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Nous et le Conseil de Coopération du Golfe : ce que nous gagnons et ce que nous perdons
Publié dans Albayane le 19 - 09 - 2011

Le Maroc et le Jordanie ont été solennellement invités le 10 mai 2011, à l'issue de la réunion du Sommet des chefs d'Etats du CCG à rejoindre ce regroupement régional. D'aucuns ont vu dans cette initiative une volonté de créer une sorte de « club des monarchies arabes » pour résister au vent du changement démocratique
qui souffle sur la région et de contrecarrer l'influence de l'Iran à travers les mouvements fondamentalistes et chiites qui lui sont soumis à l'instar du hizbollah et d'autres groupuscules activistes. En vérité, la question est beaucoup plus complexe et renvoie à plusieurs problématiques qu'il convient d'analyser en profondeur sans verser dans un simplisme réducteur et des clichés superficiels. En ce sens, la réponse apportée par le Maroc à cette nouvelle donne nous parait sage et réaliste en proposant de faire mûrir l'idée et de constituer deux groupes de travail dédiés à la réflexion sur le partenariat entre les deux parties.
Ainsi, une adhésion précipitée serait vue comme un suivisme du Maroc vis-à-vis d'un ensemble qui se présente aujourd'hui comme une force régionale, voire mondiale de poids : en revanche, un rejet injustifié par principe serait mal interprété du côté du CCG au sein duquel le Maroc compte de véritables amis et non des moindres. D'ailleurs, il serait pour le moins indélicat de refuser une invitation. Seul pays à exprimer sa satisfaction de cette position de rejet serait bien évidemment l'Algérie qui a exprimé ouvertement son opposition à l'adhésion du Maroc au Conseil oubliant que notre pays agit en Etat souverain, indépendant et agissant en fonction de ses propres intérêts.
En effet, les intérêts du Maroc nous dictent de savoir ce que nous allons gagner et ce que nous allons perdre dans une adhésion future au CCG sachant que nos relations actuelles avec cet ensemble comme avec les différents pays pris séparément sont excellentes et au beau fixe. Bien sûr, les gains et les pertes dont il s'agit ne sont pas uniquement de nature comptable et économique. Ils sont également de nature politique et sociale. C'est à cet exercice intellectuel d'une analyse en termes de SWOT (strengths, weaknesses, opportunities, threats signifiant respectivement : forces, faiblesses, opportunités, risques) que l'on se livre dans cet article, sans prétendre à l'exhaustivité. Notre but consisterait à verser quelques éléments au débat auquel toutes les forces vives de la nation sont conviées à y participer.
Il faut rappeler que le Conseil de Coopération du Golfe est formé au début des années 80 (25 mai 1981) et comprend six pays membres : l'Arabie Saoudite, les EAU, Bahreïn, Oman, Qatar et Koweït. Sa création est intervenue dans un environnement international et régional précis marqué notamment par les transformations survenues en Iran et le déclenchement de la guerre Irak-Iran. Ce qui a posé en des termes particulièrement nouveaux le problème de la sécurité des pays du Golfe. Ce sont donc des considérations essentiellement géostratégiques et sécuritaires qui ont été à la base de sa création. Les questions économiques ne se sont imposées que par la suite.
Si le CCG s'est imposé comme une entité régionale à part entière grâce à la dimension pétrolière, il faut rappeler que le Machrek arabe, à l'instar du Grand Maghreb, a connu plusieurs tentatives d'intégration qu'il est utile de rappeler : Accords commerciaux de coopération régionale (1953-1961) ; L'Union économique (1962-1964) ; Le Marché Commun Arabe (1964) ; Le Conseil de l'Unité Economique arabe.
Les textes portant création du CCG ont fixé le cadre légal de l'action commune et les objectifs principaux qu'il convient d'atteindre.
- Au niveau des structures organisationnelles, on trouve :
Le Conseil Suprême regroupant les chefs d'Etats avec une instance spéciale chargée de régler les différends. Le Conseil Suprême dont la présidence est tournante, se réunit deux fois par an et fonctionne sur le principe de l'unanimité.
Le Conseil des Ministres regroupant les ministres des Affaires Etrangères.
Le Secrétariat général chargé de questions administratives, du suivi des dossiers et de l'exécution des décisions prises.
Les commissions ministérielles spécialisées. Au total, 17 commissions portant sur différents secteurs ont été créées.
Par ailleurs, le CCG vise la réalisation de quatre objectifs principaux :
1. Assurer la coordination et la complémentarité entre les pays membres dans tous les domaines : politique, économique et social comme étape vers leur unité.
2. Consolider les relations et les liens entre les peuples de la région.
3. Instaurer des régimes similaires dans les domaines économiques, commerciaux, législatifs et éducationnels en vue d'impulser le processus de coopération et d'action commune et d'éliminer tous les obstacles juridiques au développement des liens entre les citoyens de différents pays membres.
4. Développer le progrès scientifique et technique dans les domaines de l'industrie, des mines de l'agriculture, des ressources hydrauliques et animales, créer des centres de recherche scientifique, instaurer des projets conjoints et encourager le secteur privé.
