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De la passion pour rien
Publié dans La Gazette du Maroc le 10 - 03 - 2003

Au cœur d'un univers qui ne procède plus de sentiments innocents et dont la mondialisation-laminoir ne prête qu'aux riches, Abdelaziz Bouteflika et Jacques Chirac décident de refondre les rapports entre leurs deux pays. Mais l'Algérie dans sa lancinante division politique et la France, du haut de son désintéressement, emprunteront-elles la passerelle de la franchise jetée par les deux chefs d'Etat ? Improbable. Après la fête, retour à la case départ.
Tabler sur l'illusion lorsqu'on affronte d'interminables et d'inextricables multitudes est aussi une illusion. Le triomphe pris par la première visite d'Etat d'un président français en Algérie s'avère aujourd'hui largement disproportionné par rapport aux résultats réels de l'événement. Inscrit au registre le plus émotionnel de l'histoire des relations algéro-françaises, le passage de Jacques Chirac à Alger et Oran a, certes rhabillé de franchise le dialogue entre les deux parties jusque-là teinté de susceptibilité. Cependant, le contenu des traités paraphés, l'insignifiante dimension économique des accords conclus et le faible impact de l'offre de coopération formulée par Jacques Chirac réduit les résonances engendrées par l'exceptionnel accueil officiel et populaire rendu au président français.
Car, de mémoire de journalistes, médias algériens et français reconnaissaient que jamais, chef d'Etat étranger n'avait réussi à susciter pareil enthousiasme. Entre les bains de foules algérois et la ballade oranaise au milieu d'une marée humaine, Chirac perçut fort justement le message d'une Algérie dont la mémoire collective dépasse aujourd'hui les passages sombres de l'histoire. Elle se transpose dans l'espérance de rapports générateurs d'un avenir plus gai. Le temps d'une tournée, l'Algérie du malaise social, de la discrimination dans la jouissance des rentes, du chômage et des appréhensions s'est accrochée à l'expertise et à la puissance économique de la France. C'est pourquoi, aucun responsable européen ou américain n'avait jusque-là fécondé autant de littérature, de calculs et d'attentes que l'arrivée du président français. D'autant que par ses positions pacifistes à l'égard de la crise irakienne, par sa constante disponibilité vis-à-vis de l'Afrique – même si le récent sommet France-Afrique du 20 février à Paris brilla par la frilosité de ses amendements – Chirac doubla la mise. Pour la machine économique locale en quête de modernisme, particulièrement les secteurs des finances et des technologies de l'information, il se présentait comme une fenêtre à l'investissement étranger direct. Pour les infatigables demandeurs de visas, il incarnait le messie, mais comme dirait André Fouchereau, plus belle fut la promesse et plus amère se révèle aujourd'hui la déception.
Au lendemain des effluves, l'analyse des résultats concrets de cette visite rappelle l'Algérie aux réalités du terrain. En premier lieu, aucun des cinq protocoles d'accord signés entre ministres algériens et français ne mentionnait de projets précis à mettre en œuvre à brève ou moyenne échéance. Derrière le grand déballage politique, aucune action n'excéda le stade des intentions. Pour le ministère algérien de l'économie, très impatient, pour les chefs d'entreprises attentifs, pour l'Algérie profonde défaitiste et ne comptant que sur elle-même, Jacques Chirac abonda en expressions d'intérêt. À l'exception des chapitres culturel et de l'éducation, aucun chantier n'a été ouvert. La COFACE, dont le président figurait dans la délégation, ne changea pas ses estimations sur les risques à s'implanter dans le pays d'Ibn Badis. Le MEDEF dont le patron et les membres influents visitent régulièrement l'Algérie se cantonnent dans leurs marques de politesse. Si un traité d'amitié respirant la même connotation symbolique et historique que celui qui lie la France à l'Allemagne a bel et bien été signé entre Jacques Chirac et Bouteflika, le volet économique et social est demeuré vide. Chirac n'a pas plus dopé la coopération bilatérale que le lobby français. Les décideurs de l'hexagone appréhendent encore trop fortement les parcours de combattants auxquels sont soumis les candidats à l'investissement. Le président Bouteflika parfaitement conscient de ces lenteurs les dénonce régulièrement. Mais ni lui, ni les ministres compétents n'arrivent à briser l'armature, l'archaïsme et le “je-m'en-foutisme” des administrations, des institutions financières qui ont peur de perdre leur conformisme douillet par la mise aux normes internationales et d'une économie des services quasi-inexistante. La séquence-type de la société Schneider voulant s'installer en Algérie, il y a deux ans, devait suffisamment être connue par la délégation présidentielle pour justifier sa prudence dans ses engagements quant au développement du partenariat : ayant demandé 10 lignes pour son bureau de liaison, ainsi qu'un certificat de séjour, le président de la firme Schneider obtenait un seul téléphone au bout de 45 jours et d'innombrables gymnastiques. Quant à sa régularisation administrative, elle lui parvint six mois plus tard, alors qu'il avait décidé d'arrêter les frais.
Aussi symptomatique se révèlent les indicateurs de la présence économique française hors hydrocarbures en Algérie. Le ballet incessant du MEDEF à Alger ne s'est concrétisé que par un maigre volume d'investissement : 600 millions de dollars. Dans le même esprit, le flux commercial entre les deux rives n'excédait pas les 5,2 milliards de dollars en 2002, dont 2,8 milliards au titre des exportations algériennes, pratiquement en hydrocarbures. En somme, parce qu'elle représente le premier fournisseur de l'Algérie en s'accaparant 25,79 % des marchés contre 15,09 % à l'Espagne, 10,07 % pour l'Italie et 9,91 % au compte des USA, la France se complait dans son rôle de dominateur. D'où la frilosité des ambitions de partenariat finalement répercutée par le voyage de Jacques Chirac à Alger. Pourtant, du côté algérien, le regard et la méfiance à l'égard de la francophonie a viré. Le voyage de Bouteflika à Beyrouth pour le sommet força le déclic, en dépit des réticences arrières dues à la propagation de l'islamisme. La langue de Molière n'est plus diabolisée. En dehors des élites qui lui sont restées fidèles, elle s'est même propagée vers une jeunesse qui rêve de changements. C'est dire que même si l'espace francophone réhabilité à Alger visait des prolongements économiques, de nouvelles acquisitions scientifiques et technologiques, le voyage de Jacques Chirac n'a fait qu'émoustiller quelques illusions. A l'évidence, la France avait peur de promettre beaucoup, pour se dispenser plus tard de donner peu.


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