Le destin est souvent cruel, allant parfois jusqu'à enterrer les vivants dans les fosses de l'oubli. Rares, à ce sujet, sont ceux qui se souviennent encore du colonel Kiad, le héros de la Guerre des Sables qui fonça avec ses chars jusqu'aux portes de Tindouf. Aujourd'hui, aucune rue, au cœur des grandes cités ou au grand sud ne porte le nom du grand guerrier, seuls ceux qui l'avaient connu ont du mal à refouler leurs émotions et je me demande parfois s'il n'arrivait pas au grand Brahim, même du fond de sa tombe, de pointer les canons rouillés de ses chars sur la gueule de l'ingratitude. Voilà pour la révolte des mots et pour les émotions qui déconnent, revenons à mon ami, que j'avais rencontré au célèbre Hôtel la Tour Hassan, qu'il fréquentait souvent, là où l'attendait Haja Hamdaouia, la diva qui était follement amoureuse de lui. La table de Brahim était toujours dressée à droite de l'estrade du Night- Club, le trône de la cantatrice d'où fusaient des chansons populaires pleines de vie et de poésie. Ce soir-là, j'accompagnais une personnalité étrangère quand Brahim se planta devant nous avec sa taille d'Hercule, il m'embrassa avec chaleur comme un frère échappé d'un camp de concentration, il me présenta à Hamdaouia, le V.I.P n'en revenait pas, pour lui c'était à coup sûr du théâtre, un scénario de nos services de renseignement. Et depuis ce temps -là, depuis cette année 1964, j'avais perdu Kiad de vue depuis sa mutation à Casablanca où il rencontra une jeune femme pour mettre fin à sa vie de célibataire et freiner ses fougues. -« Ma femme, me disait-il, était mignonne avec son regard angélique, mais elle manquait d'ardeur, car à trente ans à peine, on ne faisait pas l'amour dans un congélateur. Ma belle-mère, par contre, c'était une autre histoire, elle était aux petits soins avec moi quand je regagnais la maison, elle savait me recevoir avec tapas, vin et autres petites merveilles. Elle ne me servait pas de bonne, elle partageait mes plaisirs pour oublier la mort tragique de son mari et les télescopages de notre jeune ménage. Il arrivait, à ma belle-mère de garder le silence, de regarder les perles de l'alcool miroiter au fond de son verre, de rêver et moi de me demander si elle n'était pas un peu amoureuse de moi. Le ménage Brahim-Naima qui ne cessait de boiter finit par se briser et Kiad retrouva sa liberté avant de débarquer à Dakhla au mois de mars 1967. Dakhla était encore vierge à cette époque comme les côtes australiennes à l'arrivé du grand navigateur James Cook, Dakhla était d'une insupportable beauté. C'était un grand patriote, un visionnaire, le colonel Kiad, il me disait à l'époque de la présence de nos amis mauritaniens, que Dakhla avait toujours fait partie de notre patrimoine et que nous avions fait assez de concessions, bêtement, naïvement au regard de l'histoire. Il partait de temps en temps, de nuit avec un petit commando tendre, embuscades aux rebelles qui contournaient la baie de Dakhla pour troubler la paix de la paisible cité. Les rebelles se baladaient l'arme à l'épaule, sûrs d'eux-mêmes et ceux qui échappaient à la mort revenaient au Ghetto de Tindouf pour faire le signe de la victoire. Il ne parlait jamais de ses exploits, le grand guerrier pour ne pas déranger ceux qui faisaient la guerre par correspondance mais son chef, son rival avait fini par en avoir des échos et par mettre Kiad à la retraite avant l'âge. Ecœuré, Kiad regagna sa maison près de la caserne d'Oujda, personne ne lui rendait visite comme s'il avait la lèpre, la lèpre oui, la lèpre de l'ingratitude. A l'enterrement du grand guerrier Kiad, il n'y avait pas grand monde, les autorités étaient aux abonnés absents, les quatre mokhaznis dépêchés sur les lieux faisaient partie des curieux à part quelques soldats en civil, compagnons d'armes de Kiad qui avaient du mal à refouler leurs émotions. Repose en paix, mon cher Brahim et oublie si tu peux l'ingratitude des hommes de ce bas monde !