Le Centre africain d'études stratégiques et de la digitalisation (CAESD) ne se contente pas de diagnostiquer les coûts sanitaires, sécuritaires et économiques de l'heure légale permanente. Elle propose une feuille de route concrète, articulée autour de dix recommandations réparties sur trois horizons temporels. Le constat est posé, chiffres à l'appui : 19 minutes de sommeil perdues chaque nuit, 4.024 morts sur les routes en 2024, une fracture territoriale entre l'Est et l'Ouest, et des économies d'énergie qui n'ont jamais eu lieu. Face à ce bilan, la note du Centre africain d'études stratégiques et de la digitalisation (CAESD) ne se contente pas d'alerter. Elle propose une feuille de route concrète, articulée autour de dix recommandations réparties sur trois horizons temporels. De l'urgence immédiate à la décision souveraine, voici comment sortir de l'ornière horaire. Urgent (0-6 mois) : les mesures qui ne peuvent plus attendre Le premier horizon est celui de l'urgence. Dans les six prochains mois, la note appelle à trois actions immédiates, sans attendre un hypothétique consensus. La première est d'ordre démocratique : publier l'étude gouvernementale de 2018 sur laquelle s'est fondée la décision de fixer l'heure légale à GMT+1. A ce jour, ce document n'a jamais été rendu public, privant le débat citoyen de sa matière première. Le CAESD recommande une publication intégrale ou, à défaut, d'un résumé exécutif, sur le site officiel de la présidence du gouvernement. Sans transparence sur les bases de la décision, aucune évaluation sérieuse n'est possible. La deuxième mesure est sociale et éducative. La note recommande l'application d'un ensemble obligatoire d'«allègement hivernal» de novembre à février. Concrètement, il s'agit de reporter l'entrée scolaire et administrative à 09h00 du matin durant ces quatre mois critiques. Une mesure simple, sans coût budgétaire majeur, mais qui protégerait la santé et la sécurité des élèves, des étudiants et des personnels, en limitant leur exposition aux matins sombres et aux risques qu'ils comportent. La troisième action urgente est scientifique. L'Office national de l'électricité et de l'eau potable (ONEE) doit publier les données de charge électrique horaire pour la période 2016-2025 sur la plateforme des données publiques. Seule cette mise à disposition permettra aux chercheurs d'évaluer, enfin, l'impact réel du GMT+1 sur la consommation énergétique nationale, et de trancher définitivement la question des économies d'énergie. Moyen terme (6-18 mois) : construire la décision sur des preuves Le deuxième horizon est celui de la construction méthodique d'une décision éclairée. Trois chantiers sont ouverts pour les six à dix-huit prochains mois. Le premier est institutionnel. La note propose de confier au Conseil économique, social et environnemental (CESE) la réalisation d'une analyse coûts-bénéfices complète et impartiale. Cette étude, qui pourrait mobiliser des compétences nationales indépendantes (universités, centres de recherche et experts), aurait pour mission d'évaluer l'impact net du maintien de GMT+1 sur l'économie, la santé, l'éducation et la sécurité routière. L'auto-saisine du Conseil ou une saisine gouvernementale ou parlementaire permettrait de lancer ce travail dans des conditions de transparence et de rigueur. Le deuxième chantier est technique. L'Agence nationale de la sécurité routière (NARSA) doit publier les données détaillées des accidents de la route pour la période 2016-2025, avec une granularité fine (heure de survenue et localisation géographique). Ces données, croisées avec les heures de lever du soleil, permettraient d'analyser précisément la part imputable aux matins sombres dans l'augmentation des accidents, et d'objectiver un débat trop souvent livré aux intuitions. Le troisième chantier est citoyen. La note recommande de lancer une consultation publique nationale sur les préférences des citoyens et des acteurs économiques concernant l'heure légale. Cette consultation, qui pourrait prendre la forme d'une plateforme numérique doublée de rencontres régionales, ne se contenterait pas de sonder une vague «préférence horaire». Elle mesurerait des indicateurs concrets tels que la qualité du sommeil, la fatigue matinale, le retard et l'absentéisme scolaire et professionnel ainsi que le sentiment de sécurité lors des