Au lendemain de la poussée historique de l'extrême droite aux législatives en France, qui suscite la crainte en Europe, la parole raciste se libère et se fait de plus en plus présente aussi bien dans l'espace public, que dans les médias ou encore sur les réseaux sociaux. La France prend une tangente dangereuse. Après le score historique du Rassemblement national (RN – extrême droite) au premier tour des élections législatives anticipées, et la grande dégringolade du parti présidentiel, les désistements de candidats entre gauche et droite se multiplient dans les triangulaires afin de rassembler le plus de votes contre le RN, mais cette stratégie ne résoudra pas le fond du problème, à savoir, la place que détient désormais l'extrême droite de Marine Le Pen dans le paysage politique français après avoir été deux fois le visage de l'opposition face à Emmanuel Macron. Autrefois parti détesté et relégué au banc de touche comme un lépreux, le RN a été propulsé par les médias et le camp présidentiel jusqu'à lui donner une place de choix et remplacer les partis politiques qui se sont effrités avec la venue de la Macronie. Ni le parti socialiste, ni la droite classique ne font plus le poids devant le Rassemblement national, devenu le seul parti à avoir le privilège d'affronter le locataire de l'Elysée. Cet effondrement de la classification des partis politiques en France a profité au RN dont l'électorat raciste, à l'idéologie néo-nazie, se sent aujourd'hui plus libre d'exprimer ses opinions bien que réprimées par la loi. Depuis les scores grandissants du RN aux derniers scrutins, les informations faisant état de la montée des propos racistes notamment chez les députés du parti d'extrême droite, commencent à devenir nombreuses. Mercredi, la justice a été saisie après les propos racistes de Daniel Grenon, un député RN de l'Yonne, qui a estimé que les Maghrébins « n'ont pas leur place dans les hauts lieux ». « Des Maghrébins sont arrivés au pouvoir en 2016, ces gens-là n'ont pas leur place dans les hauts lieux », a déclaré celui qui est arrivé en tête au premier tour des législatives, avec 40,4 % des voix, dans la 2e circonscription de l'Yonne. Les déclarations de Grenon « tombent sous le coup de la loi », a réagi le premier secrétaire de la fédération du Parti socialiste de l'Yonne, Mani Cambefort, sur X. Ces propos sont clairement racistes, ils tombent sous le coup de la loi. J'ai donc saisi le Procureur de la République au titre de l'article 40 du code de procédure pénale. Nous ne laisserons rien passer. Jamais. La République ne reconnaît que des Français, tous égaux. https://t.co/xmjaA827UJ — Mani Cambefort (@Mani_Cambefort) July 2, 2024 « J'ai donc saisi le procureur de la République au titre de l'article 40 du code de procédure pénale. Nous ne laisserons rien passer. Jamais. La République ne reconnaît que des Français, tous égaux », a-t-il écrit. L'article 40 oblige « tout officier public qui, dans l'exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d'un crime ou d'un délit » à saisir le procureur de la République. Dans un communiqué, Daniel Grenon a assuré que cette citation était « erronée » et ne reflétait « en rien (sa) pensée ni (ses) paroles ». Mais le quotidien qui a organisé le débat et a retranscris les propos du candidat RN, a maintenu ce qui a été publié, assurant que c'est ce qu'il a réellement dit. « Honte à ceux qui ont banalisé l'extrême droite », a ainsi écrit sur X le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti. « Quand j'entends M. Grenon, j'entends qu'il est raciste », a dit de son côté la candidate Nouveau Front populaire Florence Loury, arrivée deuxième derrière Daniel Grenon avec 25%. Une centaine d'organisations, dont des associations et des syndicats, ont appelé dimanche soir à voter contre le Rassemblement national au second tour des élections législatives, après la large avance électorale enregistrée par le parti d'extrême droite. « Pas une voix ne doit manquer à la défaite du RN », ont estimé les signataires de cet appel, rédigé à l'initiative de la Ligue des droits de l'homme (LDH). Les signataires comprennent des associations, comme Greenpeace France ou SOS Racisme, ainsi que des syndicats, tels que le Syndicat national des journalistes (SNJ) ou l'Union nationale des étudiants de France (Unef). « Depuis le score du RN aux Européennes et au premier tour des législatives, de nombreux Françaises et Français ainsi que des étrangers installés en France sont davantage victimes de racisme décomplexé. Insultes, doigts d'honneur et même menaces de mort sur les réseaux sociaux », a écrit le quotidien français Ouest-France en citant le témoignage de quatre femmes. Le quotidien Libération, a consacré un article au sujet, titré; « la parole raciste ne se libère pas, elle est libre depuis des lustres », en réagissant à un reportage de l'émission télévisée « Envoyé spécial » où une séquence a montré une aide-soignante noire, Divine Kinkela, se faire insulter par des propos raciste par ses voisins. « Va à la niche! On est chez nous », crie l'une des voisine envers l'aide soignante qualifiée de « bonobo » et de « singe ». « Les «bougnoules», les «bamboulas», les «sale Arabe» et les «sale noir» pleuvent, indique le quotidien, ajoutant qu'il suffit de se promener en France pour entendre ces injures. La parole raciste se libère en France depuis la montée du Rassemblement national. Sur les réseaux sociaux, les commentaires xénophobes surtout contre les Noirs et les Maghrébins, prennent une ampleur inquiétante. France Bleu pour sa part a consacré un sujet sur le racisme décomplexé à Marseille, une ville imprégnée de diversité. « J'ai des collègues qui disent 'Moi, j'en ai marre de tous ces Arabes, de tous ces Noirs, il faut le RN'... Moi, on m'a dit 'Mais toi ça va, tu es intégrée' ! Mais pourquoi on me parle d'intégration ? Je suis née en France, je suis autant Française que toi ! », a témoigné Sarah. « Les récits d'injures et d'actes xénophobes se multiplient sur les réseaux sociaux et dans les journaux. Boulangeries taguées du mot « nègre » et incendiée à Avignon, chauffeur de bus insulté puis percuté en voiture dans le Val-de-Marne, chants racistes dans les rues d'Albi... Les exemples choquants ne manquent pas », indique TF1 dans un reportage. Cette liberté que ressentent aujourd'hui les électeurs du Rassemblement national est poussée par la popularité grandissante de ce parti qui a travaillé son image ces dix dernières années de façon à effacer la symbolique autour ce qui s'appelait encore le Front national (FN). La récente victoire du RN aux élections européennes a encore plus encouragé ces racistes qui se cachaient jusqu'ici. Les deux dernières élections présidentielles, qui ont connu l'élection du président Emmanuel Macron, ont été marquées par des duels entre lui et la cheffe du RN, Marine Le Pen. L'actuel président avait alors choisi dans sa stratégie de s'opposer à elle pour que les Français le choisissent lui, plutôt que « l'extrême droite ». C'est en diabolisant la gauche, précisément celle de La France Insoumise (LFI) qui avait ses chances de gagner le scrutin en cas de face à face avec la Macronie, que le président français a ouvert grand la porte à l'entrée en scène de l'extrême droite comme un parti de premier plan dans le paysage politique français. Actuellement, le camp présidentiel se retrouve à gérer les conséquences de sa propre stratégie et les résultats du second tour des législatives vont créer l'effondrement de la Macronie, quel que soit le résultat. Le camp présidentiel est en bas des sondages, son impopularité galopante chez les Français qui ont voté pour lui pour son deuxième quinquennat par défaut, pour faire barrage RN, ne sauvera pas le président qui ne pourra plus se représenter pour un troisième mandat.