L'eau se fait rare, le sol s'érode, et derrière chaque barrage se cache une bataille silencieuse contre l'envasement. Face à ce défi qui grignote année après année la capacité de stockage des retenues, la Direction de la recherche et de la planification de l'eau (DRPE) lance une vaste opération de diagnostic. Dix barrages stratégiques répartis sur deux lots vont faire l'objet de levés bathymétriques approfondis. Il s'agit de mesurer précisément le volume de vase accumulé, actualiser les courbes côte-surface-volume et fournir aux gestionnaires les données indispensables pour prolonger la vie des infrastructures hydrauliques. L'hiver 2026 restera dans les annales. Après des années de sécheresse qui ont mis à rude épreuve les réserves du pays, les précipitations exceptionnelles enregistrées entre décembre 2025 et mars 2026 ont littéralement transformé le paysage hydrique du Maroc. Au 21 mars 2026, le taux de remplissage des barrages a atteint 72,1%, contre seulement 36,6% à la même période l'année précédente, selon les données publiées par le ministère de l'Equipement et de l'Eau via la plateforme Maa Dyalna. En volume, les retenues hydrauliques dépassent désormais 12,3 milliards de mètres cubes, soit une hausse spectaculaire de 101% en un an. Cette embellie, saluée par le ministre de l'Equipement et de l'Eau, Nizar Baraka, comme une «reconstitution stratégique des réserves», offre un répit précieux après des années de stress hydrique sévère. Cependant, elle ne doit pas faire oublier le défi permanent de l'envasement, auquel les barrages marocains sont confrontés, ce processus silencieux qui réduit chaque année la capacité utile des ouvrages. C'est dans ce contexte paradoxal que la Direction de la recherche et de la planification de l'eau (DRPE) compte procéder à l'évaluation de l'envasement des retenues. Une initiative qui prend tout son sens alors que les barrages affichent des niveaux qu'ils n'avaient pas connus depuis plusieurs années, permettant ainsi de mesurer avec précision l'impact cumulé des sédiments après une longue période de sécheresse. Dix barrages sous observation Dans ce sens, une étude sera confiée à un prestataire externe et couvrira dix barrages stratégiques répartis sur l'ensemble du territoire. Le premier lot concerne les ouvrages situés dans le nord et le centre : Oued Al Makhazine, Acharif Al Idrissi, Nakhla, Al Wahda et Mansour Dahbi. Al Wahda, avec ses 3,5 milliards de mètres cubes de capacité à la côte normale, est l'un des plus imposants du Royaume. À lui seul, il conditionne l'approvisionnement en eau de vastes régions agricoles. Le second lot rassemble, pour sa part, des barrages répartis entre le Rif, l'Oriental et le Sud : Ghiss, Mohammed V, Oued Za, Mechraa Hommadi et Hassan Addakhil. Ce dernier, situé dans la région d'Errachidia, est un ouvrage emblématique du Sud-Est, dont la capacité initiale de 312 millions de mètres cubes a été mise à rude épreuve par des décennies de sédimentation. Les données récentes du ministère montrent d'ailleurs une situation contrastée qui justifie cette couverture nationale. Si le bassin du Loukkos affiche un taux de remplissage de 91,9%, avec plusieurs barrages à 100% (Nakhla, Chefchaouen, Ibn Battouta), et que le bassin du Bouregreg atteint 92,5%, la réalité est moins réjouissante ailleurs. Le bassin de l'Oum Er-Rbia, qui abrite le barrage Al Massira, affiche encore un taux modeste de 55,9%, tandis que celui de Drâa-Oued Noun reste le plus vulnérable avec seulement 36,5%. Des disparités que l'étude devra prendre en compte. Pour garantir la cohérence des mesures, toutes les données collectées seront rattachées au système de référence national (coordonnées Lambert et nivellement général marocain). Un hiver historique pour les réserves en eau Les chiffres publiés par le ministère de l'Equipement et de l'Eau ces dernières semaines dessinent le portrait d'un hiver exceptionnel. Entre le 1er septembre 2025 et le 25 mars 2026, le bassin de l'Oum Er-Rbia a reçu 519 millimètres de précipitations, soit un excédent de 64% par rapport à une année normale. Les apports en eau enregistrés par les grands barrages sur cette période ont atteint 2,671 milliards de mètres cubes, en hausse de 57% par rapport à la normale et de 403% par rapport à l'année précédente. Le barrage Al Massira, deuxième plus grande retenue du Maroc, a vu ses apports atteindre 505 millions de mètres cubes depuis septembre, soit un excédent de 6% par rapport à une année ordinaire et de 547% par rapport à la même période de 2025. Son taux de remplissage est ainsi passé de 4,3% au 25 mars 2025 à 33,3% au 25 mars 2026. Un niveau qui n'avait plus été observé depuis 2017, selon les données de l'Agence du bassin hydraulique de l'Oum Er-Rbia. Dans le nord, le bassin du Sebou, principal réservoir du pays en termes de capacité, concentre désormais plus de 4,5 milliards de mètres cubes, avec un taux de remplissage de 84,7%. Des barrages comme Sahla et Bouhouda ont même atteint leur capacité maximale. Le barrage Al Wahda, qui fait partie de l'étude, affiche quant à lui un taux de 85%, un niveau confortable qui permettra de mesurer l'envasement dans des conditions proches de la pleine capacité. Notons que toutes les données relevées devront être rattachées au système de référence national. Le marché est divisé en deux lots, chacun devant être réalisé dans un délai de six mois. Mais au-delà des aspects contractuels, c'est bien l'urgence hydrique qui justifie ce calendrier. Les précipitations exceptionnelles de l'hiver 2026 ont certes rempli les barrages, mais elles ont également charrié des sédiments en quantité. Mesurer l'envasement dès maintenant, alors que les retenues sont à des niveaux élevés, permettra d'établir un état des lieux précis après cette saison humide et de planifier les opérations de curage ou de réhabilitation nécessaires.