Maître de conférences en management stratégique et international Université euro-méditerranéenne de Fès Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, plus connu sous les appellations MACF en français et CBAM pour Carbon Border Adjustment Mechanism, constitue l'une des réformes les plus structurantes du commerce international contemporain. Conçu par l'Union européenne comme un pilier de sa stratégie climatique, le MACF vise à intégrer explicitement le coût du carbone dans les échanges avec les pays tiers. Il ne s'agit plus seulement de produire et d'exporter, mais de démontrer la soutenabilité environnementale des processus de production. Depuis octobre 2023, le CBAM est officiellement entré en vigueur dans une phase transitoire reposant sur des obligations déclaratives. À partir de 2026, il deviendra pleinement opérationnel avec une incidence financière directe sur les importations concernées. Pour les entreprises exportatrices marocaines, ce dispositif ne relève ni d'un débat théorique ni d'un horizon lointain. Il redéfinit dès à présent les conditions d'accès au premier marché partenaire du Royaume et impose une révision profonde des stratégies export traditionnelles. Un changement de paradigme dans la régulation des échanges Le MACF repose sur une logique claire. Il vise à internaliser le coût environnemental des échanges internationaux en alignant le prix du carbone des produits importés sur celui supporté par les producteurs européens. Le CBAM ne s'apparente pas à un droit de douane classique mais à un instrument réglementaire fondé sur la conformité environnementale, la traçabilité des émissions et la capacité à produire une information certifiée selon des standards européens stricts. Cette évolution marque un changement de paradigme. Le commerce international n'est plus uniquement structuré par le prix, la qualité ou les délais. Il intègre désormais les externalités environnementales comme critère déterminant de compétitivité. L'accès au marché européen devient ainsi conditionné non seulement par la performance économique, mais aussi par la crédibilité environnementale des chaînes de production. Une exposition marocaine objectivement élevée Le Maroc se trouve dans une position particulièrement sensible face au MACF. L'Union européenne absorbe environ 60% des exportations marocaines, ce qui place le Royaume parmi les économies les plus exposées au CBAM. Cette dépendance commerciale, longtemps perçue comme un avantage stratégique, devient aujourd'hui un facteur de vulnérabilité face à l'évolution des règles européennes. Les secteurs couverts dans la première phase du mécanisme concernent des activités à forte intensité énergétique qui sont directement ou indirectement liées à l'appareil productif marocain, soit comme produits finis, soit comme intrants intégrés aux chaînes de valeur industrielles européennes. Le mécanisme produit ainsi un effet de diffusion. Même les entreprises non explicitement ciblées se retrouvent concernées dès lors qu'elles opèrent au sein de filières exposées à la contrainte carbone. Il s'agit donc moins d'un choc sectoriel que d'un ajustement structurel des relations commerciales entre le Maroc et l'Union européenne. Le coût carbone comme enjeu économique tangible À partir de 2026, le CBAM imposera aux importateurs européens l'acquisition de certificats carbone indexés sur le prix du carbone du marché européen. Or, ce prix a évolué ces dernières années dans une fourchette comprise entre 70 et 100 euros la tonne de CO2, avec une moyenne située autour de 80 euros. Pour les produits à forte intensité carbone, ce coût est loin d'être marginal. Il peut représenter une part significative de la valeur ajoutée et remettre en cause des équilibres économiques jusque-là considérés comme viables. Dans certains cas, l'impact carbone peut peser davantage que les coûts logistiques ou douaniers traditionnels. La question n'est donc pas de savoir si le MACF aura un impact, mais à quel niveau il se répercutera dans les structures de coûts et dans la compétitivité prix des exportateurs marocains. La donnée carbone comme nouveau facteur de compétitivité Au-delà du coût financier, le principal point de fragilité pour les entreprises marocaines réside dans la capacité à mesurer, documenter et certifier leurs émissions selon les standards exigés par le MACF. Une part importante du tissu exportateur, notamment les petites et moyennes entreprises, ne dispose pas encore de systèmes de comptabilité carbone structurés et auditables. À défaut de données fiables et vérifiables, des valeurs par défaut peuvent être appliquées par les importateurs européens dans le cadre du CBAM, souvent au détriment des producteurs. Dans ce nouveau cadre, la performance environnementale réelle ne suffit plus. Elle doit être démontrée, tracée et auditée. La donnée carbone devient ainsi un actif stratégique, au même titre que la qualité, la conformité réglementaire ou la certification d'origine. Entre régulation climatique et protection des échanges Sur le plan juridique, le MACF se veut compatible avec les règles du commerce international. Sur le plan économique, le CBAM introduit néanmoins une asymétrie significative. Les entreprises européennes évoluent dans un écosystème structuré autour de la transition bas carbone, soutenu par des politiques publiques, des mécanismes de financement et des dispositifs d'accompagnement. Les entreprises des pays partenaires, dont le Maroc, doivent s'ajuster à ces nouvelles exigences sans toujours bénéficier des mêmes leviers. En l'absence de mécanismes d'accompagnement adaptés, le risque est réel de voir le mécanisme fonctionner comme un filtre économique favorisant les acteurs capables d'absorber les coûts d'adaptation, au détriment des autres. La frontière entre régulation climatique et protection des marchés devient alors particulièrement ténue. Un impératif stratégique pour les exportateurs marocains Pour les entreprises marocaines tournées vers le marché européen, le MACF ne peut plus être traité comme une contrainte réglementaire périphérique. Le CBAM s'impose désormais comme un paramètre central de la stratégie de commerce international. Anticiper la mesure des émissions, intégrer la variable carbone dans les décisions d'investissement, mutualiser les efforts au niveau sectoriel et renforcer l'ingénierie environnementale nationale deviennent des conditions essentielles pour préserver la compétitivité à moyen terme. Le message est clair. Le commerce international entre dans une ère où l'accès aux marchés se négocie aussi en tonnes de CO2. Les entreprises qui sauront s'adapter transformeront cette contrainte en avantage stratégique. Les autres risquent de découvrir trop tard que les règles du jeu ont changé.