Le Maroc et l'Europe misent sur les carburants durables pour l'aviation    CGEM : un bilan 2023-2026 "solide", marqué par des avancées "concrètes"    Le Bayern Munich terrasse le Real Madrid et s'envole vers les demi-finales    Abiy Ahmed et Ndayishimiye scellent une nouvelle étape de coopération    Booder de retour sur scène avec "Ah... l'école !", un spectacle entre rires et regard lucide sur l'éducation    EasyJet lance à Marrakech sa première base aérienne en Afrique    Casablanca : ZLECAf Trade Finance Summit au service du développement des entreprises en Afrique    Matières premières : les tensions changent de visage    L'ambassadeur de France en visite à Laâyoune réaffirme le soutien de Paris au développement des provinces du Sud du Royaume    Quand la diplomatie chinoise redessine les équilibres entre le Moyen-Orient et le Pacifique    Réseaux sociaux : Macron pousse l'Europe à dire stop pour les moins de 15 ans    Espagne : Polémique autour de l'exclusion des Sahraouis de la régularisation des sans-papiers    PL sur la profession d'avocat : Ouahbi propose un mandat unique pour les bâtonniers    Le jeune marocain Ilian Hadidi attise les convoitises sur le marché européen    Lions de l'Atlas : Fathi Jamal tranche, Mohamed Ouahbi est l'homme fort    CAN 2025 : le TAS retarde le verdict, le Maroc en champion au Mondial 2026    Maroc - Espagne : Coordination sécuritaire renforcée à Las Palmas    Marruecos - España: Coordinación de seguridad reforzada en Las Palmas    CNP: Bensaid defiende la interacción del gobierno con el Tribunal Constitucional    GNV deploys two LNG vessels on Tangier Med route for Marhaba 2026    Artisanat : l'alphabétisation comme nouvel outil de qualification    IA dans l'éducation : le Conseil supérieur appelle à une politique publique dédiée    Croissance, investissement, emploi : Akhannouch met en avant un cap économique renforcé    Mohamed Hmoudane : La littérature et la poésie s'invitent à la Fondation Hassan II pour les MRE    Tour Mohammed VI : Viser le ciel    Paul Biya réintroduit la fonction de vice-président dans la Constitution    Dominique Ouattara découvre les richesses culturelles du Maroc à Abidjan    CDG Invest Growth intègre le capital d'Innoflex, qui lève 200 MDH    Le Maroc rejoint un groupe de travail de la Maison-Blanche pour sécuriser le Mondial 2026    Le temps qu'il fera ce mercredi 15 avril 2026    Les températures attendues ce mercredi 15 avril 2026    Bourse de Casablanca : ouverture en territoire positif    Maroc - Espagne : La coopération a permis d'arrêter 153 jihadistes depuis 2015    La chanteuse Katy Perry dans la tourmente après des accusations d'agression sexuelle    Les opérateurs de l'industrie cinématographique appelés à s'adapter aux dispositions du nouvel arsenal juridique avant le 31 août 2026    Défense : Les Etats-Unis intègrent le Maroc au système Link-16, réservé aux membres de l'OTAN    Maroc-Gabon : un partenariat bilatéral appelé à monter en puissance    Santé : 15 nouveaux hôpitaux livrés en 2026 et 3.000 lits supplémentaires au Maroc    Taroudant accueille la 11e édition du Moussem des écoles traditionnelles    Carburants au Maroc : pas d'entente, mais des pratiques tarifaires pointées du doigt    Les Etats-Unis intègrent le Maroc dans la sécurisation du Mondial 2026    Réorganisation du CNP: Le gouvernement intègre les observations de la Cour constitutionnelle    Le nouveau spectacle de Booder En tournée à Casablanca et à Marrakech    Maroc – Norvège : les Lions de l'Atlas poursuivent leur préparation pour le Mondial 2026    Double évènement. Lancement de « Rabat Capitale mondiale du livre UNESCO 2026 » à la veille du 31e SIEL    CCM: 5 projets sélectionnés pour participer au Marché international du film d'animation d'Annecy    Azoulay : nouvelle jeunesse pour le Musée d'Essaouira    Ligue des champions : les quarts retour démarrent ce soir    







Merci d'avoir signalé!
Cette image sera automatiquement bloquée après qu'elle soit signalée par plusieurs personnes.



