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France : Les démons de l'islamisme (43)
Publié dans Aujourd'hui le Maroc le 27 - 01 - 2005

Deux journalistes français, Christophe Deloire et Christophe Dubois viennent de publier, chez Albin Michel, un livre intitulé «Les islamistes sont déjà là» et qu'ils présentent comme «une enquête sur une guerre secrète». L'ouvrage vaut la peine d'être lu ne serait-ce que pour les notes des «services» qui semblent avoir fortement «inspiré» les deux co-auteurs. Nous en publions les bonnes feuilles, chapitre par chapitre.
La Mosquée de Paris obéit aux généraux
Alger, avril 2004
La Société des habous et des lieux saints de l'Islam, qui gère la Mosquée de Paris, réunit son Conseil d'administration le 28 mars 1998. Sur un ton docte, voire de componction cardinale, le recteur demande de «respecter la France qui a toujours fait beaucoup et qui est notre deuxième pays». Une partie de l'assistance est stupéfaite. «Notre deuxième pays»? Étrange aveu du promoteur de l' «Islam à la française». Lapsus ou pas, l'expression pourrait être interprétée de curieuse manière comme l'inféodation de la Mosquée à l'Algérie. Les touristes admirant les arabesques dans le patio de l'établissement n'ont pas conscience de flâner dans une annexe de l'ambassade d'Alger.
L'ancienne colonie française a en effet réussi à contrôler plus ou moins directement le lieu de culte musulman le plus célèbre de France. C'est une vieille histoire, pleine de soubresauts et de coups de force 1.
Le 30 janvier 1920, le gouvernement français propose de créer un Institut musulman à Paris. Au nom de la Commission des finances de l'Assemblé nationale, Édouard Herriot suggère de verser une subvention de 500.000 francs à la Société des habous et des lieux saints de l'Islam, créée en 1917 pour défendre les intérêts des musulmans des colonies françaises. En 1921, la ville de Paris accorde une enveloppe de près de 2 millions de francs pour l'achat d'un terrain de quatre cent vingt-quatre mètres carrés dans le 5ème arrondissement de Paris. Le Maroc, l'Algérie, la Tunisie en sont aussi de leur poche. Le 15 juillet 1926, le Sultan du Maroc Moulay Youssef et le président de la République Gaston Doumergue inaugurent la vitrine de l'Islam en France. La présidence de l'association revient alors à Si Kaddour Ben Ghabrit, un ancien chef de protocole auprès du Sultan du Maroc, qui fut aussi un ministre plénipotentiaire envoyé par la France à Djedda. Selon le haut fonctionnaire Alain Boyer, «pendant la Seconde Guerre mondiale, malgré les difficultés créées par le soutien officiel apporté par le mufti de Jérusalem à la politique de Hitler, la Mosquée de Paris continue à fonctionner sans compromission et, grâce au courage de ses dirigeants, elle cacha de nombreux juifs de Paris et aida les résistants français».
La suite est moins favorable à la France. Dès les prémices de la guerre d'Algérie, le directeur de l'Institut musulman refuse de condamner l'insurrection algérienne. Cela se conçoit. Mais en outre il «tolère les prises de parole hostiles à la France de fidèles qui appellent à la guerre sainte contre la France». Bien entendu l'argent du contribuable français continue à abreuver les gestionnaires de l'établissement. La République est -trop?- bonne fille. Un an avant l'avènement de la Cinquième République, le président du Conseil Guy Mollet fait passer la mosquée de la tutelle du ministère des Affaires étrangères à celle de l'Intérieur. Le 18 mai 1957, il nomme à sa tête Si Hamza Boubakeur, fidèle à la France. Ce dernier n'est autre que le père de Dalil Boubakeur. Le siège de la société des habous est transféré d'Alger à Paris. Dès lors, la Mosquée devient «Algérie française». En 1962, lors des négociations d'Évian, le général de Gaulle refuse de satisfaire à la revendication algérienne consistant à mettre la main sur la Mosquée. La justice invalide l'agrément de Si Hamza Boubakeur en tant que président de l'institut. Mais le gouvernement entérine la situation de fait. Le nom de la Mosquée résonne souvent au palais de justice. En 1977, le chef du personnel est condamné pour trafic de permis de conduire. Le tribunal correctionnel condamne le recteur dans une affaire de conflit avec un salarié. Si Hamza Boubakeur écope surtout de six mois de prison avec sursis dans un dossier de faux en écritures. Il finit par agacer les autorités françaises, à force de clamer sans cesse, et sans qualité, qu'il est le représentant officiel de la foi musulmane. En avril 1971, le ministre des Affaires étrangères, Maurice Schumann, réclame son départ au Premier ministre Jacques Chaban-Delmas.
En vain. En 1980, le président de la République Valéry Giscard d'Estaing fait savoir qu'il en a par-dessus la tête. La France va gérer la suite on ne peut plus mal.
Si Hamza Boubakeur assiste avec plaisir à la défaite de Giscard à la présidentielle. Il n'a pas la mémoire courte et se souvient d'avoir été nommé par des responsables de la SFIO. Avant l'élection, il a fait des appels du pied à la gauche. Mais le nouveau ministre de l'Intérieur, le Marseillais Gaston Defferre, n'en a cure. Agacé de ne pas être dans les petits papiers du gouvernement de Pierre Mauroy, il se rapproche du gouvernement algérien et, sur ce, démissionne en septembre 1982. Le lobbying de l'Algérie fonctionne à plein. Un diplomate algérien, le Cheikh Abbas Bencheikh, est nommé à la direction de la Mosquée, contre l'avis de la société des habous, normalement compétente. En grand stratège, Si Hamza Boubakeur réussit alors à imposer son fils à la présidence de l'association. En 1987, le fisc hypothèque la Mosquée, coupable d'arriérés d'impôts. Les propres deniers du cheikh Abbas sont bloqués. Alger tient bon. Son gouvernement a réussi à placer ses hommes à des postes-clés. L'expert Alain Boyer rapporte les propos du ministre algérien des Cultes le 5 mai 1989 : «Nous sommes ici chez nous; cette mosquée est une mosquée algérienne et si les Français musulmans veulent la leur, le gouvernement français peut leur en construire une.»
Après le décès du cheikh Abbas, la Société des habbous et des lieux saints porte à sa tête Tedjini Haddam, un ancien ministre des Affaires religieuses d'Algérie, qui fut aussi ministre de la Santé, et ambassadeur à Tunis et Riyad. Trois ans plus tard, l'Algérie bascule. Un coup d'État, organisé par les militaires, interrompt les élections que les islamistes sont en passe de gagner. En janvier 1992, un haut comité d'État prend la tête du pays. Parmi ses cinq membres, Tedjini Haddam. Toujours président d'honneur de la société des habous, Si Hamza Boubakeur n'y voit pas d'inconvénient. En fait, il veut garder la place au chaud pour son fils, Dalil, cardiologue à la Pitié-Salpêtrière. Lequel finit par prendre le pouvoir en avril 1992. Sur le moment, une bonne partie de la presse se trompe. Elle considère la nomination du médecin comme la fin de la mainmise d'Alger sur la Mosquée. Quelques années plus tard, une note du ministère des Affaires étrangères relate une autre réalité: «La désignation du docteur Dalil Boubakeur, fils de Si Hamza (…), apparut comme un compromis, ce dernier étant citoyen français mais donnant à l'Algérie les garanties nécessaires pour le maintien de son influence 2.»
Àl'automne 1999, Jean-Pierre Chevènement lance la consultation sur l'Islam, avec l'idée d'aboutir à une structure représentative. Dalil Boubakeur «éprouve un sentiment de méfiance», craignant une «manœuvre déstabilisatrice». «Avant de donner une réponse définitive aux autorités françaises», le recteur «doit faire parvenir une mouture du projet au président Bouteflika, qui «suivrait de très près ce dossier»3». Le 23 janvier 2001, un rapport à l'attention du ministre de l'Intérieur, Daniel Vaillant assure que «l'emprise des pouvoirs publics algériens sur la société des habous est totale : certains des fidèles de la confrérie des Boubakeur ont pu négocier avec Alger la récupération de biens en Algérie ou tout simplement la possibilité de s'y rendre sans être inquiétés 4». À quelque chose malheur est bon. Le gouvernement d'Alger fera pression sur le recteur pour qu'il participe à la consultation sur l'Islam organisée par la place Beauvau. Lui, si réticent, finira par s'y plier. Il n'a pas le choix. L'Algérie tient les cordons de la bourse. L' «Islam de France» a parfois de curieuses couleurs.
1- Cette histoire a été retracée par l'actuel sous-préfet de Reims Alain Boyer, dans un rapport pour le Centre des hautes études sur l'Afrique et l'Asie modernes.
2- «La Mosquée de Paris», conseiller pour les affaires religieuses, ministère des Affaires étrangères, 25 juin 1997.
3- «Premières réactions des représentants des organisations musulmanes après leur convocation au ministère de l'Intérieur», DCRG, 12 novembre 1999.
4- «Structuration du culte musulman en France», note de cabinet.


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