Le CCG se positionne aujourd'hui comme une force régionale et internationale incontournable. Son PIB est évalué à plus de 1000 milliards de $, soit plus de 10 fois le PIB marocain pour une population à peine supérieure à celle du Maroc : 40 millions contre 31,5 millions de personnes. Le PIB par habitant est situé aux alentours de 30 000 $ soit l'un des plus élevés au niveau mondial, ce qui place ces pays dans la catégorie des « pays à revenu élevé ». Contrairement aux idées reçues, si cette richesse trouve ses origines essentiellement dans la rente pétrolière, cela ne veut pas dire que ces pays sont restés au stade de la rente et de mono-exportateurs de l'or noir. Ils sont parvenus au fil des années à diversifier relativement leurs économies à travers l'investissement dans les secteurs de pointe comme la recherche et le savoir-faire (khow how), les grandes tendances architecturales sans oublier leur présence dans la finance internationale où ils possèdent des participations dans plusieurs groupes de renommée mondiale et quelques 1500 milliards de $ en « fonds souverains ». D'ailleurs, la présence de l'Arabie Saoudite au sein du « G 20 » n'est pas étrange à cette ascension.
Ce développement économique spectaculaire prenant parfois les allures d'un gigantisme économique, ne s'est pas accompagné d'un développement politique et démocratique conséquent. Les structures sociales et politiques sont restées traditionnelles, voire archaïques. Elles restent déterminées par le partage de la rente pétrolière : d'abord entre les membres des familles régnantes, ensuite entre les nationaux de souche et les immigrés. Et tant que les ressources disponibles sont largement suffisantes grâce à l'augmentation du cours du baril, ces pays peuvent facilement s'accommoder d'un tel équilibre socio- politique et ne voient pas la nécessité de procéder à des changements institutionnels de fond. Les quelques velléités de contestation sont généralement étouffées dans l'œuf. A terme, la dynamique sociale et historique aidant, le changement s'imposera de lui-même. Mieux donc vaudrait s'y préparer dès à présent. En ce sens, le Maroc tout comme la Jordanie, de par la nature de leur régime et la forme de leur pouvoir ont valeur d'exemple et peuvent constituer des modèles d'inspiration.
En s'arrimant à cet ensemble régional, dans des conditions juridiques à négocier et à préciser, le Maroc va certainement tirer profit d'un certain nombre d'opportunités qui lui seraient offertes et apporter en même temps son apport dans d'autres domaines.
Sur le plan strictement économique et financier, les gains immédiats et à terme apparaissent évidents : l'acquisition des hydrocarbures à des prix préférentiels pourrait desserrer l'étau sur le Maroc en soulageant quelque peu sa facture énergétique à condition de ne pas abandonner notre programme d'investissement dans les énergies renouvelables et propres ; la libre circulation des marchandises et des capitaux apparait bénéfique pour le Maroc tant pour bénéficier d'une demande potentielle de 40 millions de consommateurs disposant d'un pouvoir d'achat élevé que pour drainer des investissements d'origine CCG à condition d'orienter ces fonds vers des activités créatrices d'emplois et de richesses. Par ailleurs, la région qui souffre d'un déséquilibre démographique et d'un manque de main d'œuvre dans plusieurs domaines d'activité, peut absorber des centaines de milliers de sans-emploi au Maroc, à condition que cela se fasse dans le cadre de respect des conventions minimales de travail et de l'emploi décent et non avec un « moins-disant social ».
Pour s'intégrer, il faut nécessairement converger. Pour converger, il faut veiller à un rapprochement des structures à la fois économiques, sociales, politiques et culturelles. Si ce nivellement s'effectuera vers le haut en s'alignant dans chaque domaine sur le « mieux-disant », alors, dans ce cas, et dans ce cas seulement, l'intégration sera bénéfique pour tous : et pour les Etats et pour les peuples. Dans tous les cas, nous Marocains, nous ne somme pas prêts à reculer sur nos acquis démocratiques et institutionnels et notre attachement aux valeurs universelles des droits humains. Car ce qui doit primer en dernière instance, c'est l'intérêt des peuples et leurs aspirations à vivre dans la dignité, la démocratie et la justice. La convergence souhaitable se situe à ce niveau là et nulle part ailleurs.
Reste à savoir les calculs et les intentions des uns et des autres, seul l'avenir nous le dira. Pour l'heure, faisons nôtre la proposition avancée par le Ministre Marocain des Affaires Etrangères consistant à disposer d'une « feuille de route claire englobant le dialogue stratégique, politique et sécuritaire, ainsi que la mobilité des investissements, les échanges commerciaux, la coopération sectorielle, la dimension humaine et socioculturelle ». Précisons tout simplement que cette « feuille de route » doit englober aussi, le volet que nous avons souligné précédemment à savoir les valeurs de paix, de démocratie et de progrès social. C'est la condition d'une véritable stratégie «gagnant-gagnant» !
* Professeur de l'Enseignement Supérieur et membre du Bureau politique du PPS.


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