«Il n'y a plus d'intellos au numéro que vous avez demandé. Veuillez chercher dans l'annuaire...». On pourrait parfaitement imaginer un message de ce genre et qu'on entendrait à chaque fois qu'on aurait besoin d'entendre la voix de ces bavards qui parlaient tant. Jadis. Il y a longtemps. Au temps de la révolution culturelle, des nouveaux philosophes et des intellectuels organiques. Aujourd'hui, vous pouvez toujours chercher dans l'annuaire autant de temps que vous voulez, vous n'allez trouver personne. Car il n'y a plus ni révolution ni culture ni philosophie ni ancienne ni nouvelle ni intellectuel ni organique ni synthétique. Il n'y a plus que le silence absolu. Le mutisme abyssal. Comme chantait le poète : «Il n'y a plus rien !». Ni personne. Les anciens haut-parleurs ont muté et sont devenus muets. Des sourds-muets. De faux sourds-muets. Parce que les vrais, eux, ils sont non seulement attentifs à leur environnement et à «l'écoute» de leur entourage, mais ils réagissent aussi en conséquence. Ils «parlent», quoi ! Ils parlent avec des gestes, avec des signes, avec des sons, parfois même avec des cris, mais ils causent. Ils causent pour dire leurs maux, pour exprimer leurs désirs, pour expliquer leurs envies, et surtout, pour défendre leurs causes. Les nouveaux muets, eux, ne disent plus rien. Ils n'ont plus rien à dire. Ou peut-être qu'ils ont des choses à dire, mais ils la ferment. Pourquoi ? Parce qu'ils ont peur. Peur de qui ? De quoi ? Pourquoi ? N'insistez pas, ils ne vous répondront pas. Ils sont devenus sourds et muets, vous dis-je ! Le mutisme des lâches ! C'est le pire. Le plus dégueulasse. Parce que celui qui a vu, qui a lu, qui a entendu, et, par conséquent, qui sait, et même qui sait pourquoi, parce que, lui, c'est «un savant», un érudit comme on dit, et, malgré tout ça, il ne dit rien, il ne bouge pas, il ne réagit pas, celui-là, pour moi, il ne mérite que mépris et dégoût. Beurk ! Pourtant, il n'y a pas si longtemps, au temps des fameuses années de plomb et de la terrible ère d'enfer, les intellectuels de ce pays n'étaient pas très nombreux, certes, mais ils osaient, sans peur et sans crainte, sans recul et sans feinte, prendre leur plume acérée, élever leur voix stridente, pour dire leur grande colère, pour dénoncer les abus de pouvoir et les atteintes à la liberté, pour manifester contre les oppresseurs, pour dire non à l'horreur, en un mot comme en mille, pour luter contre la bêtise humaine de quelque tribu, de quelque clan ou de quelque parti fût-elle. C'était le temps des fleurs, on ignorait la peur, les lendemains avaient un goût de miel... Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. D'ailleurs, les moins de vingt ans ne connaissent pas nos intellectuels d'aujourd'hui. Ni ceux d'hier non plus. C'est normal, ils se cachent quelque part, enfouis dans leur refuge d'anciens combattants abattus et fatigués, ou dans leur petit confort de parvenus constamment affamés. Ils se terrent, ils se taisent et ils laissent faire. Qu'on arrête, qu'on emprisonne, qu'on interdise, qu'on censure, qu'on réprime, qu'on torture, que ce soit ici ou ailleurs, eux, les pseudos intellos, ne sont pas là. Ne sont plus là. Ils sont ailleurs. Loin. Mais même loin, ils ont peur. Mais, bon sang, ils ont peur de quoi ? Ai-je posé la question à un pote grand érudit et éminent chercheur qui vit, lui, ailleurs. Sans chercher une seconde, il m'a répondu tout de go : «Ils ont peur de l'exclusion communautaire». Mais ils sont déjà dehors, presque morts ! Un intellectuel qui se tait est un intellectuel qui n'est plus. Les pauvres ! Que Dieu ait pitié de leur âme !