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Le regard du professeur (13)
Publié dans Aujourd'hui le Maroc le 26 - 11 - 2002

«Un demi-siècle dans les arcanes de la politique», est le livre du professeur et ancien conseiller royal, Abdelhadi Boutaleb. L'auteur nous évoque, dans cet épisode, les raisons de son limogeage du Ministère de l'Information.
Hatim Betioui : Vous meniez une mission que vous avait confiée le Roi Hassan II auprès du Souverain saoudien le Roi Khaled Ibn Abdulaziz lorsque vous avez appris que vous étiez déchargé de vos fonctions au ministère de l'Information. Quels en étaient les motifs ? Pourquoi cela s'est-il passé pendant que vous étiez hors du Maroc en mission officielle ?
Abdelhadi Boutaleb : Suite à certains évènements qui se sont produits au Maroc, le gouvernement a pris des dispositions bien précises.
Le Premier ministre Ahmed Osman a fait face à ces évènements avec le courage, la bravoure et l'honnêteté qu'on lui connaît et a déclaré, irrité : «Le Maroc n'est pas gouverné, le gouvernement doit prendre son autorité». Le Roi a pris connaissance de ces propos et n'a pas accepté ce style de la part d'un Premier ministre. Il a donc commencé à envisager de se passer de lui et à lui chercher un remplaçant.
Le Roi savait que Osman et moi étions d'accord. Haj M'hamed Bahnini, le secrétaire général du gouvernement, transmettait au Roi le détail de ce qui se passait dans les Conseils du gouvernement, ce qui a amené le Roi à s'interroger à mon sujet : ne faut-il pas que je quitte le gouvernement si Ahmed Osman devait partir ? Cette interrogation a pris plus de relief quand j'ai pris, au ministère de l'Information, des positions audacieuses qui ne lui ont pas plu, notamment en ce qui concerne certains programmes de télévision. Une fois, le Conseil du gouvernement, sous la présidence d'Ahmed Osman, a convenu à l'unanimité que la tradition du sacrifice de l'Aïd (fête) ne serait pas observée cette année-là, suite à la présentation par le ministre des Finances d'un rapport indiquant que le Maroc perdait ses réserves en devises fortes en important massivement du bétail pour permettre aux citoyens d'accomplir le rituel du sacrifice. J'ai donné mon avis, en tant que «Alem» (docteur de la foi), affirmant en substance : «Cela ne sera pas nécessaire.
Sa Majesté le Roi peut décider que cette année l'obligation du sacrifice ne serait pas appliquée et agir lui-même au nom de la nation en égorgeant, comme cela se fait, deux moutons. De la sorte, nous épargnerons des montants importants en devises fortes. Puis j'ai cité le «hadith» du Prophète : «Le Messager d'Allah a sacrifié deux béliers sains et bien cornus en disant l'un pour moi et l'autre pour ma oumma.». «Ensuite je me suis rendu, en compagnie du Premier ministre Ahmed Osman, chez le Roi Hassan II pour l'informer que le Conseil du gouvernement avait retenu cette proposition. Or le Roi, qui était au courant de ce qui se passait au Conseil, savait que j'étais à l'origine de cette prise de position. Il s'est donc adressé à moi, crispé, pour me dire : «En ma qualité de Commandeur des croyants, je veille à l'observation par le Maroc de toutes les «sunnas» et autres obligations imposée par Dieu aux Musulmans. Je refuse votre proposition, la fatwa que vous avez émise devant le Conseil de gouvernement. « J'ai senti dans les paroles du Roi une dureté de ton que je ne lui connaissais pas. A cela s'est ajoutée la présentation par la télévision d'une pièce théâtrale dont le rôle principal était joué par le comédien Hamadi Amor. La pièce racontait une histoire drôle qui dépeignait, à travers un dialogue admirablement bien construit, une situation où des Marocains de condition modeste cherchaient à tout prix à accomplir le sacrifice de l'Aïd. Dans une scène, on voyait un homme marié à quatre femmes vivant dans un même foyer. La pièce montrait l'homme s'efforçant de répartir un seul mouton entre les quatre épouses. Chacune de ces dernières tenait à ce que la bête soit égorgée dans sa chambre à elle.
Pendant que la pièce passait à la télévision, le Roi Hassan II m'a appelé au téléphone pour me dire, fâché : «Je vous ai dit que je n'approuvais pas votre «fatwa» au sujet du sacrifice, et voilà que vous présentez quand même cette pièce de théâtre à la télévision.» Je lui ai répondu : «Je n'ai pas regardé la télévision, et je ne sais pas, en ce moment, ce qu'elle présente» (c'était la vérité !). Il a alors dit : «Je n'accepte pas cela de vous. Je sais que rien ne vous échappe au ministère de l'Information et vous contrôlez tout personnellement. Et cette pièce est un message adressé à moi». Je lui ai répondu : «Dieu vous en préserve, Majesté !
Croyez-moi, je ne suis pas au courant de la pièce de théâtre. C'est la fonction du directeur de la télévision et non celle du ministre.» La conversation terminée, je me suis empressé de regarder la télévision où la pièce se jouait encore. Je me suis mis à la suivre et ai vu ce que j'ai relaté plus haut. Quelques instants plus tard, le courant a été coupé et l'émission s'est arrêtée définitivement.
Que s'est-il passé après ?
Au troisième jour de la fête du sacrifice, j'ai accompagné le Roi Hassan II dans sa visite officielle à Washington dont j'ai déjà parlé. Pendant que nous nous trouvions à Washington, le ministère d'Etat à l'Information a appris que l'acteur Hamadi Amor avait été arrêté et que la police l'avait emmené de chez lui après lui avoir bandé les yeux. Depuis, il n'a plus eu de ses nouvelles. Ému et dépité, j'en ai informé Sa Majesté le Roi qui s'est empressé d'ordonner sa libération. Il l'a par la suite reçu au palais Royal et lui a fait don d'une somme d'argent qui a atténué son chagrin et l'a aidé à panser sa plaie.
Cet incident était le début d'une tension dans mes relations avec Sa Majesté le Roi, mais les liens n'ont jamais été coupés. Cette tension s'est vite dissipée lorsque Sa Majesté a eu à mon égard un geste généreux en me choisissant pour une mission d'importance suprême et que je considère comme une de mes plus grandes missions diplomatiques.
Lorsque les événements politiques se sont précipités en Iran, avec le soulèvement populaire contre le régime du Chah, le Chahin shah (roi des rois) a demandé au Roi Hassan II d'intervenir comme médiateur entre lui, d'une part, et Khomeyni et le commandement de la révolution, d'autre part. Sa Majesté m'a alors choisi comme émissaire auprès de l'imam Ayatollah Khomeyni qui se trouvait en Irak.
J'ai appris par la suite que Adbelhadi Tazi (aujourd'hui un collègue à l'Académie) était derrière le choix de ma personne par le Roi. Il lui avait indiqué, en effet, que les Chiites aiment le nom de Abou Taleb, comme il l'avait constaté lorsqu'il était ambassadeur en Irak. En effet, le nom de son épouse, qui était de la famille ‘Boutaleb' lui facilitait la tâche auprès des milieux chiites à cause du grand attachement du chiisme à l'imam Ali ibn Abou Taleb et ses partisans.
Cet attachement affectueux à la famille du Prophète fait partie de leur croyances.Tazi est marié à ma cousine germaine. Ainsi, comme me l'a dit Sa Majesté, j'ai été choisi parce que je suis « chérif de descendance, de la lignée de Fatima, fille du Prophète et épouse de Ali ibn Abou Taleb, et « alem » lauréat de l'Université Qaraouiyine », ajoutant que je devais préciser ces détails à mon sujet lors de mes entretiens avec Khomeyni.
C'était, effectivement, une mission diplomatique historique.Comment vous en êtes-vous acquitté ?
Lorsque le Roi m'a chargé de cette mission secrète, Ayatollah Khomeyni était encore en Irak. Alors le Roi m'a envoyé à Baghdad pour contacter le Président Irakien Hassan al-Bakr et le prier de la part de Sa Majesté de faciliter ma rencontre avec M. Khomeyni. Le Roi m'a donné des instructions en me demandant de veiller lors de ma rencontre avec le Président al-Bakr, à attirer son attention sur le fait que l'intérêt suprême de l'Irak était lié à la stabilité de l'Iran, et que l'Irak était sollicité pour aider à la réussite de ma mission avant que la situation ne dégénère de façon irrémédiable. A cette époque, le Chah s'était ouvert sur l'Irak en approuvant l'accord d'Alger entre Théhéran et Baghdad par lequel l'Iran faisait d'importantes concessions à l'Irak. Sa Majesté m'a encore dit : «demandez au Président al-Bakr d'assurer votre sécurité pour vous rendre à la Présidence de Khomeyni au Nadjaf».
Notre ambassadeur à Baghdad à l'époque était Abdelouahed BelKziz (le secrétaire général actuel de l'Organisation de la conférence islamique).
Il a organisé ma visite en tant qu'envoyé du Roi du Maroc au Président al-Bakr. Celui-ci m'a donc reçu en présence de son vice-Président Saddam Hussein dont on disait déjà qu'il tenait les rênes du pouvoir en Irak. L'ambassadeur Belkziz a assisté à l'entretien. C'était la première fois que je voyais le Président al-Bakr et son vice-Président Saddam. Je les ai informés que le Roi Hassan II voulait se mettre en contact avec Khomeyni et qu'il pensait mettre fin aux problèmes entre ce dernier et le Chah.


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