Chercheur universitaire et docteur en sciences de gestion Les résultats récents et les performances notables des équipes nationales marocaines de football ont souvent été analysés sous un angle purement sportif, technique ou même managérial, mais rarement questionnés à travers un spectre économique et fiscal. Pourtant, derrière ces résultats sur le terrain vert, ou sur le parquet indoor du futsal, se dresse tout un écosystème dans lequel politiques publiques, financements indirects, subventions, aides et incitations fiscales jouent un rôle moins perceptible, mais potentiellement influent. Les dépenses fiscales et le sport : un levier public économique et social discret Dans notre Royaume, comme dans de nombreux pays, l'Etat soutient le secteur sportif non seulement par des aides ou des subventions directes, mais aussi à travers des dépenses fiscales. Celles-ci sont représentées par «toute disposition fiscale s'écartant du régime fiscal de référence préalablement défini. Ce système fiscal de référence regroupe les régimes fondamentaux des différents impôts». Prenant la forme d'exonérations fiscales, de réductions d'impôts ou de régimes de taxations spécifiques, elles constituent un manque à gagner délibérément assumé par l'Etat, mais ayant plusieurs objectifs, principalement d'ordre social et économique : réduire les inégalités sociales, renforcer la compétitivité des entreprises nationales , favoriser l'investissement dans des activités à forte valeur ajoutée et génératrices d'emplois, encourager les entreprises engagées dans l'économie verte... En 2025, les dépenses fiscales au Maroc s'élevaient à 32 milliards de dirhams, avec 52,5% pour des incitations à vocation sociale, 46,2% pour celles à caractère économique et 1,3% pour celles qui présentent une vocation culturelle. Dans le cadre du football, et du sport national de manière générale, les dépenses fiscales visent principalement à promouvoir la culture et les loisirs. Cependant, le ballon rond s'est imposé comme un important vecteur d'externalités positives, puisque les succès des équipes nationales ont renforcé l'identité collective ainsi que le sentiment de fierté et d'appartenance autour des trois valeurs fondamentales du Royaume, tout en générant un capital de sympathie à l'étranger attirant éloges, notoriété et flux touristiques. Par ailleurs, l'organisation de grands événements sportifs, tels que la Coupe d'Afrique des Nations 2025 et la Coupe du monde 2030, a inscrit le pays dans une nouvelle dynamique de développement : Investissements dans les infrastructures sportives (stades, centres de formation), investissements dans l'infrastructure nationale (autoroutes, aéroports, lignes ferroviaires...), sans oublier la stimulation de plusieurs activités économiques créant de la valeur et de l'emploi comme le BTP, la restauration et l'hébergement. En France, par exemple, après la victoire en finale de la Coupe du monde 2018, Patrice Bouvet, économiste du sport à l'Université de Poitiers, expliquait : «Cela renvoie à la théorie économique du bonheur, qui montre, via des variables intermédiaires, que les phénomènes sportifs engendrent souvent des répercussions sur le moral, voire la santé des gens. On l'instrumentalise, par exemple, pour le sport sur ordonnance». De son côté, Christophe Lepetit, responsable des études économiques et des partenariats au Centre de droit et d'économie du sport de Limoges, soulignait : «Et lorsque ces climats d'euphorie s'installent, les Français consomment également davantage : lors de l'Euro 2006, par exemple, nous avons observé une accélération des ventes de TV au fur et à mesure des performances de l'équipe de France dans le tournoi.» Existe-il un lien entre la fiscalité sportive et la performance footballistique ? Le célèbre mathématicien et philosophe français Blaise Pascal disait «toute chose étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes». Ainsi, la question mérite d'être posée, avec prudence et tout en restant mesuré, car à ce jour aucune étude statistique, ni au Maroc ni à l'étranger, n'a cherché à étudier ou à établir un lien de causalité entre le volume des dépenses fiscales et les résultats sportifs concrets et calculables (titres, classements FIFA, nombres de victoires...). Ceci étant, l'absence d'un lien direct ne signifie pas l'absence de conséquences ou de corrélations positives puisque la fiscalité agit parfois de manière indirecte et complémentaire. La dépense fiscale peut ainsi favoriser la structuration financière, juridique et comptable des clubs, encourager l'investissement privé et les partenariats avec les instances internationales (FIFA, CAF ...) tout en renforçant les moyens de formation et de détection des talents via des centres de formations de haut niveau. Aussi, elle pourra contribuer à attirer dans le pays des cadres compétents, entraîneurs, éducateurs et directeurs techniques qualifiés qui bénéficient des abattements fiscaux prévus dans l'article 60-III du CGI , conformément à la Loi de finances n°65-20 pour l'année budgétaire 2021. Le football : un écosystème plus large Les performances récentes des équipes nationales marocaines ne sont pas le fruit du hasard ou d'une politique isolée. Elles s'inscrivent dans un environnement et un cadre stratégique beaucoup plus large, porté par un engagement et une vision royale éclairée ainsi que par une détermination forte du gouvernement. Celle-ci se traduit par une mise en place de politiques cohérentes en faveur des sélections et des équipes nationales tout en développant les infrastructures sportives et les cadres réglementaires. En conséquence, on ne pas réduire les performances récentes des Lions de l'Atlas qu'au facteur fiscal, puisque le succès sportif résulte d'une combinaison multidimensionnelle conciliant gouvernance sportive, choix techniques, formation, discipline, encadrement humain... Cependant, il est tout à fait logique de stipuler qu'un cadre économique et fiscal propice et favorable participe indirectement à la mobilisation et à l'attraction de joueurs et de responsables sportifs mieux formés, mieux encadrés et plus exposés au haut niveau. On peut ainsi rappeler l'exemple de la fameuse «Beckham law» en Espagne ou simplement «le régime spécial pour les expatriés» qui représentait un dispositif fiscal, promulgué en 2005. Son objectif était d'offrir un traitement fiscal préférentiel pour les travailleurs expatriés y compris les joueurs professionnels et les cadres sportifs, et ce pour l'impôt sur le revenu. Avec un taux forfaitaire de 24% au lieu du taux progressif des pays voisins qui variaient entre 19% et 45%, Ce régime fiscal attrayant, pour les six premières années de résidence en Espagne, offrait un environnement propice pour tous les professionnels du sport, notamment du football. Dans le même registre, l'exemple de l'équipe de l'AS Monaco apparait comme révélateur. En effet, l'absence d'impôt sur le revenu dans la principauté, et ce, depuis une ordonnance souveraine de 1869 pour les résidents non français, représente un avantage fiscal significatif à même de renforcer l'attractivité du club dans le recrutement de joueurs et de personnels sportif de très haut niveau. Subséquemment, l'économie et en particulier la fiscalité ne remplace ni le talent ni la stratégie sportive, mais elle agit plutôt comme un facteur complémentaire, qui peut amplifier, ou au contraire réduire, les effets des autres politiques publiques. Quand la fiscalité joue en coulisses Le succès du football marocain ne pourra jamais s'expliquer par un seul levier. Cependant, ignorer la dimension fiscale reviendrait à négliger un maillon discret de la chaîne de performance. Ainsi, se pencher sur la question des dépenses fiscales liées au sport semble pertinent. Même si leur poids reste très limité par rapport à l'ensemble des dépenses fiscales supportées par le budget de l'Etat, il n'en demeure pas moins nécessaire d'en quantifier l'impact réel. D'ailleurs, le rapport sur les dépenses fiscales pour l'année 2025 articule formellement que ces dispositifs, du moment qu'ils peuvent impacter significativement le budget de l'Etat, doivent faire l'objet d'une évaluation de leur efficience, d'une quantification de leur coût et d'une appréciation de la pertinence de leur maintien ou de leur suppression. Par ailleurs, une autre piste d'analyse consiste à s'interroger sur le retour sur investissement de ces activités sportives sur le plan fiscal, puisque la structuration de l'écosystème footballistique et les résultats sportifs qui en découlent sont en effet de nature à contribuer à la formalisation d'activités économiques connexes et à élargir l'assiette fiscale. Autrement dit, la dépense fiscale ne marque pas de buts, mais elle peut contribuer à créer les occasions et les conditions permettant d'en marquer.