«Acheter maintenant, payer plus tard» fait son entrée au Maroc. Portée par le développement du e-commerce et l'essor des fintechs, cette nouvelle forme de crédit à la consommation entend simplifier l'acte d'achat. Pour accompagner son déploiement, Bank Al-Maghrib a lancé le programme Taqsit 2.0, destiné à encadrer le paiement fractionné et à en prévenir tout risque éventuel de défaut de paiement. Le crédit à la consommation se refait une énième beauté. Du prêt revolving introduit au milieu des années 1990, aux cartes de fidélité et aux offres de microcrédit personnalisé des années 2000, c'est désormais au tour du paiement fractionné de faire son entrée dans l'éventail de solutions conçues pour lisser les dépenses et inciter davantage le consommateur à dégainer le portefeuille. Sous le diktat technologique, l'évolution des moyens de paiement s'accélère. Mais la tendance de fond demeure, peu ou prou, inchangée. À lire Bank Al-Maghrib, tout roule dans le meilleur des mondes financiers. Le crédit pèse chaque année un peu plus dans le budget des ménages. D'après les statistiques issues du dernier rapport de stabilité financière, l'encours des crédits s'est établi, à fin 2024, à 162 milliards de dirhams (MMDH), en progression de 7,9%, contre une hausse de 6,1% enregistrée une année auparavant. L'appréciation est tributaire de l'essor des sociétés de financement, dont les concours ont bondi de 11,5%, tandis que les banques ont enregistré une hausse plus mesurée de 4,6%. La structure du marché demeure dominée par les prêts personnels, qui représentent désormais près de sept crédits sur dix, devant les financements destinés à l'achat de véhicules (17%) et aux équipements domestiques (12%). En cela, l'entrée en jeu du paiement fractionné, comme moyen de paiement privilégié par les commerçants, est susceptible d'accentuer le recours au crédit. Connu sous l'acronyme anglais BNPL (Buy now, pay later), soit «Achetez maintenant, payez plus tard», ce mécanisme remet au goût du jour, en boutique comme en ligne, un principe aussi vieux que le négoce : acheter d'abord, régler plus tard. Les bénéfices ne se limitent pas aux consommateurs. Le paiement fractionné fluidifie le parcours d'achat, réduit l'hésitation au moment du règlement et favorise, surtout, le passage à l'acte d'achat. Selon une étude publiée en 2024 dans le Journal of Marketing par Dionysius Ang et Stijn Maesen, l'adoption du BNPL entraîne une hausse moyenne de 10% à 20% du panier d'achat, particulièrement marquée dans les secteurs de l'électronique, de la mode et de l'équipement domestique. Ecosystème collaboratif L'adoption de ce type de paiement ne relève pas d'un simple effet de mode. «La BNPL repose sur un ecosystème collaboratif», résume Rachid Allay, directeur du développement chez Network International. En effet, l'écosystème du paiement différé trouve peu à peu ses marques, avec Alyapay, premier acteur à se positionner sur ce créneau, après avoir obtenu, en 2024, son agrément auprès de Bank Al-Maghrib. Les grands acquéreurs du marché – CMI, Naps et Barid Bank – déploient désormais cette option sur leurs terminaux et passerelles de paiement. En parallèle, les établissements de paiement et leurs filiales bancaires s'approprient à leur tour cette solution, intégrée directement dans leurs interfaces commerçantes. L'infrastructure technique repose, elle, sur des acteurs comme Network International, qui assurent la connectivité, la gestion des flux et le support logiciel des marchands. En coulisse, Bank Al-Maghrib veille à la cohérence de cet ensemble, notamment sur l'encadrement prudentiel, l'octroi des agréments et la protection du consommateur. «Le paiement différé, ou BNPL, est l'articulation de la finance numérique avec des pratiques commerciales éprouvées. L'enjeu n'est pas d'importer mais de l'intégrer au marché local, sous un cadre clair, afin d'en faire un levier d'inclusion et de croissance», précise Ahmed Boumbarek, Global Head of Value Advisory, Strategic Alliances, Business Development French