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L'insignifiance de l'Europe : chronique d'un déclin qui pouvait être évité
Publié dans Barlamane le 26 - 08 - 2025

Durant des siècles, l'Europe fut l'épicentre de la puissance mondiale. Ses empires ont façonné le monde moderne, et sa culture, sa philosophie et ses révolutions industrielles ont rayonné pour redéfinir la civilisation. Mais après 1945, le Vieux Continent a cédé la primauté, d'abord à Washington et à Moscou, avant de se retrouver pris en étau entre une Amérique renaissante et une Chine en pleine ascension.
L'Union européenne est née d'une vision ambitieuse : surmonter des siècles de rivalités fratricides, unir vainqueurs et vaincus, et reconstruire un continent dévasté. Les pères fondateurs – Schuman, Monnet, Adenauer, De Gasperi – rêvaient de paix, de reconstruction et du maintien d'une influence mondiale, fût-ce uniquement en tant que superpuissance économique. Aujourd'hui, ces aspirations se sont muées en illusions, inatteignables face à un déclin qui s'accélère.
L'Europe glisse vers une crise multidimensionnelle qui menace de la réduire au rang de simple spectateur sur une scène mondiale redéfinie par les Etats-Unis, la Chine et, de plus en plus, l'Inde – une nation qui a déjà surpassé l'Europe en termes de population, de croissance du PIB et de capacités militaires, et qui réclame désormais une voix à la mesure de son poids démographique et économique.
L'insignifiance politique : de protagoniste à figurant
L'Union européenne souffre d'une paralysie chronique. Sa structure décisionnelle, qui exige l'unanimité en matière de politique étrangère, a transformé la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) en un simple exercice de rhétorique. Ce qui fut un jour salué comme la voix collective de plus de 450 millions de citoyens – issus des démocraties les plus fières du monde – a été réduit à une cacophonie.
L'Europe ne joue plus de rôle central dans les crises stratégiques déterminantes de notre époque : ni en Irak, ni en Libye, ni en Syrie, pas plus que face à l'agression déstabilisatrice de l'Iran ou à la guerre en Ukraine. Autrefois protagoniste, elle a été reléguée au rôle de figurant. L'image est navrante : débats sans fin, réponses tardives, sanctions timorées. La Chine, à l'inverse, ne connaît pas de telles contraintes et, défiée uniquement par les Etats-Unis, a déjà ravi à l'Europe son statut de deuxième puissance économico-financière mondiale.
Les divisions internes ont paralysé le continent et l'ont exposé aux manipulations extérieures. Le contrôle par la Russie de 40 % de l'approvisionnement en gaz de l'Europe avant 2022 a suffi à brider la réaction de l'UE face à l'agression de Moscou en Ukraine. L'Europe s'en est alors remise au leadership américain, contrainte de s'aligner sur les sanctions de Washington. Ses propres sanctions, en 2008 après l'invasion russe de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud en Géorgie, puis en 2014 après l'annexion de la Crimée, furent timides, lâches et intéressées.
Au Moyen-Orient, l'influence européenne n'a cessé de s'éroder. Le Hamas et le Hezbollah sont formellement condamnés, mais les mesures décisives pour les paralyser se font attendre. Pire encore, l'UE a opéré une distinction spécieuse entre la «branche armée» du Hezbollah et le reste de l'organisation, comme si sa direction politique n'était pas tout aussi dévouée à la terreur, à l'asservissement du Liban et à la destruction d'Israël. Le Hezbollah est dans sa totalité une créature de l'Iran, pas seulement son aile militaire.
Même après la tentative d'attentat déjouée à Paris en 2018, orchestrée par des agents iraniens – avec l'implication personnelle d'Assadollah Assadi, un diplomate en poste –, l'Europe n'a pas su prendre de mesures fermes contre Téhéran. Une telle pusillanimité a ruiné la crédibilité de l'Europe dans la région, surtout en comparaison de la résolution américaine. Comme l'avertissait déjà il y a plusieurs années le Conseil européen des relations internationales (ECFR), l'Europe est devenue un «acteur secondaire» dans les négociations mondiales critiques. Ce constat fait écho aux analyses de l'ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, qui déplore depuis des décennies l'«impuissance» stratégique d'une Europe incapable de se penser comme un acteur géopolitique autonome.
La faiblesse géostratégique : l'Europe, un protectorat
Malgré les récentes annonces de réarmement en Pologne, en Allemagne et dans les Etats baltes, et l'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'OTAN, l'Europe demeure un protectorat stratégique des Etats-Unis.
Les dépenses de défense collectives de l'UE atteignent à peine 280 milliards de dollars, dispersées entre 27 armées distinctes, gangrenées par les doublons et l'inefficacité. En comparaison, les Etats-Unis dépensent plus de 860 milliards de dollars, soit 3,5 % de leur PIB, contre un dérisoire 1,7 % en moyenne pour l'Europe.
Même des efforts significatifs, comme le fonds spécial de 100 milliards d'euros de l'Allemagne (Sondervermögen) ou la détermination de la Pologne à consacrer 5 % de son PIB à la défense (un objectif soutenu par l'OTAN, mais pas par l'actuel gouvernement espagnol), s'avèrent insuffisants. L'Europe reste dépendante de Washington pour le renseignement satellitaire, la défense antimissile, la projection de force et la dissuasion nucléaire. Seule la France conserve un arsenal nucléaire autonome ; celui du Royaume-Uni repose sur des missiles américains Trident II, dans le cadre de délicats accords de licence.
La guerre en Ukraine a exposé la faiblesse militaire structurelle de l'Europe avec une clarté brutale : stocks de munitions épuisés, pénuries d'équipements, capacités de production quasi inexistantes. L'Europe peut réagir, mais elle ne peut pas planifier. Elle se réarme, mais sous la contrainte, en réponse aux crises, et surtout par crainte que le bouclier américain ne soit un jour retiré.
Comme l'observait Henry Kissinger, «l'Europe restera insignifiante tant qu'elle ne parlera pas d'une seule voix». Un quart de siècle plus tard, ces mots n'ont jamais sonné aussi juste.
Le décrochage économique : la divergence rendue visible
L'érosion de sa puissance économique est peut-être le symptôme le plus manifeste du déclin de l'Europe. En 2000, l'UE représentait 25 % du PIB mondial, avec une économie de 8 600 milliards de dollars qui talonnait celle des Etats-Unis (10 200 milliards). Beaucoup prédisaient alors que l'euro pourrait un jour rivaliser avec le dollar.
En 2025, le tableau est saisissant. Les Etats-Unis ont bondi au-delà de 29 000 milliards de dollars, maintenant leur part d'environ 25 % du PIB mondial, tandis que l'UE stagne autour de 17 000 milliards, soit à peine 14 % du total. Le déclin est irréfutable : en un quart de siècle, le PIB américain a presque triplé ; celui de la zone euro a péniblement doublé. En parité de pouvoir d'achat, la Chine les a toutes deux dépassées. Et l'Inde, autrefois acteur périphérique, a émergé comme un géant.
Comparaison du PIB (2000 vs 2025, données du FMI)
Etats-Unis : 10 200 milliards → 29 000 milliards
Union européenne (27) : 8 600 milliards → 17 000 milliards
Chine : 1 200 milliards → 21 000 milliards
Inde : 500 milliards → 4 300 milliards
L'économie indienne, qui ne représentait qu'une fraction de celle de l'Europe, se rapproche désormais de la parité avec la zone euro en termes de dynamisme. L'ancien économiste en chef du FMI, Arvind Subramanian, qualifie l'Inde de «géant en devenir qui redessine les équilibres mondiaux».
La divergence de l'Europe reflète une gestion calamiteuse des crises. En 2008, quand les Etats-Unis ont déclenché une relance massive, l'Europe a choisi l'austérité. Le résultat fut une reprise américaine plus rapide et plus robuste, tandis que l'Europe s'enfonçait dans la stagnation. Une analyse partagée par des économistes comme Jean Pisani-Ferry, qui a maintes fois souligné les coûts de la fragmentation des politiques budgétaires européennes face aux chocs économiques majeurs.
La désindustrialisation : de puissance industrielle à musée
La puissance industrielle de l'Europe s'est atrophiée. Des secteurs entiers – textile, construction navale, électronique – ont disparu en France, en Italie ou en Espagne. La production a été délocalisée en Asie. L'Allemagne s'accroche encore à son excellence, mais même son célèbre modèle exportateur ploie sous la concurrence acharnée de la Chine.
L'Espagne incarne cette tendance : l'industrie ne représente plus que 15 % de son PIB, contre 22 % en Allemagne. Les coûts élevés de l'énergie, des réglementations étouffantes et une concurrence déloyale aggravent le problème.
Les Etats-Unis, à l'inverse, ont revitalisé leur industrie grâce au gaz de schiste bon marché. L'Europe, au nom d'une transition écologique mal conçue et précipitée, a sacrifié sa compétitivité. Le risque, comme je l'écrivais autrefois, est de devenir «un musée industriel de ses gloires passées».
La course technologique perdue
L'Europe a perdu la course à la technologie. L'investissement en recherche, développement et innovation stagne à un médiocre 2,2 % du PIB, bien loin des 3,5 % des Etats-Unis ou des 4 % de la Corée du Sud.
Le résultat : une hémorragie de talents. Des milliers d'ingénieurs et de chercheurs partent pour des écosystèmes plus dynamiques. L'Europe ne possède aucun géant technologique propre dans l'intelligence artificielle, les semi-conducteurs ou le cloud. Sa part dans la production mondiale de semi-conducteurs est tombée en dessous de 10 %. La dépendance stratégique vis-à-vis de Taïwan est une bombe à retardement.
Comme le notait The Economist au début de l'année, «l'Europe légifère là où d'autres innovent». L'obsession de la Commission européenne pour la surréglementation fait fuir les investissements et laisse le continent dans une situation de dépendance stratégique. Sans souveraineté numérique, la souveraineté politique n'est qu'un mirage.
La déliquescence institutionnelle et la médiocrité des élites
Les pères fondateurs de l'Europe étaient des visionnaires ; les dirigeants d'aujourd'hui sont des gestionnaires, voire des médiocres. Jean Monnet et Robert Schuman rêvaient d'une Europe unie et forte. Leurs successeurs président à une UE à la dérive, dont les citoyens sont de plus en plus sceptiques et les institutions, opaques.
La bureaucratie bruxelloise exerce une influence immense sans contrôle politique ou judiciaire adéquat. Il en résulte une opacité systémique et la perception d'institutions déconnectées des préoccupations quotidiennes. Le populisme et l'euroscepticisme se nourrissent de ce vide.
Comme l'observait récemment le cabinet McKinsey, «les institutions européennes sont conçues pour la stabilité, pas pour la vitesse». Dans un monde qui valorise l'agilité, c'est la recette de l'insignifiance.
L'implosion démographique : Un suicide au ralenti
L'Europe est confrontée à une bombe à retardement démographique. Le taux de fécondité moyen est de seulement 1,5 enfant par femme ; en Italie et en Espagne, il tombe à 1,2. D'ici 2050, un Européen sur trois aura plus de 65 ans. Le continent perdra entre 5 et 10 millions d'habitants, même selon les scénarios optimistes, tandis que les Etats-Unis en gagneront 35 millions.
Projections démographiques pour 2050 (données de l'ONU)
Union européenne (27 + R-U, Norvège, Suisse) : déclin de 5 à 10 millions d'habitants ; âge médian supérieur à 48 ans.
Etats-Unis : +35 millions d'habitants ; âge médian de 42 ans.
Inde : +250 millions d'habitants ; âge médian de 34 ans.
Chine : déclin de 60 à 70 millions d'habitants ; âge médian de 50 ans.
La pyramide des âges jeune de l'Inde contraste violemment avec la pyramide inversée de l'Europe. Tandis que l'Europe vieillit jusqu'à l'effacement, l'Inde projette un dynamisme dont sa vaste cohorte de jeunes est le moteur. Les écrits du démographe français Alfred Sauvy sur le vieillissement des nations résonnent ici avec une acuité particulière.
Les conséquences pour l'Europe sont dévastatrices : effondrement des systèmes de retraite et de santé, baisse de la productivité et accélération de la fuite des cerveaux. Comme l'a noté l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), «la démographie est le destin en géopolitique». À cette aune, le destin de l'Europe est bien sombre.
L'humiliation comme symbole
Le récent sommet à Washington entre les présidents Trump et Zelensky fut l'illustration brutale du déclin de l'Europe. Les dirigeants européens, assis avec déférence de l'autre côté du Resolute Desk, ressemblaient moins à des alliés qu'à des subordonnés. Le symbole était sans équivoque : l'Amérique ordonne, l'Europe s'exécute.
L'image de ces dirigeants européens entrant à la Maison-Blanche par une porte dérobée, tandis que d'autres recevaient les honneurs, restera gravée dans les annales de l'Histoire.
L'Europe subit un déclin systémique sur tous les fronts – politique, stratégique, économique, industriel, technologique et démographique. Elle risque de devenir une puissance sans poids ni influence dans l'ordre mondial émergent.
Soyons clairs : pendant des décennies, les Européens ont prédit le déclin de l'empire américain. C'est pourtant l'Europe qui fonce tête baissée vers l'insignifiance, à moins que des remèdes urgents ne soient trouvés.
*Diplomate et ancien ambassadeur d'Espagne en Inde, au Bhoutan, aux Maldives, au Népal et au Sri Lanka.


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