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Jacques Berque et le défi islamique
Publié dans L'opinion le 11 - 01 - 2010

Jacques Berque (1910-1995), savant mondialement connu, ne l'est pas moins au Maroc où il avait exercé, dans sa prime jeunesse de 1934 à 1953, les fonctions d'administrateur civil du Protectorat français, avant de se retourner contre ce régime colonial. C'est ce qui lui avait valu un exil administratif aux fins fonds du Haut-Atlas, à Imintanout de 1947 à 1953, date de sa démission définitive pour protester contre la déposition de Mohammed V. Et cependant, c'est sa grande thèse marocaine sur les structures sociales du Haut-Atlas qui lui ouvrira toutes grandes les portes prestigieuses du Collège de France où il avait été élu en 1956 comme professeur universitaire exceptionnel.
A sa mort le 27 juin 1995, il aura ainsi rayonné dans le monde entier et laissé à la postérité une œuvre impressionnante, composée de plus de deux cents articles et études et quarante-trois ouvrages dont une traduction magistrale du Coran, ainsi que «L'Islam au défi» qui fait l'objet de l'analyse ci-après : (2)
«Il n'y a pas encore de pays islamique, mais le monde à islamiser».
C'est par cette phrase provocante, empruntée à un Cheikh, que Jacques Berque commence son étonnant ouvrage, lançant ainsi, si l'on peut dire, son propre «défi». Le défi d'un savant qui étend son vaste savoir à l'islamologie et à l'analyse si complexe du monde de l'Islam. Le défi d'un grand arabisant qui a consacré une grande partie de sa vie à l'analyse exclusive, non moins complexe, du monde arabe. Le défi, enfin, d'un homme éternellement engagé et toujours en avance sur son temps face aux problèmes brûlants qui agitent l'actualité mondiale. A cet égard, on peut dire, sans crainte de se tromper, que s'il «n'y a pas encore de pays islamique », c'est que l'idéal de l'Islam, dans toute sa plénitude, ne semble encore atteint nulle part. Mais, « islamiser le monde» n'est certes pas imposer une religion unique...
En fait, Jacques Berque pose pour la première fois la problématique de la capacité systémique de l'Islam à participer intégralement au devenir des valeurs universelles, comme dynamique et comme humanisme, une utopie du réel capable de répondre, non à un seul défi, mais « aux défis» des vicissitudes et de la nouvelle sémantique du monde.
Une première constatation s'impose. Pour Jacques Berque, la dynamique de l'Islam réside dans tout un ensemble de fondements, liés mais non superposables, agencés mais non juxtaposables. Ils rattachent ainsi le spirituel au temporel sans les mêler (din wa dunya). Ils articulent l'éthique religieuse au principe de gouvernement sans les confondre (din wa dawla). S'il est vrai que ces binômes sont devenus des devises, et que leur utilisation polémique l'a emporté sur leur saine compréhension, il n'en reste pas moins vrai que, dans un monde en proie au doute sur lui-même, « l'Islam constitue aujourd'hui l'une des voies (et des voix) positives de l'humain », affirme Jacques Berque. Non seulement parce que plusieurs centaines de millions d'hommes le professent, mais aussi et surtout « parce qu'il érige parmi les autres identités du monde, dont certaines sont bien fatiguées, la sienne propre, qui regorge de chaleur et de couleur». L'ijtihad (effort catégorique) demandé aux sociétés musulmanes de tout temps et de tout lieu en est - lorsqu'il est pratiqué - le principe moteur. Le Coran, comme la Sunna (Actes du Prophète), invitent à cet effort. Ils incitent à l'initiative humaine. D'emblée, Jacques Berque rejoint tacitement - avant même de les expliciter - les principes d'un verset coranique qui assigne à l'homme une part décisive de responsabilité dans son propre destin en lui rappelant que « Dieu ne changera rien dans la condition d'un peuple avant que celui-ci n'ait auparavant changé sa manière d'être» (Coran).
Dans cette conception humaniste de l'Islam, tout se passe, rappelle Jacques Berque, comme si l'existence de l'homme, pourtant tributaire du cosmique et justiciable du jugement divin, dépendait statutairement ici-bas de ses propres options. En effet, dit-il, contrairement à des opinions répandues, dans une conscience islamique authentique, l'homme n'est nullement écrasé par la transcendance. Sans doute le wijdàn (vibration existentielle) de l'Islam arabe reste-t-il sujet au - qalaq (inquiétude philosophique) et cherche-t-il (parfois désespérément) sa voie entre la Loi et la Nature. Sans doute aussi, l'idée de bases objectives de la valeur peut-elle révolter la théologie qui, par-delà toute nature, pose le règne souverain du métaphysique. Sans doute, enfin, poussée jusqu'à son terme attendu, l'opposition des deux hypothèses, l'une déduisant l'essentiel des valeurs d'en haut avec une répercussion illimitée du tanzil (descente), l'autre le faisant monter des bases, serait insoluble. Mais, constate Jacques Berque avec force, « il s'en faut cependant de beaucoup que dans les faits, et même en droit, le dualisme en arrive à ces fracassants dilemmes ».
Cette utopie du réel, pour reprendre les termes si significatifs de Jacques Berque, débouche en fait sur un débat existentiel qui, il y a déjà mille ans, occupait l'un des univers de l'âge d'Or de l'Islam, complétant ainsi les multiples débats sur le pouvoir califal, électif (volonté de l'homme), ou de droit divin (volonté de Dieu): Le qada (déterminisme) et le qadar (libre arbitre) semblent avoir ainsi rempli, tour à tour ou simultanément, des fonctions différentes selon les époques et les conjonctures. Or, s'il est vrai que les sciences humaines actuelles évoquent les limites de l'homme, déterminé qu'il est par sa propre nature de Terrien et le jeu si complexe des hasards génétiques, elles montrent aussi sa capacité d'agir sur la Nature d'une manière générale et sur la transformation de sa condition sociale de façon particulière. Ce jeu du déterminisme universel et du libre arbitre, comme le jeu du hasard et de la nécessité, ne se ramène pas, selon Jacques Berque, à une polarité ni d'ailleurs à de simples interactions. .«C'est à une pluralité de niveau qu'il faut penser, chacun d'eux comportant son autonomie de contenu, et sa part de contingence ». A tous ces niveaux, dit-il, l'information se retrouve, « et cela depuis les programmes génétiques des espèces jusqu'aux agencements de l'univers, c'est-à-dire aussi jusqu'aux systèmes qui le décrivent ». Mais, en Orient islamique, moins encore qu'ailleurs dans le monde, la revendication sociale et politique - pour ne citer que cet exemple du temporel - « n'a débusqué la croyance des reins ni des coeurs. Et la raison en est à coup sûr moins circonstancielle qu'elle ne tient à d'impérieuses constantes ».
Pour répondre au défi des vicissitudes, durant l'éclipse que lui a imposé l'Occident, l'Islam n'a d'ailleurs pas manqué de ressources, ni de sources. Il a aidé les peuples colonisés à subir leur condition sans déchéance. Il les a portés vers la sauvegarde et la reconquête de leur identité. Il fut, enfin, « le résistant, le veilleur de nuit, l'intérimaire des nationalités ». Défait sans être rallié, il se sera replié sur la préparation, l'attente... Mais, débordé, supplanté sur une part étendue de ses territoires à mesure que la vie modifiait son cadre et ses moyens, menacé, comme tant d'autres systèmes, d'une perte au moins partielle de ses significations, il n'a pas toujours su prendre le parti de l'avenir, dit Jacques Berque. Sans doute, la révolte iranienne a-t-elle montré que le sacré exprime mieux que d'autres dynamiques sociales la résistance à l'oppression et l'exigence d'éthique dans le gouvernement des hommes. Mais, trop souvent, certains docteurs de l'Islam sont tombés dans le piège d'interpréter l'authenticité comme un passéisme et l'anticipation comme une impiété (bid'a), sans pour autant se soucier de la« fâcheuse rencontre» de l'Islam avec le pétrole. Et pourtant, quelles que soient ces vicissitudes, l'Islam n'en continue pas moins à remplir sa mission «d'utopiste du réel» et de se chercher sans lassitude, puisqu'il consiste dans « une régulation plutôt que dans des contenus ».
