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Pourquoi les Tunisiens protestent
Publié dans L'Economiste le 16 - 01 - 2018

Au terme d'une semaine de troubles sociaux, les Tunisiens ont marqué dimanche 14 janvier le 7e anniversaire de la révolution. Si certains ont exprimé leur fierté, d'autres ont étalé leur colère face à la persistance de la pauvreté, du chômage et de la corruption. Malgré le succès relatif de sa transition démocratique, la Tunisie ne parvient pas à s'arracher à la morosité économique et sociale, selon certains observateurs.
La semaine dernière, des manifestations pacifiques et des émeutes nocturnes ont secoué plusieurs villes, avait rapporté la presse étrangère. Celle-ci a été critiquée par le président tunisien Béji Caïd Essebsi d'avoir «amplifié» les faits et porté atteinte à l'image du pays lors de sa couverture des récents troubles sociaux.
Les protestataires réclament la révision du budget voté en décembre mais aussi une lutte plus efficace contre la corruption. Le mouvement social a été lancé début janvier à l'appel de «Fech Nestannew» (Qu'est-ce qu'on attend?), dont les instigateurs, issus de la société civile, réclament davantage de justice sociale.
En difficulté financière, notamment après la crise du secteur touristique liée à une série d'attentats terroristes en 2015, la Tunisie a obtenu un prêt de 2,4 milliards d'euros sur quatre ans du Fonds monétaire international (FMI). En échange, elle s'est engagée à une réduction de son déficit public et à des réformes économiques.
Le gouvernement a promis un plan d'action social qui doit toucher plus de 120.000 bénéficiaires. Il prévoit une aide à l'accès à la propriété pour les familles pauvres, «une couverture médicale pour tous» et une augmentation de l'allocation sociale en faveur des familles nécessiteuses.
Deux tendances opposées ont caractérisé l'économie tunisienne à la fin de 2017, selon un bulletin économique du FMI. La croissance s'est raffermie pour atteindre environ 2% en raison des améliorations du climat sécuritaire. Les arrivées de touristes ont connu une hausse de 30%, la production de phosphates a fortement rebondi et les investissements (étrangers et nationaux) montrent des signes précoces de reprise. Cependant, d'un autre côté, les vulnérabilités macroéconomiques se sont accentuées et nécessitent une action urgente.
La dette publique atteindra 70% du PIB d'ici la fin de l'année, le déficit record du compte courant sera à deux chiffres, et les réserves internationales de la Banque centrale de Tunisie ont chuté. La reprise économique ouvre la possibilité de prendre des mesures décisives. Les autorités tunisiennes ont déjà franchi une étape importante en adoptant une loi de finances audacieuse pour 2018, qui vise à réduire le déficit budgétaire à moins de 5% du PIB.
Pour atteindre cet objectif budgétaire ambitieux, il faudra mettre en œuvre la stratégie fiscale du gouvernement et celle liée à la réforme de la fonction publique. La réduction des subventions de l'énergie, qui profite de manière disproportionnée aux ménages aisés et la poursuite de la réforme du système de sécurité sociale sont d'importantes étapes sur le chemin de la stabilisation des déficits et de la dette.
La poursuite de la stratégie de resserrement de la politique monétaire de la Banque centrale de Tunisie, y compris en limitant le refinancement des banques, contribuera à ancrer les anticipations d'inflation et à soutenir le dinar sur le marché des changes. La flexibilité du taux de change continuera de contribuer à rendre l'économie tunisienne plus compétitive.
Trois questions à Sofia Tozy, économiste
Coface - Afrique du Nord et Europe du Sud
Ph. Coface
- L'Economiste: Qu'est-ce qui explique la grogne des Tunisiens?
- Sofia Tozy: Alors que l'économie tunisienne renoue progressivement avec la croissance, la situation des ménages s'est détériorée en 2017. La dépréciation de la livre tunisienne mais aussi les mauvaises performances du secteur agricole au 3e trimestre 2017 ont conduit à une hausse significative de l'inflation qui a atteint 6,3% en glissement annuel en novembre 2017 soit 0,5 point de pourcentage de plus qu'en octobre. Le prix des produits alimentaires a par exemple cru de 10% en novembre et celui des produits alimentaires transformés de 11,5% pour la même période. Dans ce contexte, nous pouvons comprendre qu'une hausse des impôts directs et qu'une politique de rigueur peuvent être mal perçues par la population.
- 7 ans après la révolution, les doléances restent les mêmes?
- Il est vrai que les faiblesses du modèle économique tunisien qui ont conduit à la révolution continuent d'exister mais il est difficile de dire que 7 ans après la révolution les choses n'ont pas changé. D'un point de vue purement économique, l'économie tunisienne paye encore le prix de plusieurs années de ralentissement alors qu'elle a dû faire face à une multitude de choc externe. Fortement dépendante de la croissance européenne, le ralentissement de la zone euro jusqu'en 2016 n'a pas aidé à soutenir les exportations tunisiennes et les investissements directs. De même que les deux attentats terroristes visant des touristes étrangers ont stoppé la faible reprise du tourisme en 2015.
- Quel est votre diagnostic sur la situation économique dans le pays?
- La croissance devrait être plus soutenue en 2018 (2,5% selon Coface). La consolidation de l'activité chez les partenaires européens et la hausse de la compétitivité en réponse à la dépréciation du dinar devraient aider à soutenir les exportations. La demande des ménages devrait rester vigoureuse mais serait pénalisée par la hausse de l'inflation. D'un point de vue sectoriel, les secteurs du transport et du tourisme poursuivraient sur leur trajectoire ascendante.
Propos recueillis par Fatim-Zahra TOHRY


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