Yennayer n'est pas que la fête du Nouvel An amazigh, mais bien l'expression d'une civilisation ancienne et enracinée dans le temps. À travers son calendrier, ses rites et sa diversité régionale, il révèle la profondeur historique et culturelle des Imazighen. Dans cet entretien, Mustapha El Qadéry, historien et anthropologue marocain, enseignant-chercheur à l'Université Mohammed V de Rabat, nous livre sa lecture historique et civilisationnelle de Yennayer en replaçant cette célébration dans la longue durée de l'histoire amazighe. Maroc Diplomatique : Yennayer est souvent présenté comme un héritage millénaire. Que nous dit réellement son origine sur l'histoire des amazighs et représente cette célébration pour le Maroc contemporain ? Mustapha El Qadéry : L'héritage est millénaire, nous avons aujourd'hui la preuve que ce qu'on appelle le calendrier Julien, c'est-à-dire Jules César avait adopté le calendrier Amazigh, y compris les noms des mois. Rappelons que, chez les Romains, le premier mois de l'année était mars, bien avant l'adoption du calendrier amazigh. Il s'agit là de la plus ancienne trace dont nous disposons à ce jour, et il est fort probable que ce système soit en réalité bien plus ancien encore. En effet, la question des saisons et des cycles du temps a toujours été centrale pour les paysans, les agriculteurs, les éleveurs, les nomades et les pasteurs. Toute l'activité agricole repose sur l'observation, le suivi et la maîtrise de ce calendrier, qui est avant tout solaire, et non lunaire, et qui n'est pas figé. D'ailleurs, les Imazighen sont les seuls à posséder une légende expliquant le mois de février et la raison pour laquelle il ne compte que 28 jours, contrairement aux autres mois. C'est un récit tout à fait remarquable, voire fascinant ; bien qu'il n'apporte pas une explication scientifique, cette légende n'en demeure pas moins d'un grand intérêt. Entre affirmation de l'identité amazighe et consolidation de l'unité nationale, comment Yennayer s'inscrit-il aujourd'hui dans le débat politique et culturel autour de la diversité linguistique et identitaire au Maroc ? Yennayer, le Nouvel An amazigh, incarne avant tout l'identité de la diversité. Il constitue la preuve que, contrairement aux récits qui nous ont été transmis depuis la période coloniale puis postcoloniale — souvent qualifiée de nationaliste —, nous étions largement à côté de la réalité dans la manière dont le passé a été construit par certains récits issus de ces deux périodes. Ces constructions idéologiques ont relégué les Imazighen aux grottes et aux cavernes, les présentant comme des peuples sans savoir ni civilisation, sous prétexte qu'ils n'écrivaient pas dans leur propre langue. Or, au Maroc comme dans l'ensemble de l'Afrique du Nord, les communautés musulmane et juive avaient confié le métier du savoir à une minorité, dont la formation reposait sur les textes religieux, en arabe et en hébreu. Jusqu'alors, il n'y avait ni contradiction ni conflit entre la langue du savoir — ou plutôt les langues du savoir — et les langues de la société. Ce sont les idéologies modernes qui ont créé ces dichotomies et ces tensions. Le savoir est un métier : on ne naît pas savant, on le devient par l'école, une école essentiellement religieuse, adossée aux textes sacrés du Coran et de la Torah. C'est ainsi que se sont constitués, dans les deux religions, de grands savants religieux. Parallèlement, la société a continué à fonctionner naturellement dans sa propre langue, sans difficulté aucune, jusqu'à l'époque coloniale. Lire aussi : Nouvel An amazigh, un héritage vivant au cœur de l'identité marocaine À cela s'ajoute une diversité géographique exceptionnelle — Méditerranée, Atlantique, plaines, montagnes et Sahara — qui a donné naissance à une richesse culturelle tout aussi remarquable. Quelle que soit la langue dans laquelle les Marocains s'expriment aujourd'hui — la darija dans ses multiples variantes, de Tanger à Smara, ou le tamazight dans ses variantes, d'Al Hoceïma jusqu'à Ouagadougou — le socle culturel demeure le même. Tous célèbrent Yennayer, sous des appellations diverses : Haguz, Ras al-Âm, Assougas Amaynou, entre autres. Les termes varient, mais la pratique est profondément