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Ancien prisonnier politique, Driss Benzekri restera dans l'Histoire comme celui qui a réconcilié le Maroc avec lui-même. Le testament de Benzekri
Publié dans MarocHebdo le 25 - 05 - 2007

Ancien prisonnier politique, Driss Benzekri restera dans l'Histoire comme celui qui a réconcilié le Maroc avec lui-même.
Le testament de Benzekri
Le visage portant les stigmates d'un mal intérieur implacable, sous un crâne subitement dégarni, l'homme souriait. Un sourire narquois à l'adresse des anges d'ici-bas et ceux de l'au-delà qui se le disputaient. Un peu comme s'il leur disait "ne vous chamaillez pas; aux pires moments de mon existence, j'ai toujours été pour la vie; maintenant, je suis prêt; prenez votre temps". La volonté divine s'est accomplie. Dans la nuit du dimanche 20 mai 2007, Dirss Benzekri nous a quittés, pour l'éternité. Une étoile filante venait ainsi de mourir dans le ciel, en transition d'apaisement, des droits de l'Homme. Une flamme sereine s'est éteinte. Avec le sourire. Le cortège funèbre qui l'accompagnait vers sa dernière demeure avait des allures de funérailles nationales. Une procession de voitures sur des kilomètres partie de Rabat en direction de Aït Ouahi, dans la région de Tiflet, là où le défunt avait ses racines et où il sera enterré aux côtés de sa mère. En tête du cortège, le Prince Moulay Rachid; Driss Jettou et quasiment tous les membres du gouvernement; des chefs de partis politiques, tels Mohamed Elyazghi, Mohamed Bensaïd Aït Idder, Ismaïl Alaoui, Abbas El Fassi, entre autres; ainsi que les représentants d'ONG couvrant le large spectre de la défense des droits de l'Homme.
Driss Benzekri présidant une séance d'audition
des victimes des années de plomb.
Auparavant, à la clinique Al Azhar de Rabat-Hassan, toute la journée du dimanche 20 mai 2007, il y avait comme une sorte de veille mortuaire. La situation de Driss Benzekri était passée du stationnaire à l'état critique. Des rumeurs alarmistes ont couru toute la journée. On savait que les séances de chimiothérapie avaient été interrompues. Elles provoquaient plus de douleur qu'elles ne pouvaient faire de bien. Vers 20h30, le bilan métabolique empirait. Les proches et les amis, parmi ceux qui ont les nerfs solides, jettent un dernier regard sur un corps à l'agonie. Aux alentours de 21h30, annonce est faite du décès de Driss Benzekri. Il paraît que lorsque les êtres sentent leur fin prochaine; ils voient défiler leurs parcours dans la vie, dans un déroulé accéléré. On ne pourra pas le demander à Driss Benzekri. De ce terminus-là, personne ne revient. Mais nous, les héritiers de sa mémoire, nous savons. Grâce au grand dégel politique voulu par SM Mohammed VI, après les longues glaciations d'arbitraire absolu; les Marocains, dans leur ensemble, ont appris à connaître Driss Benzekri. Ils ont découvert un homme qui nous vient de loin. Quelqu'un qui a écrit son histoire avec son corps embastillé; puis, avec son esprit libéré.
À le voir promener sa démarche lente dans les arcanes des institutions nationales et internationales des droits de l'Homme, on avait du mal à imaginer d'où il revient. De loin.
Driss Benzekri a été l'un des animateurs de la gauche radicale, au sein d'Ila al-Amam, aux côtés d'Abraham Serfaty, entre autres, dans les années 70. Il a été arrêté en 1974 et condamné en 1977 à 30 ans de prison, pour activités jugées subersives et traduites judiciairement en accusation d'atteinte à la sûreté de l'Etat. Il n'en fera "que" 17. Extrême indulgence des baillonneurs attitrés de la liberté de penser, aussi théorique soit-elle, fût-elle frappée du sceau idéologique, en vogue à l'époque, du marxisme-léninisme. Entre 1974 et 1977, l'espace-temps se faisait long. Un long couloir obscur qu'il fallait franchir dans le noir des yeux bandés et des membres entravés et tuméfiés. Au bout de ce chemin de croix que l'on affligeait aux jeunes marxistes marocains, les chambrées surpeuplées de la prison paraissaient comme une délivrance; presque une délivrance.
Un groupe d'anciens prisonniers politiques. Assis à l'extrême gauche: Abraham Serfaty; Debout à l'extrême droite, en survêtement bleu: Driss Benzekri.
