L'expiration de l'AGOA rebat les cartes d'un quart de siècle de relations commerciales entre les Etats-Unis et l'Afrique. Dans un contexte d'intégration continentale renforcée, l'expérience marocaine – avec son accord bilatéral de libre-échange – offre des enseignements cruciaux pour les pays africains qui envisagent des négociations directes avec Washington. La disparition de l'African Growth Opportunities Act (AGOA) oblige désormais l'Afrique à choisir entre une approche collective et des négociations bilatérales potentiellement risquées. Depuis le 30 septembre 2025, les préférences commerciales américaines ne sont plus en vigueur, poussant les gouvernements à redéfinir leurs priorités. Dans ce contexte mouvant, le Maroc, seul pays du continent lié à Washington par un accord de libre-échange complet, devient un cas d'étude incontournable. Le bilan contrasté du modèle marocain Lors de la signature de la Middle East Free Trade Area (USMFTA) en 2004, Rabat espérait attirer davantage d'investissements américains, diversifier ses exportations et devenir une plate-forme commerciale régionale. Près de vingt ans plus tard, le bilan apparaît mitigé. Les importations américaines ont augmenté plus vite que les exportations marocaines, creusant un déficit structurel. En 2024, seuls 3,1% des biens exportés par le Maroc ont été destinés aux Etats-Unis, contre 65,3% dirigés vers l'Union européenne. L'excédent commercial américain, lui, a atteint 3,4 milliards de dollars. L'accord a aussi déplacé la structure des exportations marocaines vers des industries plus capitalistiques et à forte intensité masculine, au détriment des secteurs textiles et féminisés. En avril 2025, la nouvelle taxe américaine de 10%sur les importations marocaines a rappelé la fragilité politique de ce type d'accord bilatéral. Les auteurs soulignent que «l'Afrique peut choisir de multiplier les accords bilatéraux, au risque de reproduire l'expérience marocaine à grande échelle, ou décider de parler d'une seule voix et d'exiger que les économies avancées abordent le continent comme un partenaire égal». Un paysage commercial en recomposition L'expiration de l'AGOA intervient alors que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) avance et que les partenariats interafricains se renforcent. Pourtant, plusieurs pays envisagent déjà des accords directs avec Washington, une stratégie qui comporte des risques. Les analyses de la Brookings Institution rappellent que l'accès préférentiel n'est pas synonyme de compétitivité. Sans base productive solide, les préférences tarifaires ne se traduisent pas par une montée en gamme industrielle. Le cas marocain illustre cette limite. L'accord n'a pas permis une véritable transformation de la valeur ajoutée exportée, les exportations de haute technologie ne représentant que 6% du total en 2021. Alors que les Etats-Unis, l'Union européenne, la Chine ou encore le Japon multiplient les approches bilatérales, l'Afrique doit définir une stratégie cohérente et protectrice. L'enjeu de coordination est crucial pour éviter une fragmentation des règles d'origine et préserver la dynamique continentale. La ZLECAf apparaît comme un cadre naturel pour renforcer les chaînes de valeur régionales, notamment dans l'agroalimentaire, la pharmacie ou les industries de transformation. Le Maroc, malgré son accord avec Washington, n'a pas utilisé l'USMFTA comme tremplin vers une intégration africaine renforcée, signe que les accords Nord–Sud ne suffisent pas à structurer une stratégie continentale. Cinq priorités post-AGOA Dans leur analyse, Zuzana Brixiova Schwidrowski et Etayibtalnam Koudjom identifient cinq axes majeurs pour éviter les pièges des accords bilatéraux déséquilibrés. Premièrement, négocier collectivement avec les Etats-Unis pour renforcer le rapport de force. Deuxièmement, maintenir la ZLECAf comme fondement de la stratégie commerciale africaine. Troisièmement, investir dans la productivité, les infrastructures et la compétitivité avant de s'appuyer sur des préférences commerciales. Quatrièmement, gérer avec prudence les attentes autour des accords de libre-échange, trop souvent perçus comme des leviers de transformation rapide. Cinquièmement, exploiter pleinement les opportunités du commerce Sud-Sud, encore sous-développé mais riche en potentialités. Ces recommandations vont toutes dans le même sens et rappellent que l'avenir commercial de l'Afrique dépendra de sa capacité à renforcer son unité, à consolider sa base productive et à négocier avec les grandes puissances sur un terrain plus équilibré. La ZLECAf, colonne vertébrale de l'intégration commerciale africaine Entrée en vigueur en 2021, la Zone de libre-échange continentale africaine est le plus vaste projet d'intégration commerciale depuis la création de l'OMC. Elle couvre un marché de 1,3 milliard de consommateurs et vise à porter le commerce intra-africain, encore limité, à des niveaux inédits. La ZLECAf offre aux pays africains l'opportunité de construire des chaînes de valeur régionales compétitives, de l'agroalimentaire aux produits pharmaceutiques. Elle constitue aussi une plateforme stratégique pour entrer dans les chaînes de valeur mondiales à des niveaux plus élevés, en favorisant l'industrialisation, l'innovation et la montée en gamme. Sa réussite repose toutefois sur la capacité des Etats à harmoniser leurs règles, à moderniser leurs infrastructures et à soutenir leurs secteurs productifs. Faiza Rhoul / Les Inspirations ECO