Ce n'est ni un simple ajustement statutaire ni un geste ordinaire de renouvellement interne. La décision d'Aziz Akhannouch de ne pas briguer un nouveau mandat à la tête du Rassemblement National des Indépendants marque un tournant politique majeur. Un séisme feutré, soigneusement scénarisé, mais dont la portée dépasse largement l'apparente sobriété de l'annonce. Il s'agit de l'un de ces moments rares où un parti se retrouve sommé de se définir sans son principal miroir. Les répliques de ce choix se feront sentir avec une intensité particulière à l'épreuve des législatives de 2026. Derrière la sémantique rassurante du « renouvellement démocratique » se profile une réalité autrement plus exigeante : le RNI entre dans une phase de clarification brutale, délesté – ou privé – de l'homme qui l'a incarné, structuré et, dans une large mesure, protégé durant près d'une décennie. Une séquence de vérité où les certitudes d'hier devront résister à l'absence de celui qui en garantissait l'équilibre. Il faut, à cet égard, appeler les choses par leur nom. Pendant de longues années, le RNI n'a pas seulement été dirigé par Aziz Akhannouch ; il a été façonné à son image. Le parti s'est progressivement confondu avec son leader, jusqu'à devenir un véritable « homme-parti », organisé autour d'un centre de gravité unique. Réseaux d'influence, capacités financières, discipline interne, efficacité électorale … tout procédait d'un leadership total, cumulant les fonctions de stratège, de financeur et de bouclier politique. Aziz Akhannouch en était simultanément le moteur, le rempart et l'argument central auprès de l'électorat. Son retrait ne relève donc pas d'un simple passage de témoin. Il acte la fin d'un modèle politique fondé sur la personnalisation du pouvoir partisan et ouvre une phase infiniment plus périlleuse, celle où le RNI devra prouver qu'il peut exister par lui-même, sans son architecte historique, sans son paratonnerre, et sans la force d'attraction qui lui a longtemps servi de socle. Une épreuve de maturité politique dont l'issue reste, à ce stade, profondément incertaine. Quand la machine affronte l'électeur Après le choc maîtrisé de l'annonce vient le moment le plus implacable ; celui du terrain, l'épreuve du réel. Car le retrait d'Aziz Akhannouch – s'il devait se confirmer comme tel – ne signe pas seulement la fin du « parti-personne » ; il ouvre surtout une séquence politique à haut risque. Une phase autrement plus exposée, où le Rassemblement National des Indépendants devra affronter l'électeur sans filet, sans figure tutélaire, sans incarnation immédiatement lisible. Jusqu'à présent, la force du RNI tenait moins à une ferveur populaire structurée qu'à une efficacité organisationnelle redoutable. Une machine électorale rigoureusement huilée, dotée de moyens, disciplinée dans ses rangs, méthodique dans son déploiement territorial. Mais une machine, aussi performante soit-elle, ne gagne jamais seule une élection, surtout dans un contexte marqué par la lassitude sociale, l'érosion de la confiance et la montée d'une défiance politique devenue quasi structurelle. Or les législatives de 2026 s'annoncent précisément comme une consultation de fatigue démocratique. Une élection du désenchantement, parfois même du ressentiment diffus. Dans un tel climat, la seule maîtrise technique ne suffit plus. La logistique ne se substitue pas à la crédibilité. L'ingénierie électorale ne remplace ni la légitimité politique ni la capacité d'incarnation. Et l'absence d'un visage fédérateur, dans ce contexte précis, devient un handicap stratégique majeur. LIRE AUSSI : Militer partout, s'engager nulle part : Anatomie d'un activisme à géométrie variable Là où le leadership personnifié offrait un point d'ancrage, la machine risque désormais de tourner à vide, exposée aux vents contraires d'une opinion plus exigeante, plus volatile et moins disposée à suivre des structures sans récit ni figure de référence. C'est dans cet espace, incertain et mouvant, que le RNI est désormais contraint de se mesurer à l'électeur, non plus comme une organisation performante, mais comme une offre politique appelée à convaincre par elle-même. Quand la dépersonnalisation révèle la fragilité On affirme souvent qu'un grand parti survit à ses chefs. En théorie. En pratique, la réalité est plus exigeante. Seules les formations ayant investi dans une culture politique autonome, une doctrine identifiable et un leadership réellement collectif parviennent à franchir ce cap sans heurts. Le RNI, lui, a longtemps fait un autre pari, celui de l'efficacité organisationnelle, de la verticalité décisionnelle et de la puissance de ses réseaux, bien davantage que celui de l'adhésion militante ou de l'enracinement idéologique. Aussi longtemps qu'Aziz Akhannouch cumulait les fonctions de chef gouvernement et chef du parti, le parti conservait sa cohérence. Le chef centralisait la décision, absorbait la contestation et assumait, seul, la charge symbolique du bilan. Désormais son retrait modifie profondément la donne. Le RNI se retrouve désormais exposé, contraint de défendre son action sans médiation, sans figure absorbante capable de canaliser critiques et attentes. Or cette action gouvernementale demeure sujette à débats. Les politiques publiques sont là, les chiffres aussi. Mais la perception reste contrastée. Pression sur le pouvoir d'achat, sentiment d'inégalités persistantes, communication distante : le diagnostic technocratique ne suffit pas à créer de l'adhésion. Les législatives de 2026 s'annoncent ainsi comme une échéance sans filet symbolique. Le principal