Libéré en 1991, Driss Benzekri, ce natif du pays amazigh, en 1950, ne se contentera pas de ruminer passivement sa détention, ni même d'assombrir son élargissement par de noirs désirs de vengeance. Il achève quelques cursus universitaires et en entame d'autres. Des études de sciences humaines et de linguistique berbère, successivement au Maroc, en France et en Angleterre. L'université d'Aix Marseille doit avoir dans ses archives la correspondance d'un étudiant à distance, pas vraiment comme les autres, puisqu'il collait aux curucula depuis sa cellule de la prison centrale de Kénitra. Quant à l'université d'Essex, en Grande-Bretagne, il s'y est présenté en chair et en os, enfin, avec un peu plus d'os que de chair. Cette érudition n'était pas, pour Driss Benzekri, un refuge intellectuel pour mieux évacuer le passé et occulter le réel. Elle devait l'outiller pour aborder la nouvelle approche de la problématique des droits de l'Homme qui se décline, désormais, en termes d'aspirations économiques et sociales, et en respect de la différence culturelle. Elle devait aussi le préparer aux futures fonctions qu'il allait assumer avec un brio exceptionnel, sans les avoir jamais sollicitées. Cela, c'est le futur immédiatement antérieur. Pour le moment, Driss Benzekri n'a pas encore fini d'exorciser les démons des "années de plomb", au sens strict des droits humains. L'OMDH (Organisation marocaine des droits de l'Homme) et le FVJ (Forum Vérité et Justice), il en a été membre et, respectivement, vice-président et premier président. C'est le militant, libre de ses mouvements et de son action, qui continue sur la lancée de son engagement de toujours. Ce vocable de militant, justement, ressort du message de condoléances et de compassion adressé par SM Mohammed VI à la famille du défunt. «Nous avons appris, avec une grande tristesse et une profonde émotion, le décès du militant Driss Benzekri…». Militant, il l'a été; militant, il le restera. Mais avec des adaptations qui révèlent une grande lucidité politique par rapport à ses convictions et à la ligne de conduite qu'il s'était tracée.
Driss Benzekri a pris conscience que la meilleure manière de vider l'abcès de l'arbitraire qui a sévi de 1956 à 1999, est d'installer un embryon de culture de droits de l'Homme et d'Etat de droit, œuvre qui devait passer par un canal institutionnel, forcément non conflictuel. Un processus où il s'est engagé, en son âme et conscience; envers et contre tout.
En 2002, Driss Benzekri fait le premier pas. Il accepte de devenir le secrétaire général du CCDH (Conseil consultatif pour les droits de l'Homme), sous la présidence de Omar Azziman, futur ministre de la Justice. Cette nomination a fait grincer des dents. Driss Benzekri est passé du FVJ au CCDH; autrement dit, d'une ONG à une institution relevant de l'autorité de l'Etat. L'horreur absolue pour les cercles radicaux où le défunt avait de solides attaches. Cela ne pas l'a empêché, pour autant, de mettre le pied à l'étrier. Son cap était fixé. Le processus était enclenché vers la liquidation du reliquat des violations de l'intégrité physique des citoyens et de leur liberté d'opinion. Par contre, pour ce qui est de l'efficacité du CCDH, tous les doutes étaient permis, depuis que feu Hassan II a créé cet organisme en 1990. La stratégie du CCDH avait comme du plomb dans l'aile. Elle manquait d'allant et d'effet d'entraînement. Il fallait donc aller plus loin; gagner en mode opératoire efficient pour avoir plus de crédibilité auprès de l'opinion. SM Mohammed VI en a saisi la nécessité impérieuse, dans un souci de rupture avec des pratiques que l'on voulait révolues à jamais. Le Souverain a décidé de passer un cran au-dessus du CCDH. Il a créé l'IER (L'Instance équité et réconciliation) qui ne sera pas seulement un sigle de plus, mais le miroir d'une société capable de secréter au plus profond d'elle-même ses gênes d'auto-défense.
À qui confier ce nouveau-né de la dernière franchise sur les séquelles vivaces ou posthumes de nos douleurs passées? À celui-là même qui est une victime vivante?
Le clin d'œil à l'histoire est entendu. Le pari est osé. Il n'a d'égal que la stature de l'homme à qui l'on demande de "rentrer" sa jeunesse confisquée et son corps martyrisé, en guise d'offrande collectivement expiatoire pour une réconciliation nationale espérée. Cet homme était tout trouvé. Ce n'est pas un masochiste de la politique. Il n'a jamais tendu la joue gauche. C'est tout simplement un réaliste qui sait que l'engagement militant, aussi radical soit-il, ne peut échapper à l'art du politiquement possible, ici et maintenant.
Le 7 janvier 2004, Driss Benzekri est nommé à la tête de l'IER. Sur le coup, "on ne donnait pas cher de sa peau", mais on s'est habitué à sa silhouette. Chevelure grisonnante sous des pores obstrués par les années d'asphyxie carcérale, moustache tombante comme par résignation; mais la tenue droite et les signes extérieurs de dignité sans faille. En somme, une silhouette fragile qui pliait un peu plus sous le poids d'une responsabilité historique.
Driss Benzekri s'est immédiatement trouvé confronté à d'anciens camarades d'infortune idéologique et à d'ex-compagnons de cellule. C'est connu, en pareilles circonstances, les critiques les plus acerbes, parfois même les attaques les plus épidermiques, ne manquent pas. Driss Benzekri y fait face avec un calme olympien. Pour aller au bout d'une vérité que l'on veut exhumer, il était nécessaire que celle-ci soit livrée à domicile, dans tous les foyers, par télévision interposée. Ce fut fait, un mardi 21 décembre 2004, à Rabat. Une émission inédite, retransmise en direct, où une douzaine de témoins sont venus donner leurs versions de ce qu'ils ont eux-mêmes enduré, ou de ce qu'ils ont vécu et ressenti à travers le calvaire de leurs proches. Complication supplémentaire de cet exercice de vérité grand public, il ne fallait pas que les victimes ou leurs ayant-droits dans la douleur, livrent les noms des bourreaux. À cette règle préalablement convenue, Driss Benzekri s'y est tenu, à la lettre, avec un flegme british et une grande capacité de persuasion. Pas du tout facile. C'était pourtant la dîme à payer pour que la voile soit entrouvert sur les exactions commises par le passé. Le porte-fanion de cette opération de réconciliation nationale aura ainsi donné toute la mesure de son charisme. En 23 mois, du 7 janvier 2004 au 30 novembre 2005, date de sa mise en place et de la remise de son rapport final, l'IER aura traité 16.861 dossiers, indemnisé 9.680 victimes et élucidé 593 cas de "disparitions forcées". Ce travail titanesque, ne peuvent en venir à bout que des hommes et des femmes qui ont la fibre militante et qui en connaissent la portée polysémique, à l'image de Driss Benzekri. Le 11 juillet 2005, ce dernier boucle la boucle en devenant président du CCDH. Le voilà donc à la tête de l'institution qui doit nous mettre à l'heure des droits de l'Homme et de l'Etat de droit. Il devait, surtout, assurer le suivi de l'application des recommandations que l'IER n'a pas pu conduire à leur terme, après l'expiration de son mandat.
Driss Benzekkri a continué à travailler quasiment jusqu'à son dernier souffle. Sur son lit d'hôpital, il a apposé sa signature sur un projet de couverture médicale au bénéfice des victimes de la répression policière et de la vindicte judiciaire, durant "les années de braise", 1956-1999. Dernier acte du militant des droits de l'Homme. Avant la triste tombée du rideau.
Il n'est pas question de rester sur un sentiment de travail inachevé. Driss Benzekri a fait l'essentiel. La classe politique marocaine et la communauté internationale des droits de l'Homme en ont témoigné, dès l'annonce de son décès.
Souhayr Belhassen, présidente de la Fédération internationale des ligues de droits de l'Homme, a eu des mots pour témoigner de l'action et saluer la mémoire de Driss Benzekri: «Une personnalité marquante et un homme d'une très grande ouverture. C'était un homme fondamentalement libre. Il a réussi à mener son pays vers l'apaisement et, surtout, à l'ancrer dans un processus démocratique. Son expérience à la tête de l'IER a valeur d'exemple pour les pays de la région». Les réactions d'organisations similaires, telle Amnesty international, sont de la même teneur objective. En définitive, et au cours de sa vie, Driss Benzekri aura été à la croisée des chemins entre la négation des droits humains les plus élémentaires et l'affirmation des droits universellement reconnus et du règne de l'Etat de droit. Excusez la redondance, mais le terme droits, cela peut meubler une vie. C'était le cas de Driss Benzekri. Le Maroc dont rêvait Driss Benzekri était celui de l'égalité des chances; de la justice sociale; d'une bonne redistribution du produit national, en termes d'aménagement régional et d'efficacité du service public; et par dessus tout, du respect des droits fondamentaux de dignité et de liberté. Bref, un Maroc où la démocratie avancerait et cesserait d'être figée dans un équilibre instable à cause des tares structurelles qui en réduisent la lisibilité et la portée, parfois même qui la menacent de phagocytose. Driss Benzekri ne pensait pas que ce Maroc était utopique, mais, bien au contraire, parfaitement réalisable. C'était là, en quelque sorte, son testament. L'objectif d'une courte vie dédiée aux autres. Un don de soi, un rêve brisé par la maladie.