Entre croissance industrielle, chantiers en expansion et investissements en hausse, l'économie marocaine affiche des signaux de dynamisme incontestables. Mais derrière ces indicateurs au vert, une tension profonde se généralise sur le marché du travail. De l'agriculture au BTP, en passant par le textile et les industries mécaniques, la pénurie de main-d'œuvre, en volumes comme en compétences, s'installe comme un risque structurel. Inadéquation de la formation, contraintes de mobilité, désaffection pour certains métiers, le décalage avec la réalité du terrain freine la cadence productive et interroge la soutenabilité de la croissance. Eclairage. En apparence, tout porte à croire que l'économie a renoué avec l'élan. Indicateurs au vert, investissements en hausse, chantiers qui se multiplient, annonces sectorielles et carnets de commandes qui se remplissent, les signaux d'un dynamisme retrouvé semblent bien réels. Mais il suffit de gratter un peu le vernis pour qu'une réalité plus déroutante surgisse, celle d'un tissu productif en progression, tandis que le marché du travail, lui, se grippe durablement. Dans les mémoires urbaines, l'image des «moukefs» reste vive. Ces carrefours où des hommes attendaient, parfois dès l'aube, qu'un entrepreneur, un artisan ou un agriculteur leur propose une journée de travail. La scène n'a pas totalement disparu, mais elle s'est déplacée, raréfiée, voire estompée. Aujourd'hui, grandes comme petites entreprises s'accordent sur un constat sans équivoque, la pénurie de main-d'œuvre ne relève plus de la conjoncture. Il manque des bras, certes, mais surtout des compétences, de la stabilité et de la disponibilité. Si l'agriculture en offre l'illustration la plus brute, avec des récoltes en péril faute de main-d'œuvre, le déficit dépasse largement ce seul secteur et touche de nombreuses branches, dont le manufacturier. Un dysfonctionnement profond, installé depuis plusieurs années, que les crises successives n'ont fait qu'aggraver. Alors que le Maroc se trouve à l'apogée de son émergence industrielle et entrepreneuriale, cette pénurie persistante ne risque-t-elle pas, à terme, d'affaiblir l'élan national ? Mobilité, un coût invisible Pour de nombreux industriels, la pénurie de main-d'œuvre ne se résume plus à une question de niveau de salaire. Elle commence bien en amont, par la capacité même des travailleurs à accéder à leur lieu d'emploi. L'étalement urbain a profondément remodelé les bassins d'emploi, en particulier dans la région de Casablanca, en renchérissant à la fois le coût et les temps de déplacements quotidiens. «La pénurie de main-d'œuvre dans l'agro-industrie est aujourd'hui une réalité structurelle. Elle ne tient pas à un seul facteur, mais à la combinaison de contraintes de mobilité, d'évolution du coût de la vie et de transformations du rapport au travail. À Casablanca en particulier, les temps de trajet et le coût du transport pèsent fortement sur l'attractivité des emplois industriels, notamment pour les profils les plus modestes. Lorsque la contrainte quotidienne devient trop lourde, cela se traduit mécaniquement par de l'absentéisme et une instabilité accrue», observe Hakim Marrakchi, industriel dans l'agro-industrie. Et d'ajouter : «la question salariale est évidemment centrale. L'amélioration du pouvoir d'achat est légitime, mais elle doit s'inscrire dans une logique globale de montée en compétences et de gains de productivité, faute de quoi elle fragilise l'équilibre économique des entreprises industrielles, déjà confrontées à une forte concurrence». Dans ce contexte, la formation professionnelle est un levier clé. Les exigences en matière de qualité, de traçabilité et de normes ne cessent d'augmenter, et le défi consiste à mieux aligner les parcours de formation avec les besoins réels des industriels. Pour l'industriel, à moyen terme, la réponse passera par une approche intégrée, mobilité, formation, attractivité des métiers et productivité. C'est à ce prix que l'on pourra sécuriser l'emploi industriel et préserver la compétitivité du secteur. BTP, la pénurie du geste plus que du matériau Dans le bâtiment, la tension est visible à l'œil nu. Les chantiers se multiplient, les délais se tendent, les salaires progressent et les maîtres d'ouvrage peinent à constituer des équipes capables de répondre aux exigences de qualité et de finition. Pourtant, du point de vue des industriels des matériaux, le diagnostic est plus nuancé. La pénurie ne se situe pas dans les usines, mais sur le terrain. «Dans les unités de production, nous ne faisons pas face à un manque. Le problème est celui de la mise en œuvre. Les matériaux sont normés et performants, mais la rigueur du geste, la capacité à comprendre les règles de l'art et à les appliquer font défaut. Ce sont ces compétences qui manquent aujourd'hui», alerte David Toledano, président de la Fédération des matériaux de construction. Néanmoins, face à cette réalité, le secteur tente de s'organiser. Des académies internes émergent, des démonstrations sont proposées lors des salons professionnels afin de transmettre les bons gestes. Mais la rareté des ouvriers qualifiés alimente une inflation salariale qui vise davantage à retenir les compétences existantes qu'à en créer de nouvelles. Le rural à court de bras C'est toutefois dans l'agriculture que la pénurie apparaît la plus aiguë. Faute de main-d'œuvre suffisante, des récoltes se perdent, non cueillies à temps, en particulier lors des pics saisonniers où plusieurs filières arrivent simultanément à maturité. La filière oléicole en offre aujourd'hui une illustration frappante, avec de nombreux arbres laissés à l'abandon. Au-delà du manque de bras, le coût de la main-d'œuvre pèse lourdement sur le prix de revient. Rachid Benali, président de la Comader, qualifie la situation de périlleuse. Lorsque la cueillette représente une part excessive du prix de vente, c'est l'équilibre économique de l'exploitation qui vacille. Dans l'olive, les coûts de récolte peuvent atteindre près de la moitié de la valeur produite. «Aujourd'hui, l'olive se vend autour de 5 dirhams le kilo, tandis que la cueillette coûte entre 2 et 2,5 dirhams. À ce niveau, il devient très difficile pour l'agriculteur de dégager une marge», s'inquiète-t-il. En l'absence d'études spécifiques, le phénomène reste encore mal quantifié, mais tout indique qu'il s'agit d'une pénurie structurelle. La succession des années de sécheresse n'a fait qu'accélérer l'exode rural, en particulier celui des jeunes, partis sans intention de retour. «Revenir au monde rural est difficile après avoir goûté à la stabilité et aux opportunités des grandes métropoles. Les grands chantiers amplifient cette concurrence en captant une main-d'œuvre autrefois plus disponible pour les saisons agricoles. Résultat, une partie de la production risque de rester sur les arbres, faute de bras pour la récolter», conclut-il. Industries IMME, une croissance à vitesse réduite Dans les industries métallurgiques, mécaniques et électromécaniques (IMME), le tableau est moins sombre que dans l'agriculture, mais un paradoxe persistant s'impose. La dynamique industrielle est bien réelle, portée par l'investissement, les exportations et la création d'emplois. Pourtant, cette croissance met en lumière une tension aiguë sur les compétences techniques, insuffisamment alignées sur les besoins du marché. Abdelhamid Souiri, président de la Fédération des industries métallurgiques, mécaniques et électromécaniques (FIMME), rappelle que le secteur emploie près de 100.000 personnes et continue de créer des milliers de postes. Sur 1,03 million de salariés que compte l'industrie nationale, les IMME figurent parmi les principaux pourvoyeurs d'emplois. Malgré cela, les entreprises peinent à recruter des profils techniques qualifiés ainsi que de l'encadrement intermédiaire. Les métiers en tension sont ceux qui font fonctionner l'atelier moderne, à savoir soudeurs, chaudronniers, métalliers, techniciens en construction métallique, en usinage CNC, en maintenance mécanique, mais aussi en électricité industrielle, automatisme et électromécanique. À ces profils s'ajoutent des fonctions charnières comme chefs d'équipe, superviseurs, techniciens qualité, sans lesquelles les équipements ne se traduisent pas en capacité productive. Selon Abdelhamid Souiri, cette pénurie freine directement la cadence industrielle du pays. Elle pose, une fois encore, la question de la formation professionnelle. Malgré les efforts consentis par l'Etat et les établissements publics, notamment à travers l'extension des capacités d'accueil et la création de centres spécialisés, le système peine à répondre à des besoins industriels spécifiques et en constante évolution. Le rythme d'adaptation des programmes, la généralisation de l'alternance et l'intégration de la formation en situation de travail demeurent insuffisants face à la rapidité de transformation des métiers. Textile & habillement, un risque majeur pour le nearshoring Premier employeur industriel du pays, le textile & habillement offre une lecture encore plus sévère de la