30 IRM dans le secteur public pour 37 millions d'habitants. Le déficit d'imagerie médicale au Maroc reste préoccupant, malgré la réforme sanitaire en cours. Une innovation présentée par la cellule de recherche de Bayer pourrait atténuer la pression qui pèse sur un parc en sous-effectif chronique. Jamais le Maroc n'avait consenti un tel effort pour son système de santé. Avec 42,4 milliards de dirhams en 2026, un budget qui a plus que doublé en cinq ans, le Royaume accélère la refonte de son infrastructure hospitalière. Une part significative de cette enveloppe finance la construction de nouveaux CHU, tandis que 550 millions de dirhams sont consacrés à la modernisation des plateaux techniques. L'imagerie médicale en bénéficie au passage, sans pour autant disposer d'une ligne budgétaire dédiée. Dans le sillage de la montée en gamme des structures publiques, le parc privé évolue lui aussi. À Casablanca, à Rabat ou encore à Marrakech, des cliniques se dotent d'IRM de dernière génération intégrant des modules d'intelligence artificielle. Mais au-delà de l'axe Casablanca-Rabat, l'accès à l'imagerie reste très inégal entre les grandes métropoles et le reste du territoire national. Le Maroc ne compte qu'environ 700 radiologues pour 37 millions d'habitants. À titre de comparaison, la Tunisie (12,3 millions d'habitants) en recense près de 750. Rapporté à la population, le Royaume plafonne à 19 radiologues pour un million d'habitants, contre une moyenne mondiale de 45. La carence en spécialistes se double d'un sous-équipement tout aussi criant. Le secteur public ne dispose que de 30 IRM et de 2 TEP-scan, ces appareils d'imagerie moléculaire capables de détecter l'activité tumorale ou les dépôts amyloïdes, sur l'ensemble du territoire. Déficit aggravé par la fuite de la moitié des médecins formés chaque année, qui quittent le pays avant même d'y exercer. Diagnostic précoce Derrière la modernisation du parc d'imagerie médicale, l'ambition affichée est de faire du diagnostic précoce un pilier de la réforme sanitaire. Au-delà de la montée en gamme des outils, la question qui mobilise les professionnels du secteur porte sur la capacité de ces technologies à transformer concrètement la prise en charge du patient, au cas par cas. C'est ce terrain que Bayer, qui revendique plus d'un siècle de présence dans le domaine de la radiologie, a choisi d'investir mardi 31 mars à Berlin, où l'imagerie personnalisée constituait le premier acte de son Pharma Media Day 2026. Cette grand-messe annuelle a réuni sur le campus pharmaceutique du groupe experts, journalistes et décideurs du secteur venus d'une trentaine de pays. Le sujet interpelle directement un pays comme le Maroc, qui abrite la seule unité de production du groupe allemand sur le continent africain et entretient avec le groupe une relation industrielle vieille de plus de six décennies. Le Royaume fait face à un défi de taille. Celui, d'abord, de démocratiser l'accès à une imagerie en tant qu'outil de diagnostic, mais également comme moyen d'anticiper la maladie. Chaque année, près de 340 millions d'examens d'imagerie sont réalisés dans le monde à l'aide de produits de contraste. Un marché que se disputent une poignée d'acteurs, Bayer, l'allemand Guerbet, l'italien Bracco, aux côtés des divisions santé de GE HealthCare et Siemens Healthineers qui contrôlent, eux, l'équipement lourd, scanners, IRM, PET-scan. «L'imagerie médicale accompagne le patient à chaque étape de son parcours. Elle intervient dès le dépistage, se prolonge dans le diagnostic, oriente le choix du traitement, puis en évalue l'efficacité», pose d'emblée Konstanze Diefenbach, qui dirige la R&D radiologie de Bayer Pharmaceuticals. Un constat conforté par les projections de l'Organisation mondiale de la santé qui prévoient une hausse attendue de 60% des cas de cancer d'ici 2045. Les pathologies cardiovasculaires ne sont pas en reste. Le nombre de personnes vivant avec une maladie cardiovasculaire devrait franchir le milliard d'ici 2050, selon la World Heart Federation. En face, la pénurie de radiologues et de techniciens s'aggrave, avec des conséquences directes sur les délais de diagnostic et sur l'épuisement professionnel des praticiens. «Plus