En qualifiant le Maroc d'acteur jouant un « rôle clé » dans la sécurisation mondiale des minéraux critiques, le secrétaire d'État américain Marco Rubio n'a pas simplement commenté une situation conjoncturelle. Il a entériné une orientation industrielle engagée par Rabat depuis plus d'une décennie. La déclaration, faite en présence du vice-président J.D. Vance et du ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, consacre un changement de statut : le Maroc n'est plus perçu comme un fournisseur périphérique de matières premières, mais comme un maillon structurant des chaînes d'approvisionnement stratégiques occidentales. La reconnaissance américaine ne repose pas sur la seule disponibilité des ressources. Marco Rubio l'a explicitement souligné : ce qui distingue le Maroc est sa capacité à investir dans la transformation industrielle. Contrairement à de nombreux pays extracteurs, le Royaume a fait le choix d'encadrer l'exploitation minière par une exigence de valorisation locale. Cette approche s'inscrit dans la continuité du modèle développé par l'OCP dans les phosphates : contrôle de la chaîne, intégration verticale, montée en gamme. Ce schéma a été étendu aux métaux liés à la transition énergétique, notamment le cobalt et le manganèse. L'extraction est désormais indissociable d'unités de raffinage et de transformation implantées sur le territoire national. Le Maroc n'exporte plus des minerais bruts, mais des intrants industriels directement utilisables par les filières technologiques et énergétiques. Ce positionnement répond à une préoccupation centrale des États-Unis et de leurs alliés : réduire la dépendance aux chaînes asiatiques, en particulier chinoises, sur les matériaux critiques. Au-delà de l'industrie, le facteur politique pèse lourd. Dans un environnement international marqué par les ruptures d'approvisionnement, Washington privilégie désormais le friend-shoring, c'est-à-dire la sécurisation des flux auprès de pays considérés comme stables et alignés. Le Maroc coche plusieurs cases : continuité institutionnelle, diplomatie lisible, capacité logistique éprouvée avec Tanger Med, et position géographique reliant Europe, Afrique et Atlantique. Son intégration au « Forum sur l'engagement géostratégique », lancé à Washington, s'inscrit dans cette logique. Pour les États-Unis comme pour l'Europe, le Royaume représente une plateforme fiable pour des matériaux utilisés dans la défense, l'énergie et les technologies avancées. Cette reconnaissance ouvre une phase plus ambitieuse. L'enjeu n'est plus seulement l'extraction ou le raffinage, mais l'ancrage du Maroc dans les segments industriels aval : batteries, véhicules électriques, composants énergétiques. Les projets de gigafactories et l'écosystème électrique en construction traduisent cette orientation. À moyen terme, Rabat cherche à s'intégrer plus étroitement aux marchés nord-américain et européen, notamment via des dispositifs préférentiels liés à la transition énergétique. L'objectif est clair : permettre aux produits transformés au Maroc d'entrer dans les circuits de subventions et d'incitations occidentales. En combinant ressources minières, capacités industrielles et production d'énergie renouvelable, le Royaume vise une production à faible intensité carbone, devenue un critère déterminant pour les grands marchés. Lorsque Marco Rubio affirme que le Maroc a intérêt à diversifier ses approvisionnements pour soutenir son développement, il résume un basculement déjà engagé. Les minéraux critiques ne sont plus traités comme une simple rente d'exportation, mais comme un instrument de politique industrielle et de positionnement international. Pour Rabat, l'enjeu dépasse la conjoncture actuelle : il s'agit de verrouiller une place durable dans les industries de la transition énergétique et technologique, à un moment où les chaînes de valeur mondiales sont en pleine recomposition.