Alors que plusieurs régions sont frappées par des crues et de fortes précipitations, le Conseil de gouvernement examinera, jeudi prochain, un projet de décret portant sur la classification et l'évaluation du niveau de sécurité des barrages. Ce texte intervient dans un contexte de vigilance accrue face aux risques d'inondation, où la sécurité des ouvrages hydrauliques devient un enjeu majeur de prévention. Symboles de modernité et de prestige national, les barrages occupent une place particulière dans l'histoire contemporaine du Maroc. Leur essor accompagne le XXe siècle, lorsque les avancées du génie civil et la planification des ressources hydriques ont permis de domestiquer l'eau à grande échelle. Sous Feu Hassan II, le pays a multiplié, à partir des années 1960, les grands ouvrages, conçus pour irriguer, produire de l'énergie et contenir les crues. À l'image du barrage Al Wahda, l'un des plus imposants d'Afrique, ces infrastructures ont façonné durablement l'agriculture, l'aménagement du territoire et une souveraineté dictée par la disponibilité des ressources hydriques. Ce modèle, longtemps pensé à l'aune des volumes mobilisables, se trouve aujourd'hui confronté à de nouvelles contraintes. Début février 2026, les barrages affichent un taux de remplissage de 61,2%, contre 27,7% un an plus tôt. Dans le bassin du Loukkos, des pluies torrentielles ont provoqué des crues, imposant des lâchers d'eau à Ksar El Kébir, où plusieurs quartiers ont été inondés et des milliers d'habitants évacués après le débordement du fleuve. L'état d'alerte maximale y a ainsi été décrété en vue de contenir un scénario hydrologique exceptionnel. Alors que plusieurs régions du Maroc font face à la violence inédite des précipitations, le Conseil de gouvernement, qui sera présidé jeudi par Aziz Akhannouch, examinera un projet de décret. Ce dernier portera sur la classification des barrages et l'évaluation de leur niveau de sécurité, au moment où la prévention des inondations revient au premier rang des priorités. Les autorités doivent désormais composer avec une équation délicate où il s'agit de gérer l'abondance en eau, en veillant à préserver les réserves, sans perdre de vue le volet prévention des inondations. Enjeu de sécurité publique C'est pour répondre à un tel scénario que le législateur s'est doté, il y a dix ans déjà, d'un texte spécifiquement consacré à la sécurité des barrages. C'est dans ce contexte que s'inscrit la loi n° 30-15 relative à la sécurité des barrages, promulguée en 2016. Le texte encadre la manière dont les ouvrages de retenue d'eau sont conçus et mis en exploitation, au regard des incidents qu'ils peuvent engendrer et des risques qu'ils font peser sur l'aval. Dans son esprit, la loi rappelle une évidence technique souvent reléguée au second plan, à savoir qu'une installation hydraulique est un ouvrage à risque. Un risque qu'il convient de nommer, classer, mesurer, puis réexaminer à échéances fixes tout au long de son cycle de vie. De là, découlent des exigences pratiques propres à ce type d'infrastructure depuis sa conception jusqu'à sa mise en exploitation. En amont, le corpus normatif encadre, dès l'amont, la chaîne d'autorisations et met l'accent sur une étape sensible, "la première mise en eau". Puis, en phase d'exploitation, le texte prévoit trois obligations. D'abord, une évaluation formalisée de la sécurité, le barrage devant «faire l'objet d'une étude visant à en évaluer la sécurité». Ensuite, si cette étude le justifie, un programme de travaux de renforcement, assorti d'un calendrier et soumis à validation. Enfin, une surveillance continue fondée sur la traçabilité, avec des moyens d'intervention et un registre tenu par l'exploitant, accessible aux autorités. Dimension politique La loi revêt aussi une dimension politique, dans la mesure où elle fixe la répartition des responsabilités entre les différents maillons de la chaîne. Le maître d'ouvrage ou le concessionnaire assume ses responsabilités durant les phases de projet, de travaux et de mise en eau initiale. L'exploitant, lui, porte la responsabilité sur le long terme (surveillance, études, plans, travaux, tenue des registres). Pour sa part, l'administration valide, contrôle et peut aller jusqu'à imposer l'abaissement du plan d'eau, voire des mesures plus radicales si la sécurité l'exige. Les agences de bassin hydraulique interviennent enfin dans l'instruction et le contrôle, selon les cas. Autre dispositif clé, la classification et l'évaluation du niveau de sécurité. La loi impose de ranger les barrages par ordre d'importance et de danger, selon les risques qu'ils font peser sur les personnes et les biens. Ainsi, le texte établit le cadre général, que le décret viendra préciser dans ses modalités d'application. Dès 2017, des notes internes et des échanges de correspondance entre le ministère de l'Equipement et de l'Eau et les agences de bassins hydrauliques faisaient état de l'attente des textes d'application, tandis qu'un cadre transitoire restait, pour partie, fondé sur des arrêtés plus anciens. Ce laxisme semble en tout cas donner tout son sens à l'actualité récente. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO