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Foot-business : L'argent des transferts
Publié dans Le temps le 24 - 09 - 2010

En passe de se professionnaliser, le football marocain offre de multiples opportunités aux joueurs. Et, surtout, beaucoup plus d'argent.
En cet été caniculaire, l'argent des transferts a coulé à flots. Jamais les footballeurs marocains n'ont été aussi cotés au niveau national comme ils le sont aujourd'hui. Et jamais les clubs n'ont déboursé autant d'argent pour les recrutements comme ils l'ont fait à la veille du démarrage du championnat. Que le Difaâ d'El Jadida s'acquitte d'un demi-milliard de centimes pour le rachat de nouveaux joueurs, il n'y a qu'un pas franchi aisément par ce club aux moyens modestes.
Le nouveau règlement du statut du footballeur professionnel a ouvert plusieurs portes aux joueurs marocains. Il les a surtout rétablis dans leurs droits. Même si l'on est encore loin du stade du professionnalisme, désormais, un joueur –sauf accident de parcours majeur- peut se lancer sans plus s'inquiéter de son avenir et de son devenir.
«Certains peuvent sûrement vivre dans le luxe ; mais la plupart, s'ils ne sont pas gâtés, au moins ne vivront pas dans le besoin», estime un observateur.
Un véritable tournant
Désormais, les joueurs connaissent leurs devoirs et obligations. Et pour la première fois également, ils bénéficient de la couverture sociale (CNSS et mutuelle). Et pour la première fois, certains d'entre eux perçoivent un salaire mensuel allant jusqu'à 30 000 dirhams à l'image de Aït El Arif (WAC). Ceci, en plus des primes de signature et des primes de matchs qui peuvent atteindre 10 000 DH, voire plus.
Quand on sait que Abdelmajid Dolmy, légende vivante du football national, avait été transféré du Raja à la CLASS (Centrale laitière association sportive) pour la modique somme de 400 000 DH, il y a de quoi susciter la jalousie des anciens pratiquants.
Pour Rachid Daoudi, ancien joueur du Wydad de Casablanca et de l'équipe nationale, il s'agit d'un véritable tournant. «Si on avait bénéficié de pareils émoluments, on serait resté auprès de nos familles au lieu d'émigrer sous d'autres cieux.», commente-t-il non sans une pointe d'humour. Même son de cloche pour Redouane Bekkari qui a évolué au sein du Moghreb de Tétouan (MAT), de l'Ittihad Bidaoui (TAS) et du Moghreb de Fès (MAS) avant de jouer en Arabie Saoudite. «Autrefois, dit-il, nous n'étions pas gâtés. Nous nous contentions de primes de signature et de matchs qui nous permettaient à peine de joindre les deux bouts. De plus, en cas de blessure, on nous coupait les vivres.»
Toutefois, Daoudi nuance : «Bien sûr que, avec les primes en vigueur actuellement, on ne peut pas espérer mener la belle vie à l'instar des joueurs qui ont la chance d'évoluer au Golfe ou en Europe» !
On serait, à coup sûr, étonné d'apprendre qu'un joueur d'Al Ahly d'Egypte bénéfice d'un salaire mensuel allant jusqu'à 700 000 DH. «Y a pas photo», comme dirait l'autre. Et pourtant. Pour Mohamed Boufrioua, enseignant à l'ISCAE (Institut supérieur de commerce et d'administration des entreprises), spécialisé dans le management sportif, il s'agit d'une première étape vers le professionnalisme. «Le football marocain, a-t-il déclaré, vivait dans l'informel. Il était temps de rendre à la pratique sportive ses lettres de noblesses.»
M. Boufrioua estime ainsi que les footballeurs marocains peuvent aspirer à exercer leur sport favori comme s'il s'agissait d'un métier.
Et ce, contrairement aux anciens dont la plupart sont démunis et traînent leurs souvenirs sur les rails rouillés de leur existence. L'exemple de Saïd Chafi alias Samba en est une parfaite illustration. Après une carrière bien remplie au sein de l'ASFAR (Association sportive des Forces armées royales) et de l'équipe nationale dans les années 1980, il s'est retrouvé, une fois atteint l'âge de la retraite footballistique, sans moyens et sans ressources. Père d'une famille qu'il ne pouvait plus assumer, atteint de tuberculose, il s'est pendu en septembre 2005 dans sa modeste maison à Derb Loubila à Casablanca. Il vivait avec un pécule de 1000 DH versé par l'Entraide nationale.
La fin du diktat des présidents
Les Wydad et Raja de Casablanca ont franchi la barre du milliard de centimes pour s'attacher les services de joueurs talentueux. Sachant que le budget annuel des deux clubs mentionnés avoisinent les 4 milliards de centimes. De sources bien informées, les deux clubs les plus populaires et les plus huppés du royaume ont déboursé plus d'un milliard de centimes pour renforcer leurs effectifs. Curieusement une grande partie de cette somme a été attribuée aux joueurs appartenant à leur club-mère après expiration de leur contrat.
C'est le cas notamment de Nadir Lamyaghri, Mustapha Bidodane et Hicham Luissi (WAC), partis tous les trois négocier respectivement avec l'ASFAR et le Hassania d'Agadir. Conscients de l'hémorragie d'une telle défection et de ses répercussions sur l'avenir de l'équipe, les responsables se sont rendus à l'évidence : ils sont dans l'obligation de s'asseoir à table avec les joueurs et de négocier leur réembauche. Chose inconcevable il y a peu de temps où les footballeurs étaient sous l'emprise des dirigeants des clubs. A titre d'exemple, un joueur, quelle que soit la période passée sous les couleurs de son équipe, était acculé à observer deux années blanches s'il voulait être «libre» et partir ailleurs sans le consentement de son équipe. En l'absence d'un contrat de travail, on se contentait des licences à la place, et celles-ci n'étaient pas limitées dans le temps.
On s'en souvient, en 2001, Youssef Kaddioui, joueur de talent, était en conflit avec les dirigeants du Difaâ d'El Jadida. Il a arrêté pendant deux ans, avant d'opter pour le club de son choix, l'ASFAR. Aujourd'hui, l'histoire se répète. Son contrat avec les militaires arrivant à terme en décembre, ledit joueur (26 ans), connu pour être une tête brûlée, est en passe de négocier avec le Raja de Casablanca en dépit de l'offre formulée par son équipe.
«Il faut reconnaître que le nouveau statut des joueurs a permis à ces derniers de se libérer de la dictature des présidents des clubs qui, en l'absence d'un cadre légal, pouvaient retenir un joueur à vie contre son gré», estime Moncif Lyazghi. Dans une déclaration au Temps, ce chercheur en sport estime par ailleurs que le nouveau statut des joueurs a mis à nu la politique de formation des joueurs. «Que des équipes comme le WAC ou le Raja recrute plus d'une dizaine de joueurs en une seule saison, cela démontre que les catégories inférieures (olympique et juniors notamment) ne sont pas prises en considération», relève notre interlocuteur. Le FC Barcelone, meilleur club d'Europe sinon du monde, n'a pas pour habitude de recruter un grand nombre de joueurs par saison. Pour preuve, ses stars (Messi, Xavi et Iniesta) sont issues de son école de formation. Mais il est vrai que comparaison n'est pas raison.
«Le problème est que le public ne pardonne pas. Il exige des résultats immédiats et veut voir des joueurs de grand calibre», estime Saïd Bouzerouta, directeur administratif du Raja de Casablanca.
Un contrat winner-winner
La non-conformité avec les règlements de la FIFA, pour ne pas dire l'illégalité, a causé bien des torts aux équipes marocaines qui assistaient, impuissantes, à la fuite de leurs talents. Certaines équipes en avaient subi les conséquences fâcheuses. Après avoir saisi la FIFA (Fédération international de football association) au sujet de la défection de leurs joueurs ayant rejoint des clubs étrangers, des équipes comme le Raja ont été déboutées. Voire, l'instance suprême du football mondial les a, à maintes reprises, tancées : «Pas de contrat, donc pas de droit sur le joueur.»
Pour la petite histoire, le Raja avait saisi la FIFA après le départ de son joueur talentueux Marouane Zammama pour le club écossais de Hibernian Edimbourg. Les dirigeants rajaouis avaient affirmé, documents à l'appui, que ledit joueur était toujours sous contrat avec l'équipe. Consultant les documents devant incriminer Zammama, les responsables de la FIFA apprenaient, à leur grande surprise, que le joueur percevait un salaire mensuel de 1 500 DH. Ils en ont ri, ne donnant aucune suite à l'affaire.
D'où l'importance du nouveau règlement lequel, s'inspirant des règlements de la FIFA, préserve le droit des clubs. En vertu des nouveaux textes, les clubs bénéficient du droit de l'exploitation de l'image des joueurs. Ceci afin d'éviter le précédent Chamakh, Hadji et Kharja, lesquels avaient signé un contrat de sponsoring avec un concurrent du sponsor officiel de la FRMF. Aussi les clubs sont-ils en droit d'exiger un pourcentage sur le transfert des joueurs qu'ils ont formés.
Le nouveau règlement garantit aux joueurs pratiquants nombre de droits dont notamment un SMIG (Salaire minimum interprofessionnel garanti) de 2 500 DH net, une souscription à la CNSS (Caisse nationale de la sécurité sociale) et à la mutuelle. Ils bénéficient également de 24 jours de congé ouvrables et deux demi-journées de repos par semaine au cas où ils souhaiteraient apprendre un métier.
Pour Abdelhak Rizkallah (Mendoza), ancien joueur, entraîneur, président du RAC et président de l'Amicale nationale des entraîneurs marocains, le nouveau règlement du statut du joueur professionnel est on ne peut plus bénéfique à tout le monde.
«Il est normal que le joueur, qui reste l'acteur principal du domaine, bénéficie de ses droits et soit le centre d'intérêt», dit-il.
Autrefois, les footballeurs marocains étaient dans l'embarras parce qu'ils n'avaient pas de choix. Aujourd'hui, ils ont l'embarras du choix. Et c'est tant mieux.
Abdelkader El-Aine
L'enfer du décor. Etrangers…
A voir le nombre de joueurs venus d'autres cieux qui évoluent dans le championnat national, on peut avancer que le Maroc est devenu une destination privilégiée pour les footballeurs étrangers. A voir les prestations et le niveau technique de ces derniers, on est en droit de remettre en question les choix des recruteurs marocains. D'autant que ces recrues -à de trop rares exceptions près- sont loin d'être meilleures que leurs homologues marocains. Et cela cause un fort préjudice, notamment aux trésoreries déjà défaillantes des clubs. Interrogé il y a quelques années sur les problèmes de l'Olympique de Marseille, Bernard Tapie avait répondu : «Le problème, c'est qu'il y a beaucoup d'étrangers. Etrangers au foot». Cela vaut aussi pour les dirigeants qui procèdent à de pareils recrutements.


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