Dans ces conditions, l'Islam saura-t-il répondre à d'autres défis qui surgissent cette fois-ci, non de sa propre Histoire, mais d'une nouvelle sémantique du monde ? S'il est vrai qu'il n'a encore fourni aucune réponse de ce type, il a manifesté dans son vécu planétaire une vitalité que bien d'autres systèmes pourraient lui envier. Il a maintenu sa singularité propre qui constitue son véritable lien avec l'universel. Mais, au nom d'une prétendue fidélité de la part des siens, refuser à. l'Islam le droit de se renouveler face à la marche du monde, serait une « naïveté cruelle» ou une « feinte» de laquelle seront comptables les doctes devant leurs concitoyens. Attitude courante, en effet, qui rappelle paradoxalement l'idée que le colonialisme avait répandue pour se rassurer, à savoir que l'Islam était hors d'état de penser la science et de s'ouvrir au futur. N'oublions pas, dit Jacques Berque, que l'Islam se rattache à Aristote et Héraclite, creusets de nos civilisations et qu'il a été à l'origine des inventions décisives. Christophe Colomb lui-même tira d'Averroès l'une des prémisses de sa tentative. Or, comment l'Islam pourrait-il rester étanche aux transformations du monde actuel, se demande Jacques Berque? Non seulement rien ne s'y oppose, mais l'Islam est voué « statutairement » à la mondialité qu'appelle, en terme sans équivoque, un verset du Coran: « Je vous établis en tant que communauté médiane (ummatan wastan) afin que des hommes vous témoigniez » (Cor. Il. 143).
Pour Jacques Berque, enfin, on ne peut plus se satisfaire, pour vénérable qu'elle soit, d'une exégèse de l'intemporel, à un moment où «la sémantique du monde est en passe de se modifier sous l'action tout à la fois du torrent de l'expérience et du mûrissement de l'idée». Les fondements islamiques ne sont-ils pas autant spirituels que temporels? (din wa dunya). Si le sens intrinsèque du Message, dans ce qu'il a de plus absolu, ne doit souffrir aucune équivoque, on peut se demander en revanche, dit Jacques Berque, s'il n'y a pas « risque de fixisme à considérer l'Islam comme achevé dans telle ou telle de ses interprétations ». Jacques Berque rejoint ici les grands réformistes musulmans qui - depuis Ibn Taimiya (1262-1328) jusqu'à Jamal-Ed-Dîn Al-Afghani (1837-1897), en passant par toutes les Ecoles contemporaines qui s'y rattachent - ne cessent d'appeler au tajdid (renouveau) dans un retour dialectique au salaf (sources). Il n'est donc pas paradoxal pour l'auteur de « L'Islam au défi » d' « imaginer, ou même appeler un stade où l'Islam rejaillirait en flux nouveaux à partir de ses sources premières », se déployant en quelque sorte « comme une interrogation sur les correspondances de l'homme personne et de l'homme social avec les langages de l'univers ».
L'Islam apparaît ainsi à Jacques Berque « comme un système qui, à une époque de lassitude du monde, voulut lui rendre sa jeunesse». Il n'a jamais exclu personne. Il s'est toujours adressé à l'humain, tout l'humain en devenir. Un devenir qui n'engage pas les musulmans seuls, mais tous les croyants et tous les hommes dans un monde intégral. «Ils trouveraient dans la Révélation moins de préceptes à appliquer que de suggestions à déployer, que d'exemples à suivre, que d'images à faire regermer, qu'une finalité à servir d'âge en âge, qu'un devenir à mériter». Car, comme le dit le Coran (V. 18 et sq.) : « Vers Lui le devenir» (Ilaybi' I-macir).
Ahmed MOATASSIME
Nota bene :
1) Ahmed Moatassime, ancien disciple et ami de Jacques Berque, est aussi ancien vice-président de l'Association Internationale des Amis de Jacques Berque, fondée après la mort de l'illustre défunt en 1995, par Jean-Pierre Chevènement, alors ministre d'Etat, et d'autres personnalités françaises et étrangères. Ahmed Moatassime prépare deux ouvrages importants sur Jacques Berque, à paraître en 2010.
2) Jacques Berque : « L'Islam au défi », Paris, Gallimard, 1980, 312 pages (cf. Revue Tiers-Monde, n° 85/1981). En 2009, cet ouvrage reste encore plus actuel.


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