Le refus des opérateurs télécoms d'appliquer la décision de justice imposant le blocage des sites de paris illégaux pourrait avoir une fâcheuse conséquence : le retour du Maroc sur la liste grise du Groupe d'action financière relative au blanchissement d'argent. Suivez-nous sur WhatsApp Suivez-nous sur Telegram Le 12 janvier dernier, le tribunal de commerce de Casablanca ordonnait le blocage immédiat de plusieurs sites de paris illégaux accessibles depuis le territoire marocain, suite à une saisine de la Marocaine des jeux et des sports (MDJS), seul opérateur habilité à organiser et exploiter les paris sportifs sur le territoire national. Par ordonnance en référé, le juge a contraint les trois opérateurs télécoms du pays à bloquer l'accès à l'ensemble des sites de paris en ligne opérant sans autorisation. Une décision assortie d'une astreinte de 10.000 DH par jour de retard. Or à ce jour, les opérateurs télécoms rechignent à appliquer la décision du tribunal, évoquant notamment des raisons techniques. Des recours en appel ont même été déposés. En l'absence de blocage immédiat, les sites de paris illégaux en ligne poursuivent sans obstacle leurs très lucratives activités au Maroc, drainant des milliards de dirhams de transferts financiers opaques. Selon les estimations les plus récentes, les montants transférés à ces plateformes illégales opérant depuis l'étranger atteignent près de 3,5 milliards de dirhams par an. Une situation qui prive l'Etat de recettes évaluées à environ 700 millions de dirhams, dont 500 millions destinés au Fonds national pour le développement du sport et 200 millions correspondant à des recettes fiscales pour le Trésor public. Au-delà des montants, le refus du blocage par les opérateurs télécoms de l'accès à ces sites de paris illicites place le Maroc en porte-à-faux avec ses engagements en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux. Une situation qui pourrait inciter le Groupe d'action financière (GAFI) à remettre le Maroc sur la fameuse liste grise des pays dont les mesures de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme sont jugées insuffisantes. Une liste que le Maroc avait réussi à quitter avec brio en février 2023, au prix d'un travail colossal des autorités pour se conformer aux exigences du Gafi, à travers la mise en œuvre d'un plan d'action rigoureux. Les mesures clés comprenaient notamment l'adoption de législations anti-blanchiment (loi n° 12-18), le renforcement de la surveillance financière, la transparence sur les bénéficiaires effectifs et l'amélioration de l'efficacité des enquêtes et sanctions. Des mesures qui ont convaincu les experts du Gafi de sortir le Maroc de la liste des pays sous surveillance. Les retombées positives ne se sont pas fait attendre : renforcement de la crédibilité internationale du pays, amélioration de la confiance des investisseurs, facilitation de l'accès aux financements extérieurs, meilleure notation du risque souverain... Le défi est désormais de se maintenir hors de cette liste. Raison pour laquelle le Maroc reste engagé à maintenir la conformité de son système et à durcir son dispositif de surveillance. Mais le refus d'appliquer la décision de justice concernant le blocage de l'accès aux sites de paris clandestins est susceptible de saper tous ces efforts. Les sites de jeux en ligne, au même titre que les cryptoactifs, sont en effet clairement identifiés par les organismes internationaux et l'Autorité nationale du renseignement financier (ANRF) comme de nouvelles sources de blanchiment de capitaux en plein essor. Ces plateformes illégales ont recours à divers stratagèmes, notamment à des intermédiaires et des influenceurs, ainsi qu'aux cryptomonnaies, pour attirer des fonds en toute illégalité, hors de tout contrôle. En ne bloquant pas l'accès à ces sites et en les laissant agir sans entraves, le Maroc envoie un très mauvais signal au Gafi. Face à cette faille manifeste dans le dispositif anti-blanchiment du pays, les experts du groupe d'action financière auraient des raisons de réinscrire le Maroc sur la liste grise lors de la prochaine évaluation du dispositif anti-blanchiment national, arguant de l'incapacité des autorités à contrôler et juguler un marché clandestin à haut risque de blanchiment, drainant plusieurs milliards de dirhams. Une éventualité qui porterait un coup dur à l'attractivité et à la crédibilité de l'économie marocaine si patiemment bâties.