enracinée dans la société marocaine, partout où elle se trouve et quelle que soit la langue d'expression. La diversité de Yennayer se manifeste également dans ses formes de célébration. Chaque région, chaque territoire, chaque tribu, chaque communauté a sa manière propre de le fêter. Du couscous aux sept légumes à la Tagoudla, chaque espace culturel exprime sa singularité. L'essentiel réside dans le fait que la célébration existe, perdure et reflète pleinement cette extraordinaire diversité culinaire et culturelle. Face à la mondialisation et à l'uniformisation culturelle, quels sont les principaux défis pour préserver Yennayer en tant que tradition vivante, et quels leviers existent pour en faire un véritable patrimoine national et international ? Dans le contexte de la mondialisation, on a longtemps exalté, parfois de manière excessive, les récits de l'imitation. Or, une civilisation qui ne fait qu'imiter n'apporte rien de véritable à l'humanité. L'universalisation et la mondialisation n'ont de sens que si chaque peuple contribue à l'effort commun, et les Imazighen, à cet égard, ont apporté — et continuent d'apporter — énormément. Prenons d'abord le calendrier, avec les noms des mois aujourd'hui largement reconnus : il trouve ses origines dans la langue et la culture amazighes, constituant ainsi un apport remarquable. Ajoutons à cela ce que l'on appelle communément les « chiffres arabes » — appellation impropre, puisque les Arabes eux-mêmes ne les utilisent pas. Il s'agit en réalité de chiffres d'origine africaine, introduits en Europe notamment par la ville de Fès. Mais pour les Européens et certains orientalistes, tout ce qui est produit en langue arabe est automatiquement qualifié d'arabe, ce qui a entretenu une véritable confusion, voire une forme de schizophrénie intellectuelle autour de cette question. En réalité, les Arabes de la péninsule Arabique n'emploient pas ces chiffres : ils les ont empruntés. De même, en Arabie, les mois civils utilisés aujourd'hui portent des noms d'origine hébraïque et non arabe. On constate ainsi que l'imitation est parfois bien plus marquée là-bas qu'en Afrique du Nord, où les Imazighen continuent, entre autres, à créer, à produire et à participer activement à l'histoire de l'humanité. Ibn Rochd appartenait à l'empire almohade amazigh, et c'est lui qui traduisit Aristote. Ce n'est pas un fait anodin : en traduisant Aristote, il a rendu accessible un grand philosophe, avec toute la richesse, mais aussi les limites de sa pensée. Il est donc absurde de considérer les Imazighen comme un vestige des cavernes ou des grottes, alors qu'ils ont largement contribué à l'héritage humain et qu'ils demeurent, dans l'espace méditerranéen, les seuls véritables survivants linguistiques de l'Antiquité, puisque presque toutes les autres langues ont disparu, à l'exception de la langue amazighe. À l'occasion de Yennayer 2026, quel message essentiel adressez-vous à la jeunesse marocaine pour que cette célébration ne soit pas seulement commémorée, mais pleinement comprise et transmise ? À la jeunesse, je dirais qu'il ne faut pas se laisser aveugler par les lumières. Parler des racines ne signifie pas se replier sur soi-même : au contraire, ce sont les racines qui portent les fruits. Plus on s'y attache, plus on peut aller loin, parce qu'elles sont profondes. Sur le plan historique, nous sommes capables d'évoquer mille ans, deux mille ans, et même d'aller aisément jusqu'à quatre mille ans. L'héritage amazigh témoigne d'une profondeur historique exceptionnelle, marquée par une continuité politique, culturelle, religieuse et civilisationnelle s'étendant sur près de quatre millénaires. Cette ancienneté s'inscrit dans un territoire qui a également livré des découvertes majeures sur les origines de l'humanité, notamment à Jebel Irhoud. Au-delà de cela, ce qui est visible, depuis les gravures rupestres et les dessins sur la roche jusqu'aux inventions dans les domaines culinaire, du design ou de la construction, témoigne d'un enracinement exceptionnel. Le plan carré de nos tours de mosquées en est un signe éloquent : il incarne la profondeur créative et civilisationnelle des Imazighens à travers les dynasties, jusqu'à aujourd'hui encore.