d'images, moins de professionnels pour les lire. C'est ce qui nous incite à innover», résume la responsable R&D. L'agent de contraste C'est tout l'enjeu de l'innovation présentée par la firme allemande, portant sur le développement d'un nouvel agent de contraste IRM, conçu pour réduire jusqu'à 60% la dose de gadolinium administrée au patient par rapport aux options disponibles sur le marché. Une avancée qui répond à un dilemme clinique bien connu des praticiens. Le gadolinium, indispensable à la qualité de l'image en IRM, fait l'objet d'une vigilance croissante de la part des autorités sanitaires, qui recommandent d'en limiter l'exposition cumulée. Pour les patients soumis à des examens répétés, notamment en oncologie, en néphrologie ou en pédiatrie, la réduction de dose change de manière concrète l'équation bénéfice-risque. «Cet agent a été développé ici même, à Berlin, par nos équipes. Lors du dernier Congrès européen de radiologie, nos partenaires académiques ont découvert les données pour la première fois. C'est rare qu'un chercheur voie l'un de ses travaux atteindre ce stade», se félicite Konstanze Diefenbach. L'innovation ne se limite pas à la chimie du produit. L'industriel allemand de la santé développe en parallèle des injecteurs de nouvelle génération dont le dispositif est chargé une seule fois par jour, permettant d'enchaîner les patients sans perte de temps tout en réduisant les déchets de consommables. L'imagerie moléculaire L'autre front ouvert par le géant leverkusien de la pharmacie relève de l'imagerie moléculaire, un registre fondamentalement différent du scanner ou de l'IRM classique. «L'imagerie médicale apporte une information que le CT et l'IRM ne peuvent pas donner. Et cette information devient cruciale à mesure que les thérapies se font de plus en plus ciblées», explique la cheffe du département R&D radiologie de Bayer Pharmaceuticals. En effet, l'imagerie classique, échographie ou IRM standard, ne détecte l'amylose cardiaque qu'une fois les dégâts installés. Le cœur est déjà épaissi, rigide, le muscle ne se remplit plus correctement. À ce stade, les options thérapeutiques se réduisent et le pronostic s'assombrit. C'est pour combler cette lacune que Bayer a obtenu sous licence deux radiotraceurs expérimentaux, l'AT01 et l'AT05, conçus pour rendre visible l'activité de la maladie au niveau moléculaire, bien avant que l'imagerie classique ne détecte les premiers dommages affectant l'activité cardiaque. L'amylose cardiaque à transthyrétine est un cas d'école de ce que le diagnostic tardif coûte au patient. «C'est une maladie grave et sous-diagnostiquée. Sans traitement, la survie est d'environ quatre ans. Le taux de survie à cinq ans n'est que de 35%, bien inférieur à celui d'autres formes d'insuffisance cardiaque», détaille Willemijn Comuth, cardiologue et responsable médicale senior chez Bayer Pharmaceuticals. Un patient sur quatre est initialement mal orienté. Dans 42% des cas, le diagnostic prend plus de quatre ans. Quatre années pendant lesquelles la maladie progresse, les hospitalisations se multiplient, la qualité de vie se dégrade. Concrètement, la transthyrétine, protéine produite par le foie, fonctionne normalement comme un assemblage stable. Lorsqu'elle se déstabilise, sous l'effet d'une mutation génétique ou simplement du vieillissement, elle se fragmente et forme des fibres toxiques qui se déposent dans les parois du cœur. Le muscle s'épaissit, se rigidifie, ne se remplit plus correctement. «Nous disposons désormais de thérapies qui maintiennent la protéine assemblée et empêchent la formation de ces fibres toxiques», poursuit la cardiologue. Encore faut-il diagnostiquer à temps. Les traceurs investigués par Bayer permettraient de repérer la maladie bien avant que les dommages cardiaques ne deviennent irréversibles. Se pose, dès lors, la question de l'accès à la technologie. Pour un pays comme le Maroc, où la demande de diagnostic croît avec la généralisation de l'AMO, l'agent basse dose peut intégrer le parc existant dès demain, comme le confirment des experts interrogés à ce sujet. Les radiotraceurs supposeront, eux, que le Royaume accélère sur la médecine nucléaire. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO