Le Maroc affirme sa souveraineté avec la stratégie «AI Made in Morocco», portée par un futur cadre législatif global et la création du réseau de centres d'excellence «Jazari Institutes». Fort d'une progression de 14 places au classement mondial de préparation à l'IA, le pays mise sur plusieurs leviers et a identifié 18 secteurs prioritaires pour faire de l'intelligence artificielle un levier de croissance durable d'ici 2030. Le marché mondial de l'intelligence artificielle (IA) devrait atteindre 4.800 milliards de dollars d'ici 2030, selon le rapport 2025 sur la technologie et l'innovation des Nations unies sur le commerce et le développement. Ce montant confirme la trajectoire exponentielle de l'IA dans l'économie globale. L'intelligence artificielle s'inscrit en effet dans un contexte de développement et de croissance, avec une concentration des données, des technologies et de la chaîne de valeur dans la main d'une poignée d'acteurs et de pays. Malgré cela, le Maroc entend tracer sa propre voie, surtout après le déploiement récent de la 5G. «Le Maroc a fait le choix stratégique de ne pas subir la révolution de l'IA, mais d'en assumer la pleine maîtrise. Ce choix se base sur un principe cardinal : le non alignement technologique entendu non comme un repli sur soi, mais en tant que volonté souveraine de ne pas déléguer sa capacité de décision, de régulation et d'innovation à des technologies conçues ailleurs», a insisté Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée à la Transition numérique et à la Réforme de l'administration, lors de la journée «AI Made In Morocco». Selon Amal El Fallah Seghrouchni, qui s'exprimait lundi à Rabat, ce positionnement commence déjà à donner des résultats tangibles et mesurables, en l'espace d'une année. «Le Maroc a progressé en 2025 de 14 places dans l'indice de préparation des gouvernements à l'IA, atteignant la 87e place en 2025. Cette évolution témoigne des avancées réalisées en matière de stratégie publique, de gouvernance de l'IA et de renforcement de capacités», a souligné la ministre. Digital et IA : un projet de loi dans le pipe Afin de capitaliser sur cet acquis, le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration a mis en lumière, lors cette journée, le rôle pivot de l'IA dans la transformation numérique et la modernisation des services publics. «Cette rencontre s'inscrit dans le prolongement des Assises nationales de l'intelligence artificielle qui ont posé un diagnostic sans équivoque : l'IA s'impose comme un instrument déterminant de puissance économique, institutionnel et géopolitique. Dans ce contexte, la dépendance technologique ne serait plus posée comme un risque théorique, mais comme une vulnérabilité stratégique», a expliqué Amal El Fallah Seghrouchni. Avant d'ajouter que «cette initiative vise à faire de l'IA un levier de souveraineté, d'équité territoriale et de développement inclusif pour le Royaume». Il va sans dire que l'un des défis qui se posent au Royaume est de savoir comment accompagner l'ensemble de l'écosystème national dans le déploiement de cette transition vers l'IA, notamment à travers la mise en place d'un cadre légal et réglementaire. Selon la ministre, «un projet de loi pour réguler le Digital de façon globale, incluant l'IA, est d'ores et déjà dans le pipe. Ce travail, qui a duré plus de cinq mois, est actuellement au niveau du Secrétariat général du gouvernement pour engager la procédure de validation. Pour rappel, l'architecture globale de la stratégie IA marocaine se base sur trois piliers principaux. Tout d'abord, le socle de souveraineté et de confiance, notamment le cadre réglementaire déjà évoqué, le développement des infrastructures et les plateformes de communs numériques. Il s'agit aussi des moteurs d'innovation et de compétitivité avec, entre autres, le développement du capital humain, les modèles de langage nationaux, le financement de la DeepTech et le déploiement territorial de l'innovation. Le dernier axe se focalise sur la coopération internationale, le pilotage de la performance et l'accompagnement au changement. Parallèlement, un framework IA a été également préparé par la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP) pour les modalités d'utilisation de l'IA, définissant un cadre national d'IA responsable, dans le cadre de l'objectif tendant à forger la souveraineté numérique du pays. 18 secteurs clés identifiés lors des Assises nationales Cette initiative, qui s'inscrit dans le plongement des Assises nationales de juillet 2025 visant à transformer cette dynamique en une opportunité nationale, a identifié 18 secteurs clés. Il s'agit des domaines prioritaires où l'IA sera déployée pour transformer l'économie et la société marocaine. Dans le détail, il s'agit de la santé et la médecine de précision, l'agriculture intelligente, l'éducation, les nouvelles pédagogies, les grands événements sportifs, la transition énergétique, la sécurité et souveraineté des données, la sécurité nationale et la modernisation de l'administration, l'environnement durable, les infrastructures et les investissements, l'industrie avec automatisation et usines intelligentes… Sont également concernés des domaines tels que la culture, les médias et la créativité, la durabilité des ressources en eau, la digitalisation du système judiciaire et l'aide à la décision, le tourisme et l'artisanat, les villes intelligentes, la production halieutique, les transports et logistique, et la Fintech. Une identification qui doit être accompagnée par l'accélération des orientations prises par le Maroc, notamment l'investissement dans les infrastructures numériques souveraines. Elle doit également renforcer les compétences nationales et asseoir une gouvernance publique de l'IA. Sur ce dernier point, la politique du Maroc est basée, selon la ministre, sur cinq piliers politiques : la souveraineté nationale technologique, la confiance des citoyens, le développement massif et structurant des compétences, la promotion des innovations endogènes et la consécration de l'équité territoriale. La création du réseau national «Jazari Institutes» C'est dans cette perspective que s'inscrit la création du réseau national des centres d'excellence «Jazari Institutes», pilier stratégique de la stratégie Maroc 2030 pour mobiliser une capacité nationale pérenne en matière d'IA au service de l'Etat, dans les différentes régions. Cette force motrice de la stratégie de transformation IA a été nommée ainsi en hommage au célèbre polymath Al-Jazari. Ce réseau, dont le cœur fédérateur est baptisé «Jazari Root», vise à bâtir un écosystème fondé sur la recherche scientifique, l'innovation et l'accompagnement des startups et des PME. Dans ce sens, l'officialisation d'un partenariat stratégique avec Mistral AI, leader mondial de l'IA générative, a été officialisé lors de cette rencontre. Ce partenariat est basé sur un mémorandum d'entente donnant naissance à un laboratoire de recherche et développement. Celui-ci sera dédié au co-développement de briques technologiques et à l'évaluation de modèles avancés. Cette coopération devra accompagner l'accélération des orientations prises par le Maroc ; cela concerne, notamment, l'investissement dans les infrastructures numériques souveraines, le renforcement des compétences nationales et l'établissement d'une gouvernance publique de l'IA. Ce laboratoire vise à instaurer une coopération continue en matière de recherche et développement. Les travaux porteront sur le co-développement de briques technologiques en IA, la réalisation de prototypes et de preuves de concept, l'évaluation de modèles, ainsi que la production de livrables techniques et méthodologiques destinés à structurer et capitaliser sur les connaissances acquises. Dans ce cadre, c'est le ministre de tutelle qui assure le pilotage stratégique et l'intégration de cette coopération dans la stratégie nationale Maroc digital 2030 en identifiant les cas d'usage prioritaires et en mobilisant l'écosystème national. Le Maroc développe ses data center En termes d'infrastructures, plusieurs projets ont été annoncés, notamment la réalisation des centres de données. Parmi eux, le projet de Méga Campus de Data Centers verts à Dakhla, avec une capacité potentielle de 500 MW ; le nouveau Data Center de 50 MW et Cloud souverain à Rabat ; l'extension du Data Center de Benguérir, avec l'UM6P ; et le programme «Move to Cloud» pour la migration de toutes les administrations publiques. Côté financement, il est prévu un investissement de 1,3 MMDH comme levier destiné à appuyer les startups et la mise en œuvre de la stratégie en général. Par ailleurs, les conventions signées en marge de cette rencontre traduisent les engagements pris pour concrétiser les orientations du Maroc en matière de développement d'IA, notamment une IA Made In Morroco qui soit au service du Royaume, des pays du sud et de la coopération interafricaine. Sur le plan développement du capital humain, le Maroc a enregistré 22.649 étudiants inscrits dans les filières d'excellence (IA, Data, Cyber, Cloud) pour l'année 2024-2025, avec des écoles spécialisées nouvellement ouvertes, telles que YouCode (Nador & Fès), l'école du numérique à Béni Mellal et l'école d'IA à Rabat (Jazari Root). Pour les doctorants, le but est d'atteindre 550 doctorants-moniteurs en numérique d'ici 2027 (150 en 2025, puis 200/an) tout en formant 2.500 talents en 2025, avec un objectif cumulé de 14.000 d'ici 2027. 7.974 apprenants sont d'ores et déjà bénéficiaires d'une formation via la plateforme en ligne. Pour la jeunesse, il est prévu de concevoir des programmes pour les enfants de 8-18 ans, avec un objectif ambitieux de 200.000 bénéficiaires d'ici 2030 (Master AI Junior et talents de la FRMF). Yassine Saber / Les Inspirations ECO