L'emploi agricole est pris dans une contradiction de plus en plus marquée. Il se contracte alors que les besoins en main-d'œuvre s'intensifient. Entre sous-emploi chronique, faible productivité et précarité sociale, le secteur paie le prix des chocs climatiques et des transformations économiques. Face à ce constat, institutions publiques, experts et professionnels plaident pour une approche intégrée afin de préserver l'emploi rural, accompagner sa mutation et le rendre attractif. La préoccupation du moment, celle qui captive l'attention publique, a fait salle comble lors de la conférence «Emploi agricole : état des lieux, déterminants et leviers de préservation». Réunissant administrations, bailleurs, représentants professionnels et experts, l'événement a mis au jour une toile de fond commune, la fragilisation du travail rural, sous l'effet conjugué du stress hydrique, des recompositions économiques et d'un marché de l'emploi agricole de plus en plus tendu. Coorganisée par le ministère de l'Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts, le Groupe de la Banque mondiale, la Confédération marocaine de l'agriculture et du développement rural et l'Association marocaine de l'agro-économie, la rencontre a permis d'éclairer les ressorts d'une crise qui pèse sur le milieu rural, tout en ouvrant des pistes de réflexion pour en limiter l'hécatombe et en inverser la trajectoire. Pour une approche intégrée D'emblée, le ministre de l'Agriculture, Ahmed El Bouari, a planté le décor en rappelant que «l'agriculture est l'un des piliers fondamentaux de l'économie, au-delà de sa contribution au PIB. Elle garantit la sécurité alimentaire intérieure, soutient la stabilité sociale et participe au maintien des équilibres régionaux». Cette place stratégique, a toutefois prévenu le ministre, demeure étroitement conditionnée à une série de défis structurels. Le cadre juridique, la qualité de la gouvernance, l'efficacité de la gestion des ressources d'investissement, mais aussi l'adéquation de la formation professionnelle aux besoins réels du marché du travail constituent autant de facteurs déterminants. Pour Ahmed El Bouari, la réponse ne peut être fragmentée. Elle passe par une approche globale, intégrée et cohérente, articulant gouvernance des ressources, investissement, production et emploi dans une même dynamique. C'est dans cet esprit qu'il a replacé la stratégie «Génération Verte», présentée comme un changement de paradigme, marquant le passage d'une logique de volumes à une logique de développement durable, où le capital humain devient un levier central de la politique agricole. Une orientation relayée par le ministère de l'Inclusion économique, qui a mis en avant l'architecture des politiques actives de l'emploi, conçues à la fois comme un filet de protection et comme un levier de transformation. Le message est sans ambiguïté, l'accès à l'emploi ne suffit plus, sa préservation et sa qualité deviennent des priorités, en particulier pour les populations les plus exposées à la précarité. Pour sa part, Ahmadou Moustapha Ndiaye, directeur pays de la Banque mondiale pour le Maghreb et Malte, a relevé la question de l'emploi au cœur de la lutte contre la pauvreté. Dans cette perspective, l'agribusiness a été décrit comme un levier majeur d'inclusion territoriale, à condition de lever simultanément les contraintes d'accès au financement, aux marchés, aux technologies et aux compétences. L'emploi agricole, a-t-il souligné, constitue l'un des canaux essentiels reliant croissance économique et inclusion sociale, dans un contexte de transition climatique et démographique accélérée. Les paradoxes de l'emploi agricole Le diagnostic s'est avéré plus préoccupant du côté de Rachid Benali, président de la Confédération marocaine de l'agriculture et du développement rural (COMADER), qui a refusé de réduire l'emploi agricole à une question technique ou conjoncturelle. Pour lui, il s'agit d'un enjeu stratégique, au cœur de la sécurité alimentaire et de la stabilité territoriale. «La pénurie de main-d'œuvre agricole, y compris pour les travaux saisonniers, devient désormais structurelle», a-t-il alerté. Dans plusieurs filières intensives en travail, la difficulté à recruter pèse déjà sur la compétitivité, avec des effets en chaîne sur les calendriers de récolte, les coûts de production et, à terme, la rentabilité des exploitations. Les causes sont multiples : sécheresses répétées, attractivité croissante des chantiers urbains, pénibilité perçue du travail agricole et désaffection progressive des jeunes générations pour un secteur jugé peu porteur. Ahmed Sebgui, président de l'Association marocaine des agroéconomistes, a insisté sur la nécessité de penser l'emploi agricole dans une logique systémique. Celui-ci ne peut être dissocié, a-t-il plaidé, de l'investissement, de la modernisation des filières et de la valorisation des compétences locales. Il a rappelé un angle souvent négligé dans le débat public. L'ouvrier agricole n'est pas seulement une force de travail, mais un acteur central de la création de valeur, de la transmission des savoir-faire et de la durabilité des exploitations familiales. Une réalité qui impose de replacer le capital humain au cœur des politiques agricoles et rurales. Au cours des interventions, un même fil conducteur s'est imposé, l'emploi agricole ne peut plus être appréhendé comme une simple variable d'ajustement de la politique agricole, ni comme un effet mécanique des aléas climatiques. En croisant données statistiques, analyses sectorielles et enquêtes de terrain, un éclairage chiffré est apporté sur les paradoxes de l'emploi agricole et permettent de mesurer l'ampleur des ajustements nécessaires pour en assurer la préservation et la transformation. La mission d'étude menée par la COMADER met en lumière une contradiction désormais centrale, les emplois disparaissent alors même que la main-d'œuvre manque. Premier enseignement frappant, l'emploi agricole demeure structurellement sous-utilisé. En moyenne, un travailleur agricole n'effectue que 76,6 journées de travail par an, alors que le secteur génère plus de 226 millions de journées de travail pour près de 3 millions d'actifs. Ce sous-emploi massif, concentré dans les filières végétales, affecte directement l'attractivité du secteur et alimente l'instabilité des parcours professionnels. Cette faiblesse structurelle s'accentue d'une forte concentration géographique et sectorielle. Six filières végétales seulement occupent 90% des superficies cultivées et génèrent 82% des journées de travail, tandis que six régions concentrent à elles seules 80% de l'emploi agricole. Cette concentration accentue les déséquilibres saisonniers, alternant périodes de pénurie de main-d'œuvre et phases de chômage rural. L'étude de la Banque mondiale replace le cas marocain dans une perspective internationale plus large. Le Maroc se distingue par un poids de l'emploi agricole disproportionné par rapport à la contribution du secteur à la richesse nationale. En 2023, l'agriculture représentait près de 28% de l'emploi total pour seulement 12,5% du PIB, un écart comparable à celui observé en Inde, mais bien supérieur à celui des pays émergents comparables. Cette situation est aggravée par un ralentissement préoccupant de la productivité du travail agricole, fortement affectée par les sécheresses successives. À l'inverse, les comparaisons internationales montrent que la dynamique de création d'emplois se situe désormais en aval de la production agricole. Entre 2010 et 2023, les emplois dans la transformation agroalimentaire, le commerce, la logistique et les services alimentaires ont progressé de 15% à plus de 50%, alors que l'emploi dans les exploitations agricoles reculait de près de 20%. Une attractivité à renforcer Les études convergent également sur un point longtemps relégué au second plan, la qualité des emplois agricoles. Plus de deux emplois agricoles détruits sur trois sont des emplois non rémunérés, principalement liés au travail familial. La protection sociale y demeure marginale avec seulement 7,5% des actifs agricoles qui bénéficient d'une couverture médicale, contre près de 50% dans l'industrie. La précarité est particulièrement marquée chez les femmes. En milieu rural, 66% des femmes actives travaillent comme aides familiales, sans rémunération ni statut formel. Cette réalité contribue à expliquer la baisse continue de la participation féminine au marché du travail, désormais parmi les plus faibles. De ces diagnostics émergent des recommandations phares, parmi elles figurent la mise en place d'un cadre spécifique pour l'emploi saisonnier, assorti d'une protection sociale adaptée, la création d'un observatoire national de l'emploi agricole, et le développement de plateformes de mise en relation entre offre et demande de travail. Les études plaident également pour un investissement massif dans le capital humain, à travers la formation qualifiante, la réduction de la pénibilité, la mobilité géographique des travailleurs et la reconnaissance sociale des métiers agricoles. Le renforcement de l'aval agricole n'est pas en reste. Le développement des activités et des services connexes représente un levier de création d'emplois durables. Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO