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Prison centrale de Kénitra : Amer Abdelali, l'homme aux 20 cadavres
Publié dans La Gazette du Maroc le 04 - 12 - 2006

Comme nous l'avons écrit dans la première partie consacrée au parcours et à la vie d'Amer Abdelali, condamné à mort pour avoir tué 20 personnes à l'aide d'un pierre sur des plages de la côté rbatie, c'est une histoire qui a éclaté au grand jour en octobre 2004, après la découverte dans la région de Sidi Boussadra du cadavre d'un SDF. Ce n'est qu'après avoir tué treize autres personnes, dont une femme, que Abdelali Amer, alias Boussemma a été, appréhendé à Rabat. Une fois arrêté, six autres meurtres lui sont attribués. Dans le premier volet, nous avons évoqué son enfance, son abandon par sa famille, son errance dans les rues, sa quête d'une solution pour sauver sa peau. Nous nous sommes arrêtés sur son premier passage en prison pour viol, sa sortie, son départ pour Salé et ses longues promenades de SDF à Rabat où il a travaillé dans le port au contact de poissonniers plus coriaces que lui. Aujourd'hui nous détaillons les crimes qui lui sont attribués, le fait qu'il nie presque tous les forfaits sauf un seul meurtre pour bagarre au bord de la mer, sans oublier de revenir sur les six autres corps qui portaient aussi signature : ce fameux coup de pierre sur la tête.
De deux choses l'une : ou Amer Abdelali dit la vérité, la sienne, à laquelle il s'accroche comme son dernier espoir, ou alors c'est un fou qui a grillé les derniers fusibles qui lui restaient et qui vit, aujourd'hui, de ces subterfuges vocaux que sont les cris d'innocence, les déformations du vécu du passé, les variations sur le même thème du remords avec un zest de sincérité et un gros effort de persuasion. À écouter Amer épiloguer sur sa vie, le mensonge des autres, l'acharnement du sort…, j'ai eu l'impression que le bonhomme avait bien répété, dans le creux noir de sa cellule, toute une série d'épisodes pour se refaire une image de lui-même, et à l'occasion, en offrir d'autres, aussi variées que possible, à tous ceux qui pourraient croiser son chemin. Bref, Amer demeure une énigme même pour lui-même ; un mystère d'autant plus difficile à élucider que le protagoniste principal de cette histoire emprunte des sentiers tortueux pour revenir sur la réalité, celle qu'il dit avoir vécu, et que lui seul pourra relater.
Dans les secrets
de la plage
D'abord une question à laquelle Amer répond avec une spontanéité toute feinte. Pourquoi a-t-on mis beaucoup de temps pour faire tomber le tueur de toutes ces personnes trouvées, le crâne éclaté à coups de pierres? La réponse est simple selon la police judiciaire de Rabat : «Au début, les cadavres trouvés portaient des marques de coups assénés du côté du sol. Nous ne savions pas si c'était un meurtre ou une mort normale. Le rapport de l'autopsie était également ambigu, expliquant que la mort est survenue suite à un traumatisme crânien consécutif à une chute accidentelle». Sans vouloir donner de leçon à la police criminelle, comment a-t-on réussi ce virage à 360 degrés passant de la thèse de l'accident étayée par des preuves scientifiques et décrites «comme irréfutables» à l'époque à la découverte d'un clochard sévissant dans la région de Rabat à l'aide d'une pierre comme arme spécial pour faire 14 cadavres auxquels vont s'ajouter 6 autres classés dans des dossiers non-résolus ? Amer Abdelali, du fond de sa cellule dans le couloir de la mort à la prison centrale de Kénitra, refuse d'endosser les quatorze cadavres. Il n'en avoue qu'un seul. Celui de Akkari en 2004. Sa thèse est simple : «La police avait des cadavres et pas d'assassin ; quand on m'a arrêté, on a vite fait de tout me coller. D'ailleurs, ils ne vont parler des autres cadavres que bien plus tard. Au début, la police me cuisinait sur le meurtre de ce type avec qui j'avais bu sur la plage et que j'avais tué dans une bagarre. Des jours après, ils me sortent d'autres noms et affirment que c'était moi le tueur». C'est du moins sa version telle qu'on l'a eue ce mardi 31 octobre 2006. Il dit aussi que six autres cadavres sont ajoutés à sa liste. Et il refuse de les admettre. «Non seulement, je suis arrêté pour ce meurtre de la plage auquel on ajoute treize autres affaires, mais au bout de quelques mois, on me met sur le dos six autres cadavres. Ils disent qu'en dix moi, j'ai tué vingt personnes, vous croyez cela possible ? » Ce que je pense n'a pas beaucoup d'importance aujourd'hui. Le plus important est ce que Amer Abdelali sait et que la police a pu vérifier. Et au-delà de tout cela, Amer Abdelali purge aujourd'hui une condamnation à mort et, pour ma part, je pense que rien ne changera cela, même pas un miracle.
Les rixes du métier
«C'était une habitude. Avec des amis, on tournait en rond toute la journée. D'ailleurs, il n'y avait jamais rien à faire pour des types comme nous. Sales, les habits déchirés et noirs de tout ce que nous avions amassé à dormir par terre, dans des décharges et des ruines. On pouvait à peine ramasser de quoi nous payer un ou deux litres de vin rouge ou alors de l'alcool 90 degrés que l'on mélangeait avec du Cola. On buvait d'abord en ville en marchant d'un quartier à l'autre. Puis quand on était usés par les rues, on allait piquer un sommeil sur le sable et avaler d'autres bouteilles. Pour bien boire, il faut être à plusieurs pour pouvoir se faire passer les bouteilles des autres, mais tout seul, une fois ta bouteille vidée, c'est la mer qu'il te reste à boire.» Amer a bu presque toute sa vie en usant ses semelles en compagnie d'autres figures de l'errance urbaine. L'extralucide solitude, il connaît pour l'avoir frotté à toutes les raclures de son existence. Qu'on ne s'avise surtout pas de lui faire la leçon à Amer, il le prend très mal. «Moi, j'ai dit à un flic qui voulait me faire la morale, que je n'avais tué que ce type parce que j'y étais obligé. Et que ce n'est surtout pas un individu comme lui qui va me montrer ce qui est bien et ce qui est mal. Pour tout vous dire, le type que j'ai tapé avec la pierre sur la plage méritait de crever comme moi d'ailleurs, mais ce jour-là, c'était son tour et pas le mien. Je n'aurais pas dû en arriver là, mais il l'avait cherché et c'était moi ou lui. Vous n'avez pas idée de ce monde. Vous vivez dans un autre univers. Dans la rue, il y a des codes, c'est un royaume parallèle avec ses principes et ses règles. C'est chacun pour sa gamelle, et si tu n'as pas la peau dure et le cœur solide, tu ne fais pas de vieux os, mon ami ».
Fosse commune à ciel ouvert
En dix mois, les cadavres commençaient à s'amonceler un peu partout entre Salé, Rabat et l'arrière-pays. Dix mois, quatorze corps raidis par la mort et un coup de pierre sur le crâne. Soit que le tueur est passé à sa vitesse supersonique pour liquider 14 individus en un rien de temps à raison d'un meurtre et demi par mois, soit ce sont plusieurs cas imputables à plusieurs assassins «dont certains courent toujours dans les rues et peuvent frapper encore» Ce qui me dépasse depuis que je rends visite aux condamnés du pavillon B de la prison centrale de Kénitra, c'est l'acharnement de ceux qui l'on accuse d'avoir commis plusieurs meurtres de n'en avouer qu'un seul. Ils sont passibles de la peine de mort pour un seul meurtre selon les circonstances, la préméditation, les à côtés du crime et les points aggravants qui viennent s'ajouter au dossier, mais ils ne veulent assumer qu'un seul crime et refusent les autres. Pourquoi ? Jusqu'à ce jour, je suis incapable de répondre à cette question. Est-ce la volonté de paraître pour moins criminel que l'on est, ou est-ce une façon de mettre l'acte lui-même sur le compte d'un accident de parcours, un grave faux-pas ? «Si j'avais tué les autres, je l'aurais dit. Je n'ai peur de personne, mais c'est un seul homme que j'ai tué et je veux bien payer pour cela.» Quoi qu'il en soit le mode opératoire est le même ou presque pour tous les autres cadavres. Tous frappés à la tête et portant une blessure du côté du sol, ce qui a longtemps fait croire à la police que les victimes étaient tombées ou avaient fait des chutes pour porter des blessures pareilles. Ce n'est que lorsque Abdelali explique en détail comment il a frappé son compagnon de beuverie sur la plage que les enquêteurs ont fait le lien entre un coup de face asséné par un assaillant et la blessure côté sol des victimes. Normal, on peut aisément imaginer Abdelali porter le coup fatal à son «ami» de la main droite, lui fracasser le crâne, et que la violence du coup au lieu de le projeter en arrière le fait vaciller vers l'avant comme lors d'un direct de droite sur un ring sauf que là, avec le volume et la masse ajoutée d'une pierre, on imagine la vitesse et l'impact que cela puisse avoir sur une tête humaine. À moins que la victime ne soit tombée à la renverse et que Abdelali, consciencieux la place face contre le sable pour faire croire à la thèse de l'accident. D'autant plus que toutes les victimes étaient des ivrognes notoires. Inutile de souligner qu'Amer Abdelali nie tout cela en bloc. Pour lui, les autres ont «été victimes d'autres tueurs. Et vous allez voir, bientôt la police sortira les noms de plusieurs criminels, mais moi, je resterai ici».
Le pourquoi
du comment
Ce qui dérange dans cette histoire ce sont les mobiles. Pourquoi Amer Abdelali a-t-il tué tant d'autres clochards comme lui ? «L'alcool, mon ami. Le mauvais vin, l'alcool à brûler et les joints quand je pouvais m'en procurer. Comment veux-tu tenir toute la journée sans boire des litres de ce poison ? Rien qu'à penser qu'à la tombée de la nuit, je n'ai pas un endroit où me cacher, aucun lit pour reposer ma carcasse, ni couverture, ni chaleur, rien qu'à penser à tout ceci, j'étais capable de boire de l'essence et de foutre le feu à la baraque. Alors, on picolait sec jusqu'à la mort, jusqu'au coma et souvent je me suis retrouvé à midi encore endormi sur le sable tout mouillé parce que la nuit, il a plu ou alors j'ai failli être emporté par la marée montante. Parfois, les pêcheurs venaient me tirer de là alors que j'étais encore ivre mort.» Abdelali détaille comment d'autres clochards avaient tenté le suicide en buvant comme des trous : « ils voulaient mourir, et il ne fallait pas compter sur moi pour les en empêcher. Je m'en foutais moi qu'ils clamsent. Je faisais attention à moi jusqu'à un certain point. Mais une fois la limite dépassée, j'aurais pu y passer aussi. Mais bon, c'était le destin. Disons que beaucoup ont été retrouvés le matin le visage tuméfié parce qu'ils sont tombés sur des cailloux, ou parce qu'ils ont rencontré plus durs qu'eux ». Autrement dit, Abdelali tente de nous persuader que sur les 20 cadavres, il pouvait y avoir qui ont été le fruit d'accidents comme de simples coma après une grave cuite. «J'ai vu un type mourir après avoir bu plusieurs bouteilles d'alcool à brûler. Je l'ai dit à la police quand on m'a arrêté. L'un des inspecteurs me harcelait pour lui donner un nom parce qu'il pensait que c'était un autre que j'avais tué aussi. Ce que je crois, c'est que si la police avait 100 dossiers non-résolus, ils auraient pu tous me les coller. J'en suis sûr comme je suis sûr d'avoir tué ce type à la plage».
Alors Amer Abdelali est-il un serial killer qui agit sous l'effet d'impulsions incontrôlées qui le submergent ou est-ce un meurtrier à la petite semaine qui succombe face à la facilité pour se payer deux ou trois gorgées de mauvais vin en plus ?
Aimait-il donner la mort ? Amer Abdelali est insaisissable quand on aborde avec lui le sujet de la mort et de la vue de cadavres humains sur le sable. «Je n'ai jamais voulu tuer personne. Cette fois-là, je n'ai pas pu éviter cela. Mais d'autres fois, croyez-moi, j'étais obligé et j'ai pu éviter le pire». S'il en a épargné d'autres pourquoi pas les 20 cadavres qui collent à son dossier ? Abdelali se tait et refuse de verser dans cette direction qu'il sent peu avantageuse pour lui. Peut-être est-ce encore tout frais car cette affaire, n'a été jugé qu'en 2005 ? Peut-être dira-t-il d'autres choses plus tard, quand le temps aura creusé des sillons dans sa mémoire et que son cœur se sent enfin prêt à s'alléger. Pour le moment, Amer Abdelali garde pour lui les circonstances des meurtres qui lui sont attribués. Il veut bien dire que c'est un coléreux qui peut s'enflammer, fulminer pour empoigner quelqu'un par la gorge et vouloir lui ôter la vie, mais pas tous les jours et surtout pas en 10 mois. Et c'est ce qui semble bizarre. Un viol, cinq ans de prison et quand il ressort, il allonge 20 cadavres sur le sable. Ce sont peut-être les cinq ans qui ont fait naître l'animal tueur en lui. Ou alors la bête qui sommeillait avait trouvé en prison la brèche pour manger de l'homme et en découdre avec plusieurs destinées. Impossible de jouer au profiler dans ce cas. Seul Amer Abdelali connaît sa vérité. Et lui seul pourra, un jour, lever le voile et tout déballer.


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