capital politique du RNI ne sera plus l'autorité d'un chef, mais la crédibilité de ses cadres, la lisibilité de sa vision et la capacité du collectif à convaincre. C'est précisément sur ce terrain que les incertitudes se multiplient. Car le RNI parle d'indicateurs, de programmes, de performances mesurables. L'électeur, lui, raisonne en prix, en conditions de vie, en reconnaissance sociale. Tant qu'un leadership fort assumait ce décalage, il restait politiquement gérable. Demain, sans cette verticalité incarnée, le même discours pourrait apparaître désincarné, voire déconnecté, s'il n'est pas profondément repensé. Le risque principal ne viendra pas nécessairement de l'offensive de l'opposition, attendue et balisée. Il réside plutôt dans une érosion silencieuse, une mobilisation affaiblie, des relais territoriaux moins engagés, un vote sans conviction. Une fragilité diffuse, souvent invisible dans les sondages, mais décisive dans les urnes. 2026 : l'élection de la désacralisation Les législatives de 2026 ne se limiteront pas à désigner une majorité gouvernementale. Elles trancheront une question plus fondamentale : le RNI est-il un parti structuré pour durer ou une construction essentiellement circonstancielle, portée par un homme et par une conjoncture favorable ? Le danger qui le guette n'est pas nécessairement celui d'une défaite spectaculaire. Il est plus diffus, plus pernicieux : la perte de centralité, la banalisation progressive, l'effacement. Dans un paysage politique fragmenté, l'électeur marocain ne sanctionne pas toujours frontalement ; il se détourne. Et l'indifférence, en politique, est souvent plus fatale que l'opposition. La phase de transition ouverte par le retrait d'Aziz Akhannouch expose ainsi le parti à trois vulnérabilités majeures. D'abord, le risque de tensions internes, nourries par des rivalités silencieuses autour de la succession. Ensuite, une perte de lisibilité stratégique si la relève peine à incarner une ligne claire ; ni continuité assumée, ni rupture crédible. Enfin, une démobilisation d'un électorat qui s'identifiait davantage à une figure qu'à un projet collectif. LIRE AUSSI : Maroc 2026 : L'année où tout se joue Privé de son principal capital symbolique, le RNI abordera 2026 sans filet. Plus d'alibi, plus de raccourci, plus de protection verticale. Il devra convaincre sur son bilan, sur la solidité de ses cadres et sur la cohérence de sa vision. Autrement dit, affronter l'électeur à visage découvert. Or c'est toujours à ce moment précis que se joue le sort des formations politiques. L'erreur serait de croire que le rejet constitue le principal risque. Le plus redoutable demeure l'indifférence. Dans un champ politique éclaté, ce sont les partis capables de proposer un récit simple, de capter une humeur sociale, d'incarner une proximité tangible qui tirent leur épingle du jeu. Pas nécessairement ceux qui affichent les meilleurs indicateurs de performance administrative. Le RNI est ainsi confronté à une injonction stratégique claire : apprendre, rapidement, à faire de la politique autrement que par la seule efficacité gestionnaire. À défaut, il pourrait découvrir que la compétence, sans incarnation ni récit, ne suffit pas à mobiliser un électorat en quête de sens autant que de résultats. Un geste démocratique, un calcul politique maîtrisé Réduire ce retrait à un simple acte de noblesse démocratique serait passer à côté de l'essentiel. Il s'agit aussi, et peut-être surtout, d'une manœuvre politique finement calibrée. En se mettant en retrait de la direction partisane tout en demeurant chef du gouvernement jusqu'au terme du mandat, Aziz Akhannouch opère une dissociation stratégique entre l'exercice du pouvoir et le verdict des urnes de 2026. Il se place à distance du risque électoral, tout en conservant une stature institutionnelle intacte. En cas de reflux du RNI, la responsabilité serait collective ; en cas de réussite, l'héritage resterait le sien, par ricochet. C'est une sortie par le haut, mais aussi une question posée au parti sans détour : « Que vaut le RNI sans son architecte ? » Un test grandeur nature de sa solidité réelle. Si l'expérience est concluante, le leadership d'Akhannouch en sortira consacré a posteriori. Si elle échoue, l'histoire retiendra qu'il en avait perçu les fragilités avant d'autres. Ce déplacement du centre de gravité partisan pourrait, par ailleurs, profiter mécaniquement aux partenaires de la majorité, notamment le Parti de l'Istiqlal et le Parti Authenticité et Modernité, mais aussi à une opposition en embuscade, prête à imposer un récit simplifié ; celui d'un RNI performant sur le plan organisationnel, mais privé de souffle politique et de cap mobilisateur. Il faut enfin lire ce retrait – s'il en est un – comme un acte de protection personnelle et mémorielle. Aziz Akhannouch a choisi de ne pas être le visage d'un éventuel affaiblissement électoral. Il a préféré devenir celui qui « a su partir », laissant au parti la charge de démontrer sa maturité. Une manœuvre habile, presque chirurgicale, qui préserve son héritage tout en exposant le RNI à son destin réel. Le parti entre ainsi dans la phase la plus délicate de son histoire récente, celle où la technique ne suffit plus, où les réseaux ne garantissent plus l'issue, où la politique redevient ce qu'elle est fondamentalement ; un rapport de confiance fragile entre une formation et la société. Sans Aziz Akhannouch, le RNI ne disparaîtra sans doute pas. Mais il ne pourra plus se dissimuler derrière la puissance de son chef. Et c'est souvent à ce moment précis que l'électeur tranche.