Professeur en économie financière Dans un contexte de recomposition du commerce mondial, le Maroc dispose d'atouts réels pour capter une partie des relocalisations et des nouveaux flux d'investissement. Mais pour transformer cette fenêtre d'opportunité en avantage durable, Younès Ait Hmadouch, professeur en économie financière, souligne que le Royaume devra aller au-delà de ses infrastructures, renforcer sa base productive, monter en valeur ajoutée et mieux s'insérer dans les chaînes régionales et continentales. Les atouts dont dispose le Maroc suffisent-ils pour se positionner comme une base crédible de relocalisation ou de diversification des chaînes de valeur ? Le Maroc dispose d'atouts réels, incarnés notamment par des infrastructures comme Tanger Med, qui place le Royaume parmi les grands hubs mondiaux. Mais ces atouts physiques ne suffisent plus. La compétitivité des ressources humaines reste un défi, et l'adéquation entre formation et besoins industriels appelle une réforme plus profonde. Pour devenir une base crédible de relocalisation, le pays doit offrir non seulement des infrastructures, mais aussi un véritable écosystème d'innovation. La production décarbonée devient, par ailleurs, une condition d'accès au marché européen, dans le contexte de la taxe carbone aux frontières. La stratégie de substitution aux importations, amorcée via la Banque de projets, constitue un premier pas, mais elle reste insuffisante face à l'ampleur du déficit commercial. Le Royaume doit passer d'une logique d'assemblage à une logique de conception, en intégrant davantage les PME locales dans les chaînes de valeur. L'enjeu est de ne pas rester une enclave exportatrice, mais bâtir un appareil productif capable de générer de vraies retombées locales. Le Maroc a le squelette, il doit désormais muscler son organe productif. Dans quels secteurs le Maroc vous semble-t-il le mieux placé pour capter les retombées de cette recomposition mondiale ? La mobilité durable, notamment les véhicules électriques et les batteries, figure parmi les secteurs les plus prometteurs. Grâce à ses ressources en cobalt et en phosphate, le Maroc peut ambitionner de monter dans la chaîne de valeur et devenir un hub technologique au service de l'Europe verte. L'agro-industrie constitue un deuxième levier, à condition d'opérer une transformation du modèle. Dans un contexte de stress hydrique, la priorité doit aller à la valorisation par la transformation plutôt qu'à l'exportation de produits bruts à forte consommation d'eau. L'énergie verte, en particulier l'hydrogène vert, représente aussi une opportunité majeure. Mais le vrai enjeu n'est pas d'exporter une énergie brute : il est de l'utiliser pour décarboner l'industrie locale et renforcer la compétitivité des produits marocains. Enfin, les services à forte valeur ajoutée (IT, ingénierie, conseil, BPO et KPO), offrent un important potentiel pour l'emploi qualifié. La recomposition mondiale est aussi numérique, et le Maroc peut se positionner comme une plateforme de proximité entre l'Europe et l'Afrique. Quelles politiques publiques devraient être accélérées en priorité pour que le Maroc transforme cette conjoncture en avantage durable ? La priorité doit aller à une réforme profonde de la commande publique. L'Etat doit utiliser ce levier pour structurer les filières locales, encourager l'incorporation nationale et favoriser le transfert de technologie. Il faut également accélérer la décentralisation industrielle. L'infrastructure économique ne peut rester concentrée sur l'axe Tanger-Casablanca. D'autres régions doivent bénéficier d'incitations ciblées pour valoriser leurs avantages comparatifs. Autre impératif : remplacer une logique de soutien passif par une politique de compétitivité des intrants, afin de réduire le coût de production local et de soutenir la modernisation des PME. Enfin, la Charte de l'investissement doit être complétée par des réformes du marché du travail, du foncier et des procédures administratives. L'avantage durable repose moins sur les subventions que sur un environnement institutionnel prévisible, fluide et transparent. Le principal défi pour le Maroc est-il aujourd'hui d'attirer plus d'investissements ou de créer davantage de valeur ajoutée localement ? Le véritable enjeu n'est plus tant la quantité d'IDE que leur qualité, à savoir leur contenu technologique et leur capacité d'intégration locale. Le Maroc a réussi à attirer de grands groupes, notamment dans l'automobile et l'aéronautique, mais un investissement limité à l'assemblage laisse le pays exposé à de futures délocalisations. La priorité doit donc être la création de valeur ajoutée locale. Cela suppose de densifier le réseau de fournisseurs nationaux, de soutenir la R&D des PME et de faire émerger de véritables écosystèmes intégrés. Le Royaume reste structurellement dépendant d'intrants importés, ce qui limite les gains sur la balance commerciale. Monter en valeur ajoutée suppose investir davantage dans l'ingénierie, le design, l'innovation et les brevets. Le pays doit cesser de se vendre uniquement sur le coût pour se positionner sur la compétence. En somme, l'investissement reste le moteur, mais la valeur ajoutée est le véritable carburant de la souveraineté économique. La ZLECAf peut-elle renforcer concrètement le rôle du Maroc dans la nouvelle géographie économique régionale ? La ZLECAf doit être pensée non comme une simple ouverture tarifaire, mais comme un levier d'intégration productive Sud-Sud. Elle peut permettre au Maroc de devenir un hub de transformation entre les intrants africains et les marchés mondiaux, à condition de lever les freins logistiques et réglementaires qui limitent encore les échanges continentaux. Cette ambition suppose la mise en place de corridors logistiques intégrés, appuyés notamment sur la connectivité maritime avec l'Afrique de l'Ouest et sur de grands projets structurants comme le gazoduc Nigeria-Maroc. Le Royaume doit renforcer ses plateformes logistiques pour transformer sa position de porte d'entrée en centre de redistribution à l'échelle continentale. Mais pour tirer pleinement parti de la ZLECAf, le Maroc devra aussi adapter son offre productive aux besoins réels du marché africain. Il ne s'agit plus seulement d'exporter, mais de coproduire avec les pays partenaires pour faire émerger une valeur ajoutée continentale. Le principal risque reste celui d'une mise en œuvre lente et d'un protectionnisme persistant. Le Royaume devra donc porter une diplomatie économique active s'il veut faire de la ZLECAf un véritable levier de puissance régionale. M.O. / Les Inspirations ECO