pénurie. Anass El Ansari, président de l'AMITH, décrit une situation «préoccupante et structurelle». Le secteur emploie plus de 230.000 personnes, mais les difficultés de recrutement touchent l'ensemble de la chaîne : opérateurs qualifiés, encadrement intermédiaire, techniciens et managers industriels. Le diagnostic est celui d'une désorganisation profonde, à commencer par la formation initiale, insuffisante en volume et largement déconnectée des réalités des ateliers. La formation professionnelle, quant à elle, reste marginalisée au profit d'approches théoriques, alors que le textile repose avant tout sur l'exécution et le savoir-faire. À cela s'ajoute un déficit d'attractivité auprès des jeunes, le secteur étant peu valorisé et insuffisamment intégré aux politiques publiques de l'emploi. Selon Anass El Ansari, la pénurie est perceptible dès 2016-2017. Elle s'aggrave à partir de 2019 et atteint un niveau critique depuis 2022, paradoxalement au moment où le Maroc bénéficie pleinement des opportunités liées au nearshoring. Dans de nombreux ateliers, des lignes de production tournent en sous-capacité faute de personnel. Le manque à gagner, lié à une baisse de productivité, se chiffrerait en milliards de dirhams à l'export, avec un risque tangible de perte de parts de marché. Les déséquilibres régionaux constituent un autre défi majeur. La concentration de l'activité est écrasante dans certaines zones, tandis que d'autres disposent de potentiels inexploités ou connaissent une érosion des compétences. En réponse, l'AMITH plaide pour un plan national ambitieux de formation textile, co-piloté avec les industriels, orienté vers les résultats et articulé autour de l'apprentissage en entreprise, de la reconstitution de l'encadrement intermédiaire et de l'intégration des compétences liées à la durabilité. En résumé, la pénurie de main-d'œuvre s'impose désormais comme l'un des principaux risques pesant sur la pérennité et le développement de nombreuses industries. À l'unanimité, les opérateurs économiques appellent à un accompagnement fondé sur un effort massif en matière de formation, d'adéquation des compétences et de gains de productivité, mais également d'incitations à l'emploi. Un phénomène structurel amplifié par la conjoncture Pour l'économiste Younes Aït Hmadouch, professeur en économie financière à l'Université Ibn Tofail, la pénurie de main-d'œuvre observée aujourd'hui est avant tout structurelle, même si les grands chantiers et la reprise post-Covid l'ont rendue plus visible. «Un phénomène qui persiste malgré un taux de chômage global supérieur à 13% – avec un chômage des diplômés proche de 25% – ne peut être qualifié de conjoncturel», analyse-t-il. Le cœur du problème réside dans une inadéquation persistante entre le système de formation et la structure productive de l'économie, encore largement intensive en main-d'œuvre opérationnelle. «Le pays forme beaucoup de diplômés, mais manque de profils intermédiaires immédiatement productifs», souligne l'expert. À cela s'ajoutent des facteurs liés à l'organisation du marché du travail : montée de l'intermédiation, mobilité accrue et incitations pouvant décourager le travail déclaré, en particulier dans les activités saisonnières. De l'agriculture à l'industrie, un consensus se dégage, la pénurie ne se résoudra ni par le seul levier salarial, ni par des réponses ponctuelles. Elle appelle une action coordonnée sur plusieurs fronts. La mobilité, d'abord, devenue un déterminant économique majeur. La formation ensuite, mais une formation ancrée dans le réel, en alternance, en situation de travail, construite avec les entreprises. Enfin, l'attractivité des métiers, qui passe par la valorisation des parcours, la reconnaissance des compétences et une meilleure lisibilité des carrières. Au fond, la pénurie agit comme un révélateur. Elle rappelle que la croissance ne dépend pas uniquement de l'investissement et des infrastructures, mais aussi de la capacité à organiser l'accès au travail, à produire des compétences et à redonner du sens aux métiers qui font tourner l'économie. Dans les parcelles rurales comme dans les unités de production sous tension, la question n'est plus seulement de produire davantage. Elle est de savoir si le pays veut et peut construire les conditions d'un travail accessible, formateur et valorisant, à la hauteur de ses ambitions industrielles et agricoles. À défaut, la croissance restera possible, mais elle sera plus coûteuse, plus fragile, et moins inclusive. Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO