À moins d'une semaine du coup d'envoi de la Coupe d'Afrique des nations 2025, organisée au Maroc, Maroc Diplomatique a rencontré Mohammed Ouarga, cadre national et ancien entraîneur de l'équipe nationale olympique. Il livre une analyse approfondie des chances des Lions de l'Atlas de renouer avec un sacre continental après 49 ans d'attente, décrypte la liste des 28 joueurs retenus par Walid Regragui et identifie les principaux adversaires capables de contrarier les ambitions marocaines dans une compétition disputée à domicile. Maroc Diplomatique : À quelques jours du coup d'envoi, le Maroc aborde une CAN à domicile avec une attente populaire considérable. Avec votre regard d'analyste, quelles sont les chances réelles des Lions de l'Atlas de renouer avec un titre continental qui leur échappe depuis 1976 ? Mohammed Ouarga : Le Maroc aborde cette CAN 2025 en tant que grand favori. L'organisation à domicile, répartie sur six villes, rappelle certaines grandes épopées continentales. Après 49 ans de disette, plusieurs facteurs plaident en faveur des Lions de l'Atlas. Parmi les atouts majeurs, il y a d'abord l'effet Coupe du monde 2022. L'accession aux demi-finales a créé une dynamique collective et une confiance rarissimes. À cela s'ajoutent la profondeur exceptionnelle de l'effectif, composé de joueurs évoluant dans les plus grands championnats européens, ainsi que l'avantage du terrain et le soutien populaire massif, qui peuvent se révéler décisifs. Mais il faut aussi formuler des réserves. La pression d'une attente populaire immense peut devenir un fardeau psychologique. L'histoire montre que les pays hôtes ne remportent pas systématiquement la CAN ; la Côte d'Ivoire en 2024 reste une exception. Enfin, la concurrence africaine s'est considérablement renforcée. Mon analyse est donc nuancée : le Maroc dispose d'environ 35 à 40 % de chances de remporter le titre. Cela en fait le favori numéro un, mais sans garantie. Le football africain demeure imprévisible et plusieurs prétendants sérieux peuvent créer la surprise. Lire aussi : La CAN Maroc-2025 sera la meilleure jamais organisée (SG de la CAF) Walid Regragui a récemment communiqué la liste des 28 joueurs retenus. Quel regard portez-vous sur cet effectif et sur les choix opérés par le sélectionneur ? Walid Regragui a clairement fait le choix de la continuité. Il s'appuie sur l'ossature des dernières compétitions, avec des cadres comme Achraf Hakimi, Nayef Aguerd, Romain Saïss, Sofyan Amrabat, Brahim Diaz, Azzedine Ounahi ou encore Abdessamad Ezzalzouli. Les points forts de cette liste résident dans l'équilibre entre expérience – Saïss, Amrabat – et jeunesse talentueuse – Ben Seghir, El Khannouss. La qualité technique est présente à tous les postes, et surtout, le groupe se connaît bien, ce qui est essentiel dans un tournoi court. Certains choix interrogent néanmoins. La présence d'Achraf Hakimi malgré sa blessure sérieuse à la cheville souligne l'importance de son leadership, même s'il devrait manquer les premiers matchs. L'absence de champions du monde U20 comme Maamma, Zabri ou Baouf pose la question du renouvellement générationnel. Quant à Hamza Igamane, placé parmi les réservistes en raison de sa blessure, cela traduit une prudence compréhensible. Dans l'ensemble, cette liste reflète une philosophie claire : privilégier la sécurité et l'expérience des grandes compétitions plutôt que l'audace d'un renouvellement profond. La stabilité de l'axe central défensif suscite régulièrement le débat. S'agit-il, selon vous, d'un véritable casse-tête pour le sélectionneur ? Je parlerais plutôt d'un ajustement tactique en construction que d'un casse-tête. Regragui dispose de plusieurs profils de qualité — Aguerd, Saïss, Aït Boudlal — avec des caractéristiques complémentaires. Le système, à trois ou quatre défenseurs, permet d'ailleurs des variations selon l'adversaire. La question centrale n'est pas le manque d'options, mais la recherche de la meilleure complémentarité. Le défi consiste à concilier solidité défensive et qualité de relance, dans un football moderne où les défenseurs centraux sont aussi des premiers relayeurs. Saïss apporte l'expérience et le leadership, Aguerd, la puissance et l'impact, mais l'équilibre idéal reste à affiner. Le match d'ouverture face aux Comores est souvent déterminant dans un tournoi. Comment analysez-vous cette rencontre ? Ce sera la première confrontation entre le Maroc et les Comores en phase finale de CAN, ce qui ajoute une part d'inconnu. Les enjeux sont multiples. Sur le plan sportif, le Maroc doit impérativement bien lancer sa compétition, éviter le piège d'un adversaire sans pression et installer rapidement des automatismes. Sur le plan psychologique, il faudra gérer la fébrilité du match inaugural devant son public, afficher la supériorité attendue sans arrogance et créer une dynamique positive. Tactiquement, je m'attends à voir les Comores évoluer dans un bloc compact et discipliné, cherchant à frustrer le Maroc. Regragui devra trouver le juste équilibre entre patience et intensité offensive. Un succès net, de type 2-0 ou 3-0, serait idéal pour la confiance et la différence de buts. Quels seront, selon vous, les leviers déterminants pour aller au bout dans une CAN disputée à domicile ? Trois leviers me paraissent essentiels. D'abord, la gestion de la pression populaire. Il faudra transformer l'attente en énergie positive et protéger le groupe de l'hystérie médiatique. Le rôle de Walid Regragui sera central ; il devra être le pare-chocs émotionnel de l'équipe. Ensuite, la fraîcheur physique. La rotation de l'effectif devra être intelligente, notamment en phase de groupes. Les pauses prévues les 25 décembre et 1er janvier seront précieuses pour la récupération, et le retour de Hakimi devra être géré avec prudence. Enfin, la résilience mentale. Savoir réagir à un coup dur – un but encaissé, une décision arbitrale défavorable – sera déterminant. L'humilité est indispensable, car chaque adversaire africain peut créer l'exploit. La discipline collective sera également clé pour éviter les suspensions. Le facteur X restera la capacité à faire du public un véritable douzième homme, sans être paralysé par le poids de l'histoire. Quels adversaires vous semblent les plus dangereux pour le Maroc ? Plusieurs sélections peuvent légitimement viser le dernier carré. Le Sénégal demeure, à mes yeux, le principal danger. Champion d'Afrique 2021, finaliste en 2019, il dispose d'une ossature expérimentée et d'un jeu pragmatique capable de contrer le style marocain. La Côte d'Ivoire, tenante du titre après son sacre de 2024, arrive avec une grande confiance, tout comme le Cameroun, cinq fois champion d'Afrique, toujours redoutable dans les grands rendez-vous. Du côté nord-africain, l'Egypte, l'Algérie et la Tunisie restent des adversaires sérieux. Elles connaissent parfaitement ce type de compétition, savent gérer la pression et disposent d'individualités capables de faire basculer un match, surtout en phase à élimination directe. Ma prévision est que le Maroc pourrait croiser le Sénégal en demi-finale. Ce serait probablement le véritable test de vérité pour les ambitions nationales. En conclusion, le Maroc dispose de tous les ingrédients pour réussir. Mais la CAN reste une compétition imprévisible, qui fait toute la beauté du football africain. La clé sera de transformer la pression en carburant, et non en paralysie. Cette CAN 2025 s'annonce passionnante.