Les importantes précipitations qu'a connues le pays en début de campagne agricole rompent avec une séquence prolongée de stress hydrique, faisant naître l'espoir d'un retour à la normale. Faut-il s'en réjouir pour autant ? Après sept années à compter les millimètres de pluie, la campagne actuelle s'amorce, enfin, sous un ciel plus clément. Les précipitations enregistrées en ce début d'année rompent avec une séquence prolongée de stress hydrique et suscitent l'espoir d'une normalisation des conditions pluviométriques. «Ces pluies tombent à point pour les terres en bour et pour des systèmes agricoles éprouvés, qui sortent de plusieurs campagnes sous déficit pluviométrique, mais sans pour autant changer fondamentalement la donne», fait valoir Mohammed Bajeddi, ingénieur agro-économiste. Pourtant, la campagne agricole a été placée sous le signe de la vigilance. Dans son dernier rapport sur la politique monétaire, Bank Al-Maghrib rappelle que la saison reste exposée à une forte incertitude climatique, ce qui impose une lecture prudente des premiers épisodes pluvieux. L'autorité monétaire souligne que le stress hydrique continue de peser sur l'activité agricole et, plus largement, sur la trajectoire macroéconomique du pays. Parmi les scénarii retenu par la Banque centrale pour 2025/2026, figure l'hypothèse d'une récolte céréalière moyenne de 50 millions de quintaux, avec des hausses attendues de production de 111% pour les olives, 55% pour les dattes et 24% pour les agrumes. Sur cette base, la valeur ajoutée agricole progresserait de 4%, au lieu de 3,2% une année auparavant. Pour 2026/2027, en retenant à nouveau une production céréalière moyenne de 50 millions de quintaux et une évolution "moyenne" des autres cultures, la valeur ajoutée agricole augmenterait de 2%. Impact sur les réserves Les effets de ces précipitations, survenues en début de campagne, interviennent à plusieurs niveaux. D'abord sur la disponibilité immédiate de l'eau, via la reprise des écoulements dans les oueds et rivières. Dans les zones où l'accès à l'eau dépend d'ouvrages locaux, ces pluies alimentent les irrigations de proximité, réduisant en conséquence la pression sur les pompages. Elles se répercutent ensuite sur la Petite et moyenne hydraulique (PMH), dont l'efficacité repose sur la capacité à capter ces volumes et à les retenir en vue de les redistribuer au gré des besoins agricoles. Pour rappel, la PMH regroupe les ouvrages hydrauliques de proximité et englobe, notamment, les petits barrages collinaires, les seuils et diguettes, les séguias et autres canaux d'irrigation traditionnels. Ces fortes précipitations s'avèrent ainsi utiles pour les cultures irrigués, les oliviers et les plantation arboricoles, voire dans certains cas, pour le maraîchage. En effet, leurs infrastructures parviennent à capter l'eau, à la stocker puis à la redistribuer au moment opportun. «Les agriculteurs qui ont déjà semé profiteront de ces pluies, en attendant la phase de remplissage des graines en mars», précise un agroéconomiste, sous couvert d'anonymat. L'impact se mesure aussi dans les retenues des grands barrages. Au 5 janvier 2026, le taux de remplissage global a atteint une moyenne de 42,5%, selon le ministère de l'Equipement et de l'Eau, avec une progression annoncée de près de 50% par rapport à la même période, il y a un an. Ainsi, les réserves disponibles dépasseraient désormais sept milliards de mètres cubes. Gain de productivité Cette embellie pèse aussi sur la facture énergétique, en particulier chez les fellahs. Quand l'eau est mieux mobilisée et plus accessible, les petits exploitants dépendent moins du pompage – souvent alimenté au gaz, au gasoil ou à l'électricité – pour irriguer leurs parcelles. Autant de dépenses évitées, qui allègent les charges et améliorent, in fine, la productivité des exploitations. «À condition, toutefois, que ces ouvrages de proximité tiennent dans la durée et soient régulièrement entretenus, du fait que certains épisodes pluvieux sont susceptibles de les fragiliser», souligne notre interlocuteur. L'autre impact, et non des moindre, concerne le pâturage. Des précipitations bien réparties ont tendance à régénérer les parcours et à densifier le couvert végétal, ce qui réduit la dépendance aux aliments achetés pour le bétail. Pour de nombreux éleveurs, notamment les plus modestes, il s'agit donc d'une charge substantielle en moins : une pression allégée sur la trésorerie et la possibilité, en temps de crise, de préserver les cheptels sans être sous la contrainte d'écouler les stocks. À l'échelle des territoires, cette amélioration des parcours contribue aussi à stabiliser l'élevage extensif, pilier fondamental de l'équilibre rural. Des experts exigent une évaluation indépendante de «Génération verte» Plusieurs experts du secteur agricole, agroéconomistes et observateurs indépendants, convergent sur la nécessité de dresser un réquisitoire contre la conduite des politiques publiques menées depuis le Plan Maroc Vert. De concert, ils estiment que le plan aurait été conduit au fil des années sans parvenir à articuler une logique économique, sociale et environnementale durable, au risque d'avoir accentué le déficit alimentaire et fragilisé la souveraineté alimentaire du pays. «Au-delà des actions festives et cérémoniales, ainsi que des financements importants par des dettes extérieures, l'agriculture marocaine va mal», estime l'agroéconomiste Mohammed Bajeddi, dans un récent billet publié sur son blog. Le constat de ces experts met surtout en cause la stratégie nationale Génération verte 2020-2030 qui, cinq ans après son lancement, ne répondrait pas, selon eux, aux ambitions affichées en matière de durabilité. D'où l'appel qu'ils portent publiquement en vue d'une évaluation indépendante à mi-parcours, «en bonne et due forme», afin d'éviter les écueils de la feuille de route antérieure. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO