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Kamal Lahbib, acteur civil et politique : «C'est un printemps plutôt macabre avec ces milliers de morts»
Publié dans Albayane le 27 - 03 - 2012

Il n'y aurait pas de dynamique associative et civile où Kamal Lahbib ne soit présent. Il a une ferme conviction que les changements politiques aussi profonds soient-ils ne peuvent être bénéfiques ni efficaces sans une portée civile et citoyenne.
Sa souplesse associative n'a d'égal que sa fermeté face aux aspects de despotisme et d'autorité… Al Bayane l'a rencontré pour se pencher sur les mutations qui ont lieu dans plusieurs pays arabes. Entretien :
Al Bayane : Sept mois après le début du «printemps arabe», est-il vraiment un printemps après tout, et quelles en sont les perspectives ?
Kamal Lahbib : L'humanité semble être rassurée par les mots. Je ne sais pas d'où vient l'appellation du «printemps arabe». Du «printemps de Prague» ? «Printemps de Pékin» ?… D'aucuns parlent de «révolution du peuple» en allusion à la révolution française de 1848. Sarkozy parle du «printemps des peuples arabes» et il semblerait que l'expression ait été lancée par Bush en 2005 à l'occasion des élections en Irak…Laissons la place au rêve et au lyrisme à condition qu'ils ne soient pas porteurs d'analyses et d'appréciations erronées. Rechercher les similitudes et faire la transposition sur des situations différentes, non seulement relève d'une étroitesse d'esprit mais nous fait courir des risques dangereux et nous mener droit au mur. Au-delà du lyrisme des expressions deux remarques s'imposent : la première, concernant ce que l'Occident a dénommé «l'éveil du monde arabe», comme si tout à coup, du fait d'un fait «divers» qu'est l'immolation de Bouazizi, nous sortons d'une longue léthargie, alors que le mouvement révolutionnaire auquel nous assistons, est l'aboutissement des luttes des peuples. L'Occident a parlé du « réveil arabe» parce qu' ils ont été sourds et aveugles pour ne pas voir les révoltes constantes de ces peuples et pour ne citer que les dernières, celle du Bassin minier de Gafsa en 2008 ou celle des journées d'émeutes, les 6 et 7 avril de la même année, qui ont éclaté dans la ville industrielle de Mahalla Al-Koubra près du Caire, sachant que le Maroc, du fait de l'élargissement des libertés publiques, la rue était quotidiennement investie depuis particulièrement le gouvernement Yousfi. Ce que l'on omet de dire, c'est que la crise financière de 2008, a fortement contribué à la dégradation des conditions sociales non seulement des couches défavorisées et pauvres mais a contribué à la dégradation des conditions de vie des couches moyennes, renforçant un cycle infernal de répressions et de contestations chaotiques. La carte des émeutes contre la cherté de la vie a pratiquement, en 2008, touché tous les continents : Mexique, Egypte, Maroc, Cameroun, Côte-D'ivoire, Mauritanie, Sénégal, Burkina Faso, Philippines, Bengladesh, Indonésie, Malaisie, Pakistan, la Bolivie… Deuxième remarque, c'est que c'est un printemps plutôt macabre : des milliers de morts en Syrie et en Lybie face à un silence assourdissant, voire une complicité de plusieurs Etats (y compris ceux d'Amérique Latine qui se retrouvent déstabilisés dans le schéma classique du « pôle du refus » où la Libye et la Syrie et l'Algérie constituaient le bloc « progressiste » du monde arabe et qui se sont avéré les plus sanguinaires face à la révolte populaire. Il n'y a pas d'autre issue que la démocratie. Et pourtant cette issue reste incertaine. Trop de paramètres non maîtrisables rentrent en ligne : 1) l'attitude des pouvoirs publics face aux revendications légitimes et fondées est marquée par les incohérences, les ambivalences, les solutions de demies mesures, le bricolage politique et social, la peur de la démocratie et comble de l'erreur politique, le recours à ce qui est aujourd'hui connu sous le nom de «baltajya s». 2) la maîtrise des contestations chaotiques, et quand je dis chaotiques j'entends non encadrées par des forces organisées capables de négocier les termes de la résolution du conflit et capables d'assurer le caractère pacifique des protestations et le respect des biens publics, sans perdre de vue que nous sommes en face d'une frange sociale qui est victime d'un système économique injuste. 3) et forcément, et par voie de conséquence, l'existence d'une force démocratique ayant la légitimité d'assurer et d'assumer une telle responsabilité. L'état de fragmentation des démocrates laisse un vide énorme qui est comblé, soit par les conservateurs (et néo-conservateurs) soit par les extrémistes qui poussent vers la confrontation violente quitte à la provoquer. L'attitude de l'Etat renforce le discours de refus (mamfakinch, mamsalhinch, mamsawtinch…). 4) Enfin dernier paramètre, c'est l'international, mondialisation oblige, qui intervient de fait, parfois par la force des armes, dans les situations politiques internes. Pendant des décennies, les forces internationales ont bloqué l'échiquier politique dans la région en imposant une vue binaire : les dictatures (avec quelques mesures sur le respect des droits de l'homme) ou les islamistes et leur système totalitaire. Les révoltes populaires remettent en cause cette approche binaire. Mais comble de l'ironie, c'est que même ces forces internationales sont loin de la maîtrise des évènements : L'OTAN aujourd'hui s'empêtre dans la Lybie et les tueries en Syrie ne semblent pas trop émouvoir un certain nombre d'Etats. Rappelons que ces Etats occidentaux ont préconisé des mesures qui ont été à chaque fois un déclencheur d'émeutes (en 1981, en 1984, en 2008). Je suis convaincu que l'un des moyens les plus sûrs pour infléchir l'issue au Maroc, c'est l'émergence d'un pôle politique démocratique, qui traverse et transcende les partis politiques de gauche, qui remette en cause autant la vieille génération des dirigeants que les normes organisationnelles classiques, que les priorités politiques.
