La 14e conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) s'est achevée, dimanche, dans une confusion qui en dit long sur l'état du multilatéralisme. Aucun accord n'a été trouvé sur les trois grands chantiers à l'ordre du jour : la réforme de l'institution, l'agriculture et le moratoire sur les droits de douane applicables aux transmissions électroniques. Les discussions sont renvoyées à Genève sine die, tandis que les observateurs s'interrogent sur la capacité de l'organisation à se réinventer face à un monde où les rivalités bilatérales et les politiques unilatérales supplantent la coopération mondiale. La conférence de Yaoundé, qui s'est clôturée dimanche, devait marquer une étape décisive pour une Organisation mondiale du commerce (OMC) en quête d'un second souffle. Il n'en a rien été. Sur la réforme de l'organe d'appel, bloqué depuis plusieurs années par les Etats-Unis, aucun terrain d'entente n'a émergé. Sur l'agriculture, les divergences entre pays exportateurs et pays importateurs, entre Nord et Sud, restent aussi profondes que jamais. Quant au moratoire sur les droits de douane pour les échanges numériques, qui expire sans être reconduit, son sort illustre une fracture nouvelle. Certains pays, comme le Brésil, ont lié son extension à des concessions sur le volet agricole, provoquant une impasse. «L'instrument du consensus est dévoyé. Facteur de paralysie depuis plusieurs décennies, il risque maintenant d'étouffer l'organisation à un moment où celle-ci doit plus que tout montrer sa nécessité face à des assauts de tout type, unilatéraux et bilatéraux», analyse Laurence Boisson de Chazournes, spécialiste de droit international économique. Washington «maximaliste» et Brésil en embuscade Les regards se sont d'abord tournés vers l'Inde, traditionnel bloqueur, et les Etats-Unis, dont l'administration Trump ne cache pas sa défiance envers les institutions multilatérales. Les deux parties étaient parvenues à un accord de principe dimanche matin, laissant croire à une percée. Mais c'était sans compter sur la nouvelle position du Brésil, qui a lié les négociations sur le moratoire numérique à celles sur l'agriculture pour protester contre le maintien de droits de douane agricoles élevés. «Nous voyons des membres défendre un moratoire sur l'application de droits de douane sur les transmissions électroniques tout en maintenant des droits de douane agricoles à un niveau aussi élevé que possible», a dénoncé le ministre des Affaires étrangères brésilien Mauro Vieira. Une intervention qui a gelé les discussions et révélé une recomposition des alliances au sein de l'organisation. Pour Peter Ungphakorn, ancien chargé d'information à l'OMC, les Etats-Unis sont arrivés à Yaoundé avec des «lignes rouges bien définies, sans apparemment chercher le moindre compromis». L'Inde, elle, est «restée en retrait pendant que les Etats-Unis et le Brésil s'affrontaient», un déplacement des lignes de fracture qui traduit l'émergence de nouvelles puissances commerciales aux positions plus affirmées. La Chine en embuscade, les autres sur la défensive Dans ce brouillard diplomatique, la Chine a joué une partition discrète mais efficace. «Elle a pu éviter de se retrouver au centre des débats à propos de ses excédents commerciaux et de ses subventions industrielles, tout en menant une diplomatie commerciale auprès des pays africains», observe Sébastien Jean, professeur au Cnam et directeur associé à l'Ifri. En marge de la conférence, Pékin a organisé une réunion parallèle célébrant ses investissements sur le continent, confirmant sa stratégie d'influence à bas bruit. Pour Sébastien Jean, la conférence de Yaoundé n'a fait que refléter la situation du commerce international : «marquée par une mise sous tension très forte de la part des Etats-Unis, tandis que la Chine avance ses pions de façon moins visible mais très puissante, et que les autres pays sont sur la défensive pour essayer de préserver leurs intérêts». Un système qui tourne encore, mais jusqu'à quand ? Malgré ce cuisant revers politique, l'OMC n'est pas morte. Ses fonctions de routine (notifications des subventions, mise en œuvre des accords techniques, gestion des différends de moindre ampleur) continuent de fonctionner. Plus de 70% du commerce mondial s'effectue toujours sur la base des règles issues de ses accords. Mais la paralysie des négociations laisse un vide que les accords bilatéraux et régionaux s'empressent de combler. «Le retour à la normale n'est plus possible à l'OMC», estime Hamid Mamdouh, ancien haut fonctionnaire de l'organisation. «Le système doit s'aligner sur la nouvelle réalité : les 166 membres de l'OMC ne veulent plus la même chose.» Certains appellent à une réforme profonde des modes de décision, abandonnant le consensus absolu au profit de coalitions de volontaires. Mais une telle évolution se heurterait aux pays en développement qui voient dans la règle du consensus leur seul bouclier face aux grandes puissances.