Speaking Africa. Risque de défaut Il faut dire que le BNPL comporte certains risques pour les consommateurs. D'abord, il a le défaut d'être perçu comme une facilité de paiement et non comme un crédit. «Ce modèle comporte plusieurs risques qu'il convient d'encadrer. Le plus récurent tient au défaut de paiement du fait qu'il s'agit d'un crédit à court terme, octroyé sans outils de solvabilité approfondis pour ne pas alourdir le process d'achat», explique Rachid Allay. Certains consommateurs, victimes de comportement irrationnels, peuvent s'engager sur des montants qui excèdent leur capacité de remboursement. À cela s'ajoute le risque d'accumulation de créances. «Certains consommateurs peuvent cumuler des crédits sur plusieurs plateformes, en bénéficiant de ces services auprès d'une multitude de commerçants simultanément, quitte à accumuler des créances», précise Allay. Autre écueil, celui de la transparence. L'absence de reporting systématique aux bureaux de crédit rend difficile le suivi de la solvabilité et fausse, à terme, la lecture du risque. Transfert de risque Sur le plan macroéconomique, le BNPL interroge la frontière entre innovation financière et prudence monétaire. En élargissant l'accès au crédit par la voie du commerce, il déplace une part du risque hors du système bancaire traditionnel. Ce transfert exige un cadre adapté et c'est, précisément, l'objet du programme Taqsit 2.0, mis en place par Bank Al-Maghrib, visant à encadrer cette pratique émergente sans en brider l'élan. C'est donc là qu'intervient Bank Al-Maghrib, décidée à donner un cadre à ce crédit d'un genre nouveau. En sa qualité de régulateur, la Banque centrale introduit, via Taqsit 2.0, un standard national du paiement fractionné, articulé autour du triptique supervision centrale, prévention du surendettement et protection du consommateur. «L'objectif n'est pas d'étouffer l'innovation, mais d'en assurer la pérennité», souligne le directeur du développement chez Network International. Dans le détail, la supervision centrale place BAM au cœur du dispositif. La prévention du surendettement se base sur une innovation institutionnelle qui repose sur une évaluation de la solvabilité confiée aux bureaux de crédit Creditinfo et Quantik. Vu sous le prisme de la protection du consommateur, le dispositif se veut transparent avec un échéancier clair et des plafonds dynamiques adaptés au profil des différents usagers. Nouvel étalon Ainsi, le paiement fractionné pourrait bien devenir le nouvel étalon du crédit à la consommation. Plus flexible que les prêts classiques, il s'affiche comme une solution sans intérêts ni frais cachés, avec un échéancier clair. Cette transparence, rare dans un univers longtemps marqué par l'opacité des taux et la complexité des procédures, explique en partie l'engouement qu'il suscite. En retirant le coût de l'endettement, le dispositif redéfinit le rapport psychologique au crédit. Pourtant, la promesse d'un endettement exempté de «coût» ne fait pas l'unanimité. Sur les réseaux sociaux, plusieurs voix s'interrogent sur la neutralité du modèle, pointant notamment la pertinence, voire la légitimité des commissions prélevées auprès des commerçants. «Dans le cadre du dispositif encadré par Bank Al-Maghrib, le modèle repose sur une logique sans intérêts directs pour le consommateur. Le risque est assumé par les acteurs agréés, non répercuté sur le client final», nuance Allay. Derrière cette distinction, à première vue banale, se joue pourtant l'avenir du paiement différé, appelé à se positionner entre outil d'inclusion financière et baromètre social de la dépense. Ahmed Boumbarek Global Head of Value Advisory, Strategic Alliances, Business Development French Speaking Africa «Le paiement différé, ou BNPL, est l'articulation de la finance numérique avec des pratiques commerciales éprouvées. L'enjeu n'est pas d'importer mais de l'intégrer au marché local, sous un cadre clair, afin d'en faire un levier d'inclusion et de croissance.» Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO