Après plusieurs années de stress hydrique, les récentes précipitations ont apporté un soulagement bienvenu au secteur agricole marocain. Pour la filière des agrumes, l'impact demeure toutefois contrasté. Si l'apport en eau constitue un signal positif pour les ressources hydriques, notamment les nappes phréatiques et les barrages, l'excès de pluie a provoqué des perturbations majeures dans certaines zones de production, en particulier dans la région du Gharb. Pour les arboriculteurs, ces pluies représentent d'abord un soulagement. « Elles redonnent de l'espoir aux agriculteurs, en particulier pour le remplissage des nappes phréatiques et des barrages », explique Kacem Bennani Smires, président de la Fédération interprofessionnelle marocaine des agrumes (Maroc Citrus). Dans un contexte de raréfaction de l'eau, cet apport naturel est perçu comme un signal positif, renforçant l'argument en faveur de solutions structurelles comme le dessalement et une gestion plus efficiente des ressources hydriques. Export d'agrumes sous tension Mais sur le terrain, l'excès d'eau a rapidement révélé son revers. Dans plusieurs zones du Gharb, les fortes précipitations ont entraîné des inondations de vergers, rendant l'accès aux exploitations difficile, voire impossible. La cueillette n'a pas pu être réalisée dans les délais, créant des blocages dans l'écoulement des volumes et une désorganisation de la chaîne de commercialisation. Kacem Bennani Smires estime les pertes globales entre 10 % et 20 %, avec des situations beaucoup plus graves dans certaines exploitations sinistrées. À l'inverse, les bassins d'Agadir et de Berkane ont été peu affectés, confirmant le caractère localisé mais sévère de l'impact. Cueillette impossible après les pluies. Les conséquences sont particulièrement lourdes pour les agrumes destinés à l'export. « Les producteurs-exportateurs font face à des retards de récolte et de livraison, compliquant le respect de leurs engagements commerciaux », déplore Bennani Smires. L'accès difficile aux vergers pour les engins et la main-d'œuvre perturbe la chaîne logistique. Au 7 janvier 2026, les exportations accusaient déjà un repli de 17,8 % par rapport à la saison précédente, à 580.700 tonnes contre 706.100 tonnes un an plus tôt, un écart susceptible de se creuser à court terme sous l'effet des blocages récents. Le Gharb subit de lourdes pertes agricoles Un producteur opérant dans la région du Gharb décrit une situation critique. Selon lui, l'ampleur des dégâts varie fortement selon les variétés. Les clémentines précoces, récoltées en septembre et octobre, ont été globalement épargnées. En revanche, les variétés arrivant à maturité en novembre et décembre ont subi de lourdes pertes, pouvant atteindre 70 % à 100 % dans certaines exploitations. « Dans des zones comme Khnichat, Sidi Kacem, Sidi Slimane...l'eau a submergé les vergers, rendant toute intervention impossible. Des fermes entières, représentant entre 2.000 et 3.000 tonnes, ont perdu la totalité de leur production », témoigne-t-il. Pour les oranges Navel, dont la campagne s'étale sur janvier et février, les pertes sont également importantes : entre 60 % et 70 % de la production serait tombée au sol, faute de récolte à temps. Fruits tombés au sol, pertes totales. Au-delà des volumes, la qualité constitue un autre facteur de fragilisation. Une partie significative de la production restante est jugée difficilement commercialisable. Saturés d'eau, les fruits se détériorent rapidement, limitant leur valorisation, notamment à l'export. Les autres variétés, principalement orientées vers la transformation en jus, évoluent dans un contexte de faible visibilité. Vergers inondés, fruits perdus. La profession réagit Face à l'ampleur des dégâts, la profession s'organise. Le président de Maroc Citrus confie que des démarches sont en cours pour saisir le ministère de tutelle afin d'identifier des mesures d'accompagnement spécifiques pour les zones sinistrées. Au-delà de l'urgence, ces événements relancent le débat sur la résilience de la filière. Si la pluie reste une bénédiction dans un pays confronté au stress hydrique, son excès rappelle la nécessité d'investissements ciblés dans le drainage, l'aménagement des vergers et les infrastructures hydrauliques. Pour les producteurs du Gharb, l'enjeu est désormais double : amortir les pertes immédiates et repenser un modèle agricole capable d'absorber des chocs climatiques de plus en plus fréquents.