de l'Aïd Lekbir (fête du sacrifice) et un fqih a émis une fetwa autorisant la femme à accomplir ce rituel, à condition d'avoir à ses côtés ou sur son dos un enfant mâle. La même année, l'armée espagnole a constitué les brigades Lalla Yemma, formées d'adolescents, et dont le nombre avoisinait les 36.000. Tous ont été tués ou grièvement blessés dans une guerre qui n'est pas la leur, la guerre civile espagnole…
Les effets de ces gaz sont toujours présents. Avez-vous une idée des dégâts causés depuis les attaques aux gaz chimiques sur la région?
La région du Rif est celle où il y a le taux le plus élevé de malades du cancer au Maroc, principalement le cancer de la gorge. Plusieurs hypothèses sont évoquées: le charbon et le sel qu'on utilise dans la cuisine, mais pour les spécialistes cette probabilité reste faible puisque dans d'autres régions du Maroc où on utilise ces mêmes produits il n'y pas ce taux de cancer assez élevé… Il y a aussi le tabac et d'autres produits cancérigènes venus de Mélilia. Et il y a surtout les effets des gaz chimiques des années 20 et 30. Les médecins en sont quasiment convaincus.
Avez-vous le soutien de l'Etat marocain dans vos démarches?
Depuis sa fondation, notre Centre est arrivé à poser ces questions sur la place publique. On débat sur ces crimes, on organise des festivals de musique, d'art et de cinéma sur la mémoire collective et contre l'oubli. Notre objectif est que ces crimes soient traités dans le cadre de ce que l'on appelle la justice transitionnelle entre deux Etats. Au Maroc, nos activités ne sont pas interdites.
Ce qui est une bonne chose. Mais nous pensons, au Centre, qu'il est temps pour que l'Etat nous écoute davantage et s'implique réellement dans ce dossier. Il y a des juristes, des spécialistes de droit international et des droits de l'Homme avec qui nous travaillons pour pouvoir lire ensemble, Marocains et Espagnols, ces pages de notre histoire commune et nous diriger ensemble vers l'avenir. Sans rancune et sans ressentiment. Tout en sachant que l'Espagne, c'est connu, a horreur de son passé. Un pays qui a passé son temps à faire la guerre, aussi bien en interne qu'au-delà de ses frontières.
Si je comprends bien, vous ne comptez pas aller devant les juridictions internationales pour réclamer des réparations à l'Espagne?
Il y a des acteurs de la société civile et même des hommes politiques dans le Rif et ailleurs qui demandent à ce que le dossier de ces crimes du passé colonial espagnol soit déposé devant des tribunaux internationaux ou devant les instances onusiennes habilitées. Nous, au Centre, nous sommes plutôt pour un règlement dans le cadre de la justice transitionnelle. Nous l'avons fait pour les «années de plomb», avec l'IER, mais ce processus était entre Marocains. Nous trouverons la formule adéquate pour le dossier des gaz chimiques, puisqu'il s'agit d'un processus qui doit être engagé entre deux Etats, le Maroc et l'Espagne.
Avez-vous des cas similaires de par le monde où deux Etats, voire plus, ont eu recours à ce genre de justice?
Le principe de la justice transitionnelle est un concept nouveau. Il y a eu des expériences en interne, en Afrique du Sud après l'apartheid, au Maroc avec l'IER… Entre Etats, il y a un début actuellement entre la France et l'Algérie. Le président français Emmanuel Macron a chargé une commission de professeurs de faire un rapport sur le passé colonial de la France en Algérie.
Cela a donné le rapport de l'historien Benjamin Stora, remis au président français le 20 janvier 2021. Critiqué par certains milieux, considéré comme trop conciliant ou de manquer d'objectivité par d'autres, il n'empêche que ce document constitue un matériau de travail pour lancer un processus de justice transitionnelle entre les deux Etats. D'ailleurs, la France a reconnu certains crimes commis en Algérie…
Pourquoi votre centre n'a pas entamé un travail similaire en tant qu'ONG?
Depuis quinze ans que nous existons en tant que centre de recherche, nous ne faisons que cela. Et nous venons d'élaborer un document intitulé "Déclaration de Tanger pour la justice transitionnelle entre Etats et le vivre en commun".
La première mouture de ce document sera présentée à Rabat, le 2 juillet 2021, en présence d'intellectuels, d'historiens, d'hommes politiques et d'acteurs associatifs marocains et espagnols. A partir de cette rencontre, nous enrichirons notre déclaration qui servira à lancer ce processus.


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