Celles-ci s'articulent autour de trois axes fondamentaux indissociables : un système politique démocratique inclusif qui rompt avec toute velléité de despotisme ou d'autoritarisme ; la question socio-économique et particulièrement la question de l'emploi, de la répartition équitable des richesses, la révision totale de la politique de privatisation des services sociaux de base (eau, électricité, soins, enseignement…) et rétablir la confiance dans les institutions par la lutte contre les privilèges, contre l'abus de pouvoir, contre l'impunité et pour la moralisation de la vie politique et économique…Ce ne sont là que les mesures d'urgence.
En tant qu'observateur politique et civil, quelle est la part des facteurs internes et externes, la part de la violence et du pacifisme, dans toute cette dynamique, et comment pouvons-nous l'interpréter ?
S'il est une vérité qu'on pourrait retenir, c'est que nous sommes face à une crise grave de légitimité et de crédibilité. Et la crise de légitimité et de crédibilité n'a rien d'externe. Chacun des pays secoué dans la région vit sa propre crise de légitimité du fait de pouvoirs autoritaires qui ont privatisé et se sont approprié les biens publics, les institutions au détriment des intérêts des populations. Il y a de cela environ 4 ans, face au débat qui faisait rage sur le possible ras de marée islamiste, j'écrivais que le plus grave danger qui menace la région du Maghreb c'est le chômage, c'est l'injustice sociale, c'est la hogra. Au-delà d'un certain seuil, la puissance de la foule devient incontrôlable surtout si l'Etat opte pour la violence. Le choix de la lutte pacifique est judicieux et il n'est pas nouveau.
La lutte pacifique a déjà été pratiquée en Pologne, aux Philippines, au Chili, en Afrique du Sud, sans compter les pays de l'Europe de l'Est. Depuis plus de dix ans, les altermondialistes ont fait le choix de la lutte pacifique et de la non violence.
C'est par centaines de milliers de manifestants pacifiques qu'ils ont investi les rues pour culminer lors de l'intervention militaire américaine en Irak, à plus de 20 millions de manifestants à travers le monde, la plus grande mobilisation du mouvement anti-guerre depuis la guerre du Viet Nam. Il faut dire que cette mobilisation n'a pas empêché l'intervention militaire américaine. Au Maroc, à l'exception des groupes terroristes, le choix de la lutte pacifique est fait et à chaque acte de violence, la condamnation est unanime.
Le Maroc, après validation de la constitution, a-t-il réussi enfin sa transition ?
Non. Non pas que la nouvelle constitution n'est porteuse de réformes fondamentales et d'avancées importantes, mais parce que les stratèges de l'Etat ont cédé au chantage des forces rétrogrades et n'ont pas définitivement rompu avec l'autoritarisme. Ils n'ont pas réalisé qu'ils ont raté une formidable opportunité pour asseoir les fondements constitutionnels de la démocratie. Je pense qu'ils nous ont fait loupé un nouveau rendez vous avec l'histoire et qu'en même temps, ils ont ouvert des fronts de luttes que nous aurions pu nous dispenser pour nous consacrer à affronter les problèmes économiques et les problèmes de l'éducation pour reconstruire le pays. Par ailleurs, les méthodes utilisées pour valider la constitution ont sérieusement entachées les mesures positives dont elle est porteuse malgré les ambivalences et les ambiguïtés de plusieurs articles.
Le Maroc constitue-t-il vraiment une exception dans un monde arabe instable et quels sont les changements à attendre au niveau de ses structures profondes ?
Chaque pays constitue une exception. Mais le mouvement qui secoue la région est identique, il y a une forte demande de liberté, de justice et de dignité. Le Maroc, certes constitue une particularité fondamentale par rapport aux autres pays : par ses espaces de libertés, par son multipartisme, par l'amorce d'une transition démocratique inachevée, par son mouvement associatif qui a marqué les réformes structurantes du pays durant les 30 dernières années, par le choix irréversible des manifestations pacifiques du 20 février. Les cas de violence enregistrés ne sont pas le fait des manifestants du 20 février. Le Maroc n'est pas le Yemen avec ses complications tribales et religieuses, ni l'Algérie qui, dès les premières manifestations de janvier ont viré vers la violence de l'Etat et des manifestants…
La forte demande sociale, politique et morale pourra-t-elle être satisfaite par le seul texte constitutionnel ?
Bien sûr que non. Beaucoup de lois existaient mais n'étaient pas appliquées du fait de la prééminence de l'impunité, des passe-droits, d'une justice défaillante, de complicités politiques, de corruption. Comme disait Lacan, «le concept chien n'aboie pas», et la Constitution ne créera pas d'emplois. La nouvelle constitution ouvre la voie, à toutes les tendances, à condition d'en respecter l'esprit, à de fortes batailles sur le front de la «démocratie procédurale» et l'interpellation, pour reprendre l'expression des adeptes de la démocratie délibérative. Serons-nous en mesure, dans la ligne directe des batailles menées pour le changement, de mener ce dur combat pour des lois conformes à l'esprit démocratique, pour le respect de la règle de droit ? La constitution offre l'opportunité à tout citoyen de porter plainte devant la Cour Constitutionnelle, d'user de la pétition et ouvre la possibilité de l' «initiative populaire». Des chantiers sont ouverts, les revendications pour lesquelles le mouvement démocratique n'a cessé de lutter et qui ont été portées dans la rue par le mouvement du 20 février, restent à l'ordre du jour : la démocratie et la justice sociale dans le cadre d'une monarchie parlementaire
La démocratie est-elle, à votre avis, une denrée à livrer au goutte-à-goutte, ou un état de fait à vivre pour en développer la teneur ?
La démocratie est un processus en constante construction et le projet démocratique est à protéger et sauvegarder et améliorer. Le Maroc a vécu une période « consensuelle » de démocratie à doses homéopathiques. C'est ce qu'on a appelée la transition vers la démocratie. Toute la classe politique est unanime pour dire que cette transition dure indéfiniment. Nous avons vécu des moments d'euphorie et d'espoirs, mais le processus a été avorté. Il y a des moments dans l'histoire des sociétés qui aspirent à la démocratie, qui sont marquées par des ruptures. Nous vivons un moment politique qui nécessite une rupture et des choix tranchés sur des questions fondamentales. La polémique soulevée autour de la copie du CCRC et la copie finale de la Constitution, reflète quelques éléments de ce débat. C'est une aberration par exemple de vouloir restreindre un choix fondamental sur la primauté du droit international par la conformité au droit national, comme on ne peut pas aujourd'hui ne pas tenir compte des mutations profondes au sein de la société et de l'émergence de l'individu et de ses droits et responsabilités. Il est clair que ne tenant compte que de l'élite qui tient les partis et les syndicats, on pourrait en déduire que le pays n'est pas suffisamment apte à des formes de gouvernements démocratiques. Mais si on n'ouvre pas l'espace politique sur de nouvelles bases et un nouveau contrat, il est clair qu'aucune nouvelle élite n'émergera. C'est le choix démocratique qui permettra l'émergence de nouvelles forces et de nouvelles élites politiques. Toutefois, il ne s'agit d'imputer la totale responsabilité de cette situation à l'Etat. Les partis politiques devraient se réformer ou se casser. On ne peut construire une démocratie sans partis démocrates. Les démocrates, et les jeunes tout particulièrement, assument également la responsabilité dans la tergiversation des responsables politiques, ils ne peuvent se contenter de se faire bonne conscience en optant pour le dénigrement et la critique, il faut qu'ils se mouillent, qu'ils choisissent un parti ou qu'ils en créent de nouveaux. La société civile devrait non seulement renforcer son rôle de contre-pouvoir, de force de veille et de propositions et mobilisations, mais contribuer à former les nouvelles élites pour les partis politiques.
La nouvelle dynamique sociétale après le 20 février conditionne l'espace public désormais, quelles mesures l'Etat devrait-il prendre impérativement à votre sens ?
Le mouvement de rue a proposé plusieurs mesures, les partis et les syndicats aussi. Il y a des mesures urgentes et symboliques qui viseraient à rétablir la confiance dans les institutions et assainir le champ politique, économique et social. J'en cite quelques unes : Libérer les prisonniers du 20 février. Ouvrir des enquêtes impartiales concernant les violences commisses. Ecarter les responsables impliqués dans l'abus de pouvoir et d'enrichissement du fait de leur statut politique et récupérer les biens illégalement acquis.
Mettre fin aux privilèges Ouvrir l'espace médiatique aux débats politiques Garantir les libertés publiques Ecarter toute personne impliquée d'une manière ou d'une autre dans la corruption électorale, de la manipulation des résultats électoraux. Prendre des mesures adéquates, cohérentes et respectueuses du droit e matière d'emploi. Revoir les prix des denrées alimentaires de base et mettre en œuvre les mesures préconisées à maintes reprises pour la lutte contre la marginalité et la vulnérabilité Cela suppose des mesures urgentes contre les monopoles et les spéculateurs.


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