Il arrive aussi à la mémoire de retomber en enfance de planter brutalement devant nos yeux les mirages de la jeunesse et les souvenirs que l'on croyait évanouis à jamais dans le brouillard du temps. Je tâcherai aujourd'hui, puisque les souvenirs reviennent, de décortiquer une partie du parcours d'un vieux copain, Achir Moulay de Lehri, avec naturellement beaucoup d'émotions, émotions qui font souvent perdre le nord à l'écrivaillon. Moulay Achir, un nom un peu étonnant, étrange quand on sait que les berbères des hauteurs ignorent souvent ce genre de baptêmes, même s'ils dégagent des relents de noblesse et de sainteté. Moulay aimait le verbe cru, les mots qui mordent à la façon de Baudelaire, il n'était pas du genre à se précipiter pour mettre le fauteuil Louis XIV sous les fesses de la comtesse de Ségur. Retour au pays natal après deux années d'une formation spartiate, adieu à la Bretagne, à son charme, à son crachin qui nous arrosait généreusement comme s'il avait deviné que nous allions crever de soif dans l'enfer de Smara ou sur le plateau de Lahmada, adieu aux amitiés que nous avions semées là-bas, amitiés qui ne cesseront de renaître comme les racines de la bruyère. A Rabat, la chaleur était atroce en ce mois de juillet, les rues désertes, la vie respirait à peine, nous étions un peu perdus, nous les jeunes sous-lieutenants qui rêvions de chasser l'ennemi au-delà des frontières tracées par les envahisseurs ; nous avec nos cœurs gonflés de vaillance. Notre situation n'était pas drôle, malgré notre enthousiasme mais quand on touchait une petite avance sur solde on faisait la fête, une fois par mois, dans le bon restaurant situé derrière l'hôtel Balima, un bon restaurant qui respectait les traditions de la bonne cuisine Française. La bouffe était excellente le patron ravi et étonné en recevant les étranges clients en costume et cravate même si, nos costumes étaient un peu fatigués et nos cravates insensibles aux coups du fer à repasser. Après diner, on était tenté de faire une descente à la cave du Balima, la boite de nuit de l'établissement où les vierges attendaient le client. On finissait par y renoncer, car les mômes ne consentaient à lever les jambes vers le ciel qu'après le passage du client à la caisse. Après un diner au resto, nous voila, Achir et ma paume sur le boulevard Allal Benabdellah, nous marchions presque au pas cadencé comme si nous défilions sur les Champs –Elysées que nous venions de quitter, la Marseillaise tambourinait, encore dans nos oreilles : -« Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé» ; elle est belle la Marseillaise ; sous son étendard, on a envie de botter le cul à l'ennemi, même s'il n'existait que dans notre imaginaire. Virage à gauche en direction du Marché central, une mendiante, une femme entre deux âges s'adressa à Moulay : -« Une petite pièce mon fils si tu veux aller au paradis !! » -« Je ne suis pas pressé d'aller au paradis, lui répondit le jeune officier plein de sève, mais si tu veux gagner un petit billet viens avec moi !! Achir héla un taxi et avant de convoyer la dame de nuit, il baissa la vitre du taxi et me lança : -« Barre- toi Saïd ou Akka, demain je te ferai un compte-rendu des opérations » !!! Le taxi déposa les amoureux d'une nuit d'été derrière l'hôpital militaire dans un bidonville qui s'étirait le long du mur que l'on avait baptisé à l'époque « le mur de la honte », le mur qui cachait beaucoup de misère aux regards des bourgeois de Rabat. Moulay trébuchait un peu sous l'effet de l'alcool mais heureusement que les ondulations du croupion de la jolie mendiante lui servaient de boussole et chaque fois que Fatima rencontrait un voisin elle devançait les événements en présentant son compagnon comme un cousin qui revenait de «Hollanda », pays des moulins à vent, des tulipes, plat pays qui résiste encore à la furie des vagues de l'océan. Arrivés à la cabane, une cabane délabrée mais très propre, Fatima proposa à Moulay un thé très chaud, mais notre ami opta pour le corps chaud de Fatima. Ils étaient heureux, Achir et Fatima, ils étaient sourds aux sonates de l'orchestre des vagues et à la misère du monde. J'ai revu mon pote Moulay à Agadir vingt ans après son aventure sulfureuse avec Fatima, la mendiante, ses traits étaient à peine burinés par le temps, il était heureux de me revoir de me raconter ses pérégrinations, son séjour au Golan, les officiers de la coalition qui se la coulaient douce dans les palaces de Damas pendant que les braves soldats croupissaient dans les tranchées. Le jour J se faisait attendre mais la propagande des Israéliens surtout à l'adresse des nôtres en arabe dialectal et en berbère ne fermait pas l'œil : « Marocains de l'Atlas et des plaines, ici vous perdez votre temps, partez plutôt au grand sud, libérer votre Sahara et les franges de l'ancien empire chérifien !! » Une soirée mémorable avec Moulay et après un bon diner auquel nous avions touché à peine, car nous étions heureux, nous rigolions comme des ‘'sous-bites'' – sous-lieutenants - comme si nous avions vingt ans. Nous étions à deux pas du port de plaisance, mais on n'entendait même pas les vagues qui cognaient aux portes de la ville d'Agadir. A la fin du diner, Moulay devint sérieux d'un coup : «Mon cher Saïd, je commence un peu à devenir vieux, la solitude commence à me peser, la retraite pointe déjà son museau à l'horizon, j'ai besoin d'une femme entre deux âges, pas trop belle car elle risquerait de me faire cocu pendant que je repousse les assauts de ‹›bouss, aghioul'' (Polisario) au-delà de nos frontières ! ». Une semaine après notre soirée, Achir croisa un vieux copain à qui il demanda de lui trouver femme. -« Ca tombe bien, lui répondit son ami, j'ai deux belles-sœurs qui ne demandent, elles aussi, qu'un peu de tendresse, la plus âgée conviendrait à ton caractère de prêtre défroqué !! » - « Oh, dit Achir, convoque la demain, je n'ai pas besoin de jouer au mondain avec une fille du grand sud, de Rachidia ou Tadighoueste, organise un petit diner sympa et n'oublie pas le Fkih pour bénir notre union et pour effacer, s'il le peut, une partie des conneries de ma jeunesse !!! ». Aujourd'hui, Moulay est un homme heureux avec l'institutrice des dunes de Merzouga. On pensera peut-être à Moulay, l'officier intègre le jour où on mettrait à jour l'ossuaire des héros de la bataille de Lehri, là où ne cesse de planer le souvenir du grand chevalier, Mouha Ouhamou.