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Environnement : Le cèdre menacé par la mafia du bois
Publié dans La Gazette du Maroc le 07 - 04 - 2008

Les cédraies du Maroc sont menacées de disparition dans l'Atlas et dans le Rif, notamment au mont Tidighin. Le cèdre est victime de la mafia du bois et du réchauffement climatique qui ne favorise guère sa régénération. Depuis une année, les ONG locales à Khénifra et Kétama, ont brisé le silence qui règne sur ce dossier depuis des décennies. L'exploitation industrielle de cet arbre, centenaire en Atlas et dans le Rif, ne bénéficie pas à la population locale. Un réseau d'élus locaux et de notables se partagent le gâteau.
Juste après le drame des enfants morts à Anfgou l'hiver dernier, dans la province de Khénifra, la section locale de l'AMDH avait organisé un sit-in devant la délégation régionale des Eaux et Forêts de Khénifra pour dénoncer la mafia du bois. À Kétama, connue pour la culture du cannabis, une petite association locale avait réussi à fédérer une centaine d'associations nationale et internationale, pour arrêter l'hémorragie. La cédraie marocaine est assez particulière, elle est notamment menacée par un surpâturage chronique qui dévaste les sous-bois, et la régénération de la forêt. En effet selon les spécialistes, le cèdre ne se régénère pas aussi facilement, contrairement à d'autres variétés d'arbres. Le 24 juin dernier, l'association Kétama pour le développement et l'environnement, avait organisé, en présence de plusieurs habitants de la région, un sit-in de protestation contre la passation d'un marché pour l'abattage et l'exploitation d'une grande superficie de la forêt de cèdres dans la montagne de Tidighine. La transaction a été faite par la Direction régionale des Eaux et Forêts de Taza, en faveur de la commune rurale, Abd El Ghaya Souahel, à Kétama, qui a passé à son tour le marché à un promoteur privé de Ghafsai.
Glissements
de terrain
L'Association considère que l'opération va à l'encontre des conventions internationales qui préconisent la sauvegarde du patrimoine écologique, en plus du refus, par la population, de l'extermination de la forêt. Car le cèdre ne peut pas être replanté. Le réchauffement climatique empêche le bourgeon du cèdre de prendre racine. Les habitants de la région sont contre l'abattage, car la déforestation cause des glissements de terrain et favorise l'appauvrissement du sol. Selon un conseiller de la Commune rurale, Abd El Ghaya Souahel, à Ketama : «la passation du marché au promoteur privé, a été faite en contrepartie d'un montant de 1.180.000 de DH, ajoutant que le marché était limité à 400 mètres carrés. Mais dans la réalité, la superficie prise par le promoteur dépasse de loin ce chiffre». Une journée après le sit-in, les responsables des Eaux et Forêts sont arrivés sur les lieux. Le promoteur en question a même déposé plainte auprès du procureur du Roi à El Hoceima contre Ayyad Hadrati, le président de l'Association Kétama pour menace contre ses employés sur le lieu d'abattage des arbres, lors du sit-in. Hadrati a été convoqué aussitôt au poste de gendarmerie de Kétama. Soutenue par diverses associations, notamment l'Instance Nationale de défense des biens publics au Maroc, qui avait mandaté un avocat pour suivre l'affaire sur place, la plainte a été aussitôt retirée. Selon un habitant, à chaque fois que les habitants de la région s'organisent, les autorités locales les menacent de poursuites pour incitation à la culture du cannabis, une façon pour museler la contestation dans cette région où la corruption est reine.
Dans la région de Khénifra, les habitants d'Ait Hnini ont dénoncé à leur tour la mafia de la cédraie pour la première fois, au mois de décembre 2006. Les Aït Hnini, tribu relevant du cercle de Sidi Yahya Ousaad, sont montés au front pour protester contre la mafia de la cédraie. Ici, le garde forestier est un représentant du makhzen, particulièrement indésirable. La majorité des habitants de la montagne a des démêlés avec les «boughaba». De nombreux procès verbaux sont établis à l'encontre des habitants pris en flagrant délit de coupe ou de pastoralisme. Pourtant, ils affirment avoir un droit sur les terres tribales. Idem pour l'abattage du sanglier, qui ravage leur maigre potager la nuit. Les gardes chasses infligent de fortes amendes à toute personne qui les abat. L'administration organise des battues pour limiter leur prolifération, mais leur nombre reste non contrôlé. Ce qui ouvre grand, la porte au braconnage. Chez les Aït Hnini, le droit coutumier punit tout habitant du douar qui coupe un arbre. Le contrevenant est obligé de nourrir 60 membres de la tribu. Si la même personne récidive, elle est lourdement sanctionnée. L'Administration, qui est censée protéger la forêt, est accusée de tous les maux. Selon un responsable de cette administration, «on ne peut pas poster un garde forestier devant chaque arbre, de plus les communes rurales, sont elles, plus responsables». Selon un militant associatif : «la corruption est la cause de tous les maux. Elle fait perdre à toute la province de Khénifra sa seule richesse : la cédraie». Certaines sources affirment qu'il existe un Yalta entre les élus locaux, le garde forestier et les «Guémaras», les voleurs de bois de cèdre qui sont pour la forêt, ce que les braconniers sont pour le gibier. Les coupeurs de bois agissent souvent la nuit, mais le bruit de l'abattage des arbres se fait entendre à des kilomètres à la ronde.
Une richesse en
danger d'éradication
Les arbres sont acheminés, en plein jour, vers d'autres villes où ils sont sciés et coupés. Le prix du cèdre débute à 4 000 DH le mètre cube brut pour finir à 12 000 DH prêt à l'emploi. Parfois, les voleurs de bois disposent même d'autorisations légales de coupe, qui sont présentées aux gendarmes dans la route.
Après des années de lutte pour la protection du cèdre dans la forêt des Ait Hnini, des résultats concrets ont été réalisés. Selon Aziz Akkaoui, président de la section de l'AMDH à Khénifra : «le comité local des ait Hnini et l'AMDH commencent à récolter les fruits d'une longue et infatigable lutte pour sa protection dans la région. Ainsi, et grâce aux combats menés par tous les moyens légaux par la section AMDH khénifra : communiqués de presse, pétitions, sit-in, réunions … Des commissions d'enquêtes, dont l'AMDH, ont été dépêchées sur les lieux pour constater la catastrophe écologique occasionnée par la mafia du cèdre, avec la complicité flagrante de certains responsables des Eaux et Forêts». Selon une source locale, 6 lieux ont été inspectés dans la forêt par la commission, qui devait normalement en inspecter 13. La commission a constaté le massacre de 350 arbres avec une moyenne de 300 ans d'âge pour chaque arbre. Après enquête d'une Commission administrative, le garde forestier de Idikel a été déchargé de ses fonctions et muté à Tounfit, en attendant d'autres mesures disciplinaires. Le chef de district de Moulay Yaakoub, cercle de Lakbab, dont relève le territoire en question, a été rappelé à la délégation des Eaux et forêts de khénifra. Selon une source bien informée, d'autres responsables locaux et régionaux sont également dans le collimateur. Selon Aziz Akkaoui : «La forêt du cèdre dans le moyen Atlas et plus particulièrement dans les régions suivantes : Ajdir, Aguelmam Azegza, sources Oum Rabiaa, Ait Hnini et Tounfit, est en voie d'extinction définitive si des mesures urgentes ne sont pas prises. Le cèdre est considéré comme une richesse nationale et comme un patrimoine universel par les nations Unies, qu'il faut protéger. Cet arbre majestueux et imposant, qui peut vivre des siècles entiers et ne croit que dans de hautes altitudes (1500 m et plus), est aujourd'hui une proie facile à une mafia locale à dimension nationale. Comment peut-on abattre un arbre qui a plus de 2 ou 3 siècles en 2 ou 3 minutes ? Les responsables locaux, régionaux et nationaux : Eaux et forêts, gendarmerie, ministère de l'Intérieur … sont évidemment au courant de ce massacre écologique, mais pour des raisons que tout le monde connaît, personne ne fait rien». Depuis 1992, les recettes forestières rapportent au trésor de plus en plus d'argent, de 359 millions DH en 1993 à 659 millions DH en 2003. Chaque année les Eaux et les Forêts ouvrent des enchères publiques pour l'exploitation de la forêt. Les régions concernées sont définies dans un plan d'aménagement forestier établi pour une période allant de 20 à 25 ans. Le prix payé par les adjudicateurs de ces appels d'offres publics, varie en fonction du prix du bois exploité. Deux millions d'hectares sont aménagés pour l'exploitation actuellement. 410.000 hectares sont exploités au Moyen-atlas, suivis par les régions du Centre et Nord-Ouest (Maâmora), qui totalisent respectivement 280.000 et 204.000 ha. Sept types de bois sont exploités de manière régulière : le cèdre, le chêne-liège, le chêne vert, le thuya, l'arganier, le genévrier et le pins.
Drame écologique
On assassine bien l'oasis de Figuig
Dans la région de Figuig, c'est un autre drame écologique qui est en train d'être commis. Selon une source locale, des centaines de palmiers dattiers sont arrachées de l'oasis de Figuig, pour être transportées vers Oujda et Nador. Les palmiers, qui sont achetés à Figuig à 500 DH sont vendus à Oujda et Nador à des établissements hôteliers pour 6.000 DH. Selon notre source, 14 associations locales se sont mobilisées pour démasquer ce trafic. Une lettre a été envoyée au Pacha de la ville de Figuig, le directeur provincial de l'Agriculture, le maire et le gouverneur. Les ONG de Figuig envisagent même de bloquer les camions qui transportent les palmiers pillés, si rien n'est fait par les autorités pour préserver l'oasis de Figuig, classée comme patrimoine universel.
3questions à Abderrahim Diab*
«il faut encourager les investissements dans le domaine de reboisement pour l'exploitation du bois».
La Gazette du Maroc : Quels sont les différents dangers qui guettent la forêt en général et la cédraie en particulier au Maroc actuellement ?
Abderrahim Diab : En ce qui concerne les dangers introduisant la régression progressive de la forêt, qui atteint une vitesse d'une trentaine de milliers d'hectares par an, il importe de souligner que la cause principale, est la pression anthropique, qui est trois fois plus que la capacité de productivité de la forêt. Ce qui se traduit par le besoin d'espaces pour le pâturage du bétail, le besoin en bois de feu qui consomme 25000 ha annuellement, les incendies, extensions pour avoir plus de terrains agricoles et les maladies.
Pour ce qui est du cèdre, le Maroc dispose de l'espèce appelée Cèdre de l'Atlas ou Cèdre Bleu (Cedrus Atlantica) qui est une espèce endémique. La cédraie s'étend sur une superficie de 131 000 ha, soit 25 millions de m3 de bois, répartis essentiellement au niveau du Rif, l'Anti-Atlas et le Haut Atlas Oriental. L'ennemi numéro 1 du cèdre, est la qualité excellente de son bois utilisé depuis l'antiquité, surtout dans la menuiserie de luxe. Il y a également les champignons (le Mjéi et le Saboune) et les insectes (la chenille processionnaire). Dernièrement, nous avons assisté à une demande accrue de cette espèce, vu sa valeur, qui peut dépasser facilement la trentaine de millions de centimes l'arbre. Ce qui pousse à des exploitations illégales et anti-écologiques, notamment dans la région de Khénifra et Tidrhine au Rif. Sachez que le cèdre a une longévité exceptionnelle qui peut atteindre 2000 ans. Au Maroc, un doyen abattu au début du siècle a été évalué à 900 ans.
Le reboisement de la forêt de cèdre est-il un moyen efficace pour la régénérer?
Oui, le reboisement de la forêt est un moyen pour régénérer la forêt, mais ce n'est pas du tout suffisant. En effet, on parle d'un taux de reboisement annuel de 25000 ha qui est en dessous des superficies qui disparaissent annuellement. Il faut plus d'efforts, mais en matière de reboisement, il faut aussi s'ouvrir sur les autres domaines autres que le domaine forestier, notamment au niveau des terres collectives et chez les particuliers.
Quelle stratégie pour préserver le patrimoine écologique forestier au Maroc ? Des erreurs d'introduction de variétés d'arbres exogènes ont-elles étés commises  ?
Malheureusement, la forêt marocaine n'est pas considérée par la loi comme patrimoine écologique. Elle est surtout considérée comme source de richesse socio-économique. Le dahir de septembre 1976 stipule que les recettes forestières sont versées dans les caisses des communes rurales. C'est à partir de la révision de ce dahir, qu'il faut commencer, pour établir une vision et une stratégie, afin de préserver ce qui reste de nos ressources forestières, car nous pouvons importer le savoir faire et les espèces les plus adaptées à notre pédo-climat. Il y a eu l'introduction d'espèces pour des considérations qui étaient justifiées en leur temps, notamment l'utilisation de l'eucalyptus pour faire face aux marécages dans la région du Gharb ou pour la production du papier. Nous disposons de compétences nationales dans ce domaine. Toutefois, ce qui nous manque, c'est la volonté politique. Cette volonté doit trancher, dans le sens où elle doit considérer par la force de la loi la forêt comme patrimoine écologique et rien qu'écologique et en même temps, encourager, par des mesures d'incitations fiscales, les investissements dans le domaine de reboisement pour l'exploitation du bois.
(*) Ingénieur agronome - Spécialiste des Sciences du Sol
au Département de l'Environnement


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