déplacements. Une analyse des résultats par région et par groupe vulnérable permettrait d'éclairer la décision finale d'une lumière humaine que les seules données chiffrées ne peuvent fournir. Long terme (18-36 mois) : trancher et structurer Le troisième horizon est celui de la décision et de sa pérennisation. Dans les dix-huit à trente-six prochains mois, trois scénarios doivent être soumis à l'arbitrage souverain. Le premier scénario est le retour permanent à l'heure GMT, c'est-à-dire à l'heure solaire naturelle du Maroc. Il permettrait une parfaite concordance avec l'horloge biologique, des bénéfices sanitaires et éducatifs documentés, et un rétablissement d'une heure de chevauchement avec les marchés anglo-saxons. Son coût ? La perte d'une heure quotidienne de chevauchement avec l'Europe continentale en hiver, et la résistance prévisible du secteur des entreprises orienté vers le marché européen. Le deuxième scénario est le maintien de GMT+1, mais avec des compensations structurelles. La note ne l'exclut pas, à condition qu'il s'accompagne de politiques d'atténuation robustes : le report scolaire hivernal déjà évoqué, mais aussi un programme national d'éclairage public et de transport scolaire dans les zones les plus affectées par l'obscurité matinale. Le risque, bien réel, est que ces mesures correctives s'avèrent insuffisantes face à l'ampleur des coûts sanitaires et sociaux. Le troisième scénario est le retour à un système saisonnier, avec GMT en hiver et GMT+1 en été, synchronisé sur les dates européennes. Cette option tente une conciliation entre bénéfices économiques estivaux et bénéfices sanitaires hivernaux. Mais son coût est lourd car il fait supporter à la population les effets négatifs documentés du changement d'heure deux fois par an. La communauté scientifique le considère comme le «pire des deux choix», et la complexité administrative qu'il génère n'est pas négligeable. Quel que soit le scénario retenu, la note appelle à trois actions structurelles. D'abord, un programme d'éclairage et de transport pour les zones affectées, piloté par le ministère de l'Intérieur via des contrats-programmes avec les régions. Ensuite, l'encouragement à la flexibilité organisationnelle des entreprises, via un guide des bonnes pratiques et des incitations fiscales pour les entreprises adoptant des systèmes de travail adaptés au décalage horaire avec les partenaires non européens. Enfin, l'établissement d'un mécanisme de révision périodique. Ce qu'il reste à prouver La note identifie avec une grande précision les lacunes qui empêchent aujourd'hui de mesurer avec certitude l'impact réel du GMT+1 dans le contexte marocain. Quatre chantiers prioritaires de recherche nationale sont proposés. Le premier consisterait à analyser par régression discontinue les données de charge électrique horaire de l'ONEE, en comparant les courbes de consommation immédiatement avant et après le 26 octobre 2018. Une méthode quasi-expérimentale qui permettrait d'isoler l'effet propre du changement d'heure. Le deuxième viserait à exploiter les données individuelles des accidents de la route, avec coordonnées GPS et heure de survenue, pour comparer l'évolution des accidents matinaux entre les régions de l'Est et de l'Ouest selon une méthode de différences en différences. Une façon de transformer la géographie en laboratoire naturel. Le troisième concernerait les données scolaires issues du système Massar, pour analyser les variations d'absentéisme, de retards matinaux et de résultats aux examens entre établissements des régions orientales et occidentales. L'éducation, première victime du décalage circadien chez les adolescents, doit être auscultée. Le quatrième, enfin, porterait sur les données de santé publique (admissions aux urgences pour maladies cardiaques, consommation de médicaments hypnotiques et antidépresseurs) pour détecter d'éventuelles ruptures dans les séries temporelles après octobre 2018. La note ajoute une recommandation transversale : intégrer un parcours de données spécifique aux entreprises et aux ressources humaines, axé sur les indicateurs de décalage horaire, d'absentéisme, d'accidents professionnels matinaux et de flexibilité temporelle. Seule cette accumulation de preuves locales permettrait de passer des corrélations internationales à une causalité solidement établie dans le contexte marocain.