La 21e édition du workshop de la FCP a confirmé un tournant stratégique : la durabilité devient à la fois une exigence réglementaire et un levier de croissance pour l'industrie chimique. Les intervenants ont souligné la pression normative européenne, l'urgence du bilan carbone, l'enjeu de la conformité et le rôle décisif du financement vert. L'innovation, portée par la recherche et les nouveaux marchés comme l'hydrogène, les microalgues ou les matériaux alternatifs, s'impose désormais comme moteur d'accès aux marchés les plus exigeants. La 21e édition du workshop de la Fédération de la chimie et de la parachimie (FCP) s'est tenue à Casablanca. L'événement, organisé en coordination avec le ministère de l'Industrie et l'AMDIE, vise à renforcer la durabilité des exportations du secteur. Ouvrant les débats, Abed Chagar, président de la Fédération, a affirmé que la durabilité devient un déterminant clé. Le secteur compte 1.600 entreprises, génère 182 milliards de dirhams (MMDH) de chiffre d'affaires et emploie 80.000 personnes. En 2024, il a totalisé 48 milliards en terme d'investissements et représentait 23% des exportations industrielles. Sur ce registre justement, il a été rappelé que l'Europe impose ses règles en matière de durabilité, et les marges de manœuvre sont désormais limitées. Dans un message enregistré, Omar Hejira, secrétaire d'Etat au Commerce extérieur, détaille la dynamique nationale. Le secteur a connu une croissance de 23,3% en 2024 et le chiffre d'affaires a progressé de 51%. Pour sa part, Hassan Sentissi El Idrissi, président de l'ASMEX, rappelle un enjeu crucial. Les performances environnementales, qui deviennent un critère de compétitivité, conditionnent l'accès aux marchés. Il rappelle à cet égard que l'ASMEX est en mesure d'accompagner les entreprises dans cette montée en compétence. Mehdi Tazi, vice-président de la CGEM, insiste de son côté sur l'ambition nécessaire, appelant les dirigeants à viser plus loin. Le mindset doit suivre la trajectoire du secteur. Mais le Maroc est-il aux normes pour que les entreprises puissent suivre ? Mohamed Ouhmed, secrétaire général du ministère de la Transition énergétique, évoque les avancées réglementaires. Il cite le décret sur le certificat d'origine et le qualifie de première continentale. Ainsi, le cap est déjà fixé : la durabilité devient une condition d'accès aux marchés et un levier stratégique pour l'industrie chimique. Les entreprises doivent oser l'export, et pour y arriver, elles doivent être conformes. Stratégie d'exportation : la durabilité n'est plus une option Le workshop de la FCP a été marqué par deux tables rondes. La première avait pour thème : «Intégrer le développement durable dans la stratégie d'exportation des produits chimiques». Un sujet qui devient pressant. Les marchés exigent des produits plus propres, mieux tracés et conformes aux normes internationales. La discussion s'ouvre avec Salah Eddine Bennani, Partner chez Mazars Forvis qui rappelle que le bilan carbone devient un passage obligé. Sans bilan carbone fiable, l'accès aux marchés se complique. Les clients exigent transparence et cohérence tandis que les autorités européennes renforcent leurs exigences. Bennani conseille une approche globale : penser décarbonation et réduction des coûts en même temps. Pour lui, la durabilité devient aussi un facteur d'efficacité opérationnelle. Qu'en est-il des normes ? Abderrahim Taïbi, directeur de l'IMANOR, dresse l'état des lieux. Le Maroc dispose d'un ensemble de certifications dédiées au secteur chimique. L'IMANOR a travaillé avec la FCP sur la conformité. Il rappelle que trente vérificateurs sont formés pour auditer les bilans «carbone, décrivant un marché européen «très normé» où les règles évoluent vite. Les entreprises doivent suivre cette dynamique. Il invite même à y participer : «Ne pas subir les normes ISO, mais participer à les construire», insiste-t-il. Le financement devient alors un levier décisif dans de telles démarches. Zakaria Garti, Principal Banker à la BERD, rappelle que la mission de la banque est de renforcer la compétitivité du secteur privé et que 75% des projets financés par la BERD incluent une composante verte. C'est une tendance lourde. La banque finance par ailleurs des études et des certifications dédiées, très demandées à l'international. Ces aides facilitent la transition verte des entreprises. La BCP est également impliquée. Mohamed Amimi, directeur exécutif, rappelle l'accord signé avec la FCP, en faveur de ses membres. Ces derniers peuvent accéder à des crédits à taux préférentiels. Par ailleurs, explique-t-il, la banque intègre la durabilité dès la conception de ses produits. De plus, chaque projet fait l'objet d'une évaluation environnementale et sociale. Cette analyse influence le taux et même la décision finale. Le crédit peut être assorti d'un plan d'action durable et le suivi devient alors obligatoire. Ainsi, la table ronde s'est conclu sur un constat commun et les normes se durcissent. Les marchés exigent plus de transparence et le financement suit cette trajectoire. Le secteur doit donc intégrer ces exigences pour rester compétitif. La durabilité devient un outil stratégique et non plus une simple contrainte. L'innovation, l'autre impératif Pour sa part, la deuxième table ronde de la journée s'articulait autour du thème «Innovation et nouveaux marchés : les leviers pour une chimie durable». La recherche joue ici un rôle central. Wissal Oudghiri, professeur à l'UM6P, rappelle ainsi que la recherche et développement reste un pilier majeur. Si l'hydrogène vert domine les avancées actuelles, d'autres pistes émergent : la production par microalgues, par exemple, attire l'agroalimentaire et la cosmétique. Dans cet esprit, Oudghiri souligne l'importance d'un lien fort entre université et entreprise. Ce rapprochement favorise les brevets et accélère l'innovation durable. Michael Prinz, directeur Marketing Europe chez BASF a présenté la stratégie de son groupe en matière de durabilité : BASF vise la neutralité carbone d'ici 2030. Elément innovant dans sa stratégie, l'entreprise mise sur des matières premières alternatives, ce qui a reconfiguré certaines chaînes de valeur. Cette démarche renforce son positionnement sur les marchés exigeants et montre qu'un géant de la chimie peut, lui aussi, réinventer ses processus.L'industrie marocaine s'inscrit dans cette dynamique. Abderrahmane Zaghrary, des Laboratoires Vilion, observe une évolution nette dans ce sens. Dans plusieurs secteurs, comme celui de la cosmétique, les normes ne sont plus seulement respectées. Elles sont dépassées, affirme-t-il. Et pour cause, les clients et les consommateurs veulent moins de déchets et plus de recyclabilité. Ils aspirent à des produits d'origine biologique et locale. L'expérience durable devient un critère commercial déterminant. Les investissements doivent suivre cette tendance. Hicham Layyouni, chef de projet chez OCP, propose plusieurs pistes. Les engrais «bas carbone» ouvrent de nouvelles niches. Quant à l'hydrogène et l'ammoniac verts, ils deviennent stratégiques. L'Europe et l'Amérique du Nord restent les marchés prioritaires. Le carbone capté offre aussi des opportunités, pouvant servir de carburant tant pour l'aviation que pour le maritime. Pour accompagner cette mutation, l'Etat joue son rôle. Youssef Fadil, directeur général de l'Industrie, rappelle les actions du ministère, indiquant que la Charte de l'investissement prévoit une prime additionnelle dédiée. L'objectif est clair : le pays veut soutenir l'investissement responsable et attirer les projets durables. Ainsi, l'innovation ressort comme le moteur d'une chimie durable. Et les entreprises qui anticipent ces mutations accéderont aux marchés les plus prometteurs. Abdelhafid Marzak / Les Inspirations ECO