Président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc Face aux projets de libéralisation du secteur, le président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc alerte sur les risques d'un basculement vers un modèle davantage financier que sanitaire. Dans cet entretien, il plaide pour une modernisation encadrée, qui préserve l'indépendance du pharmacien, la proximité territoriale et la sécurité du patient. Qu'est-ce qui vous a conduit à franchir le pas de l'inquiétude professionnelle à la mobilisation publique ? Nous avons longtemps privilégié le dialogue institutionnel, avec un sens élevé de responsabilité. Mais aujourd'hui, nous sommes face à un tournant. Les recommandations émises ne relèvent plus de simples ajustements techniques : elles touchent au cœur du modèle officinal. À partir du moment où il y a un risque réel de transformation structurelle du secteur, il devient de notre devoir d'alerter, non seulement les professionnels, mais aussi l'opinion publique. La pétition est un moyen démocratique pour dire que cette réforme concerne toute la société, car elle impacte directement l'accès au médicament et la sécurité sanitaire. Dans le débat actuel, quelle est selon vous la mesure la plus préoccupante entre l'ouverture du capital, le chaînage des officines et l'assouplissement des horaires, et pourquoi ? L'ouverture du capital est, de loin, la mesure la plus préoccupante. C'est celle qui conditionne toutes les autres : une fois que le capital est ouvert, le reste suit naturellement : constitution de chaînes, standardisation des pratiques, logique d'expansion commerciale. Ce n'est pas une simple réforme, c'est un changement de paradigme. On passe d'un modèle fondé sur un professionnel de santé indépendant à un modèle piloté par des investisseurs, avec toutes les dérives que cela peut engendrer. Vous défendez la pharmacie de proximité comme un maillon du système de santé. Concrètement, qu'est ce que le citoyen marocain risque de perdre si ce modèle évolue vers une logique davantage commerciale ? Le citoyen marocain risque de perdre plusieurs garanties essentielles. D'abord, la proximité : aujourd'hui, le réseau officinal contribue à une couverture territoriale relativement équilibrée. Une logique davantage commerciale tendrait, au contraire, à concentrer les pharmacies dans les zones les plus rentables, au risque de fragiliser l'accès aux médicaments dans d'autres territoires. Ensuite, il y a le conseil indépendant : le pharmacien est aujourd'hui un professionnel de santé qui agit, avant tout, dans l'intérêt du patient. Si des logiques de rentabilité prennent le dessus, cette indépendance pourrait être affaiblie et altérer la qualité du conseil délivré. Enfin, la sécurité sanitaire est en jeu : la dispensation du médicament n'est pas un acte ordinaire. Elle exige de la rigueur, de la vigilance et une pleine indépendance professionnelle. En définitive, ce que le citoyen risque de perdre, c'est bien plus qu'un simple point de vente. Il pourrait perdre un interlocuteur de confiance, accessible, compétent et indépendant. Les partisans de la libéralisation parlent de modernisation du secteur. Selon vous, à partir de quel moment la modernisation cesse d'être une réforme utile pour devenir un changement de modèle dangereux ? La modernisation devient problématique lorsqu'elle remet en cause les fondamentaux de la profession. Améliorer l'organisation, digitaliser les services, revoir le modèle économique, renforcer les missions du pharmacien : tout cela relève de la modernisation utile. Mais lorsque l'on touche à l'indépendance du pharmacien, à la nature sanitaire de la pharmacie et à l'équilibre territorial, on ne parle plus de modernisation, mais de transformation du modèle. Et c'est précisément cette frontière que nous estimons aujourd'hui franchie. Vous alertez sur un risque de concentration au profit de grands groupes. Sur quels constats vous appuyez-vous ? Les expériences internationales sont particulièrement éclairantes. Dans les pays ayant ouvert le capital des officines, on constate presque systématiquement l'émergence de grandes chaînes, accompagnée d'un mouvement progressif de concentration du marché. Cette évolution se traduit généralement par la disparition des petites structures, une pression accrue sur les professionnels et une forme de standardisation de l'offre. Au Maroc, où le tissu officinal est déjà économiquement fragilisé, ce risque apparaît d'autant plus préoccupant. Les officines indépendantes ne disposent pas des moyens nécessaires pour rivaliser avec des groupes dotés d'une puissance financière bien supérieure. La libéralisation peut-elle réelement faciliter l'installation des jeunes pharmaciens ? C'est un argument souvent avancé, mais qui doit être sérieusement nuancé. À court terme, la libéralisation peut donner l'impression d'apporter une réponse, notamment en facilitant l'accès au financement. Mais à moyen et long terme, elle risque surtout de faire évoluer le statut des jeunes pharmaciens vers celui de salariés ou d'associés minoritaires, placés dans une relation de dépendance vis-à-vis d'investisseurs. En réalité, le problème de l'installation ne serait pas résolu, mais simplement déplacé. Au lieu de favoriser l'émergence de professionnels véritablement indépendants, une telle évolution pourrait conduire à l'apparition d'une génération de pharmaciens économiquement dépendants. Quelles réformes défendez-vous pour améliorer le secteur sans remettre en cause l'indépendance du pharmacien ? Nous sommes pleinement favorables à des réformes de fond, à condition qu'elles soient équilibrées et qu'elles préservent l'indépendance du pharmacien. Plusieurs chantiers nous paraissent aujourd'hui prioritaires. Il s'agit d'abord de repenser le modèle économique de l'officine, en mettant en place une rémunération reposant non seulement sur la marge, mais aussi sur la valorisation des actes professionnels. Il est également essentiel de développer les nouvelles missions du pharmacien, notamment en matière de prévention, d'accompagnement thérapeutique et de suivi des patients. En même temps, la digitalisation du secteur doit être accélérée, en particulier à travers des outils structurants comme le dossier pharmaceutique, pleinement intégré au système de santé. Il est aussi nécessaire de faciliter l'installation des jeunes pharmaciens grâce à des mécanismes de financement adaptés, sécurisés et encadrés. Enfin, un renforcement de la régulation territoriale s'impose afin de garantir un accès plus équitable aux médicaments sur l'ensemble du territoire. Notre objectif n'est pas de freiner la réforme, mais de contribuer à l'émergence d'un modèle plus moderne, plus efficace et plus juste, tout en restant fidèle à sa vocation première, celle de servir la santé du citoyen. Quel modèle de pharmacie envisagez-vous pour demain ? Le véritable enjeu est de savoir quel modèle nous souhaitons bâtir pour l'avenir : un modèle dominé par des logiques financières, ou un modèle de santé publique fondé sur l'indépendance, la proximité et la responsabilité du pharmacien. Sanae Raqui / Les Inspirations ECO