M. S. Janjar : «Al Azhar et la Qarawyine sont des musées de l'islam médiéval»
Publié dans La Vie éco le 21 - 05 - 2004

Dans le Maroc de l'après 16 mai, on ne dispose pas encore de véritable projet de réforme de l'enseignement religieux.
L'enseignement dispensé reste marqué par la confusion entre le «croire» et le «savoir».
Aborder la religion hors du registre de la foi et de la conviction reste tabou alors que cela constitue un élément essentiel pour toute ouverture.
Mohamed Seghir Janjar, chercheur en anthropologie et directeur-adjoint de la Fondation du Roi Abdul-Aziz Al Saoud, revient ici sur les raisons qui ont fait avorter toutes les tentatives de réforme de l'enseignement religieux dans le monde arabo-musulman.
La Vie éco : Au lendemain du 16 mai, des voix se sont élevées pour accuser l'enseignement religieux. Jusqu'à quel point les contenus dispensés par cet enseignement contribuent-ils à produire une pensée extrémiste ?
Mohamed Seghir Janjar : Je ne pense pas qu'on puisse isoler l'enseignement religieux de l'ensemble du système éducatif dans le sens où ils procèdent d'un même état d'esprit et d'une même démarche.
Par ailleurs, il faut reconnaître que l'enseignement dispensé par les institutions académiques classiques (Etudes islamiques, Dar Al Hadith Al Hassania, Al Qarawyine) reste marqué par le dogmatisme, la reproduction du corpus traditionnel et la confusion épistémologique quasi-totale entre les niveaux du «croire» et du «savoir».
Quant aux textes fondateurs des autres religions monothéistes (Ancien et Nouveau Testaments), ils ne sont pas étudiés directement dans le texte. De plus, rares sont les étudiants de ces établissements qui maîtrisent les langues étrangères ou qui ont accès aux langues anciennes (l'araméen, le syriaque ou l'hébreu ancien). On manque aussi de spécialistes en archéologie des civilisations d'Orient, d'enseignants des méthodes philologiques, sémiologiques, de l'analyse critique des textes anciens et de l'histoire et de l'anthropologie des religions ou de l'étude comparée des religions.
Le fait d'avoir intégré l'islam, dans le système éducatif national, sans l'avoir modernisé auparavant, n'est-il pas à l'origine de ces tares ?
Je dirai plutôt que l'école nationale moderne a rajouté à un enseignement religieux qui a toujours été là, de nouveaux savoirs dans une sorte de juxtaposition, mais sans prendre la peine de penser le système éducatif dans sa globalité. Il ne faut pas oublier qu'avant l'avènement de l'école moderne, l'enseignement et la religion étaient constitutifs l'un de l'autre. Les deux avaient pour finalité de fonder l'ordre social et de permettre aux gens d'accéder à leur patrimoine, voire de se l'approprier.
Certes, personne ne conteste la nécessité quasi existentielle de l'enseignement religieux, mais toute la question est de savoir quelle serait la finalité de cet enseignement, aujourd'hui, pour les Marocains du XXIe siècle. En même temps, il ne semble pas, malgré la polémique qui a suivi les événements du 16 mai, que l'on dispose d'un véritable projet à même de remettre en question la vieille finalité du système éducatif en matière de religion : donner à l'élève (et aussi à l'étudiant) des réponses toutes faites (puisées essentiellement dans le fiqh) avec ce que cela suppose comme vision statique du monde et de l'histoire, ainsi que l'éternelle rhétorique sur l'impératif retour aux sources pures de l'islam pour faire face au vide spirituel provoqué par la civilisation matérielle occidentale.
Quant au projet de modernisation de la pensée islamique, le moins que l'on puisse dire c'est qu'on est loin de réunir les conditions de son éclosion. La léthargie dans laquelle se trouve notre enseignement supérieur n'y aide en rien. A cela, il faudrait ajouter la méconnaissance générale des grandes œuvres de la recherche occidentale sur l'islam ou celles de penseurs musulmans novateurs : Mohamed Iqbal, Fazlur Rahman, Abdoulkarim Sorouch, Moujtahid Chabastari et d'autres.
Qu'ont donné les tentatives de réforme de l'enseignement religieux dans les autres pays musulmans ?
Il y a eu, dès le XIXe siècle et jusqu'à une période récente, de multiples tentatives de réforme de l'enseignement religieux dans les pays musulmans (en Inde, Pakistan, Indonésie, Turquie, Egypte, Tunisie, Maroc, etc.), mais, comme l'a très bien expliqué le penseur pakistanais Fazlur Rahman (in Islam and Modernity, 1982), les divers systèmes éducatifs adoptés en terre d'islam sont restés prisonniers de l'approche adoptée par la paradigmatique réforme ottomane (tanzimat), qui s'est fondée sur l'idée naïve consistant à juxtaposer le «savoir utile» (sciences et technologies modernes) et le savoir identitaire traditionnel (religion, littérature, histoire de l'islam, etc.).
On a cru que la société allait ainsi tirer profit des fruits de la modernité sans payer le prix que furent les grandes ruptures vécues par les nations occidentales, tout en maintenant sa cohésion, son ancien système de valeurs et le contact permanent avec son passé et son patrimoine.
C'est ainsi que des institutions comme Al-Azhar, la Zaïtouna ou la Qarawyine sont devenues des sortes de musées de l'islam médiéval et se sont coupées des savoirs de notre temps. Les retouches superficielles (introduction des tables et des chaises, le système des examens ou l'injection d'une dose minimale insuffisante de langues étrangères et de sciences modernes) n'ont servi qu'à accentuer leur marginalisation.
Au fur et à mesure que se développait l'enseignement moderne, elles se sont spécialisées dans l'accueil des enfants issus du monde rural et des couches sociales défavorisées des villes qui n'avaient pas accès à d'autres établissements.
En fait, la non-intégration organique des formes d'éducation ancienne et moderne arrangeait les responsables politiques et sécurisait les ouléma. On a ainsi tourné le dos à la philosophie, à la critique historique et aux grandes mutations qu'a connues le savoir universel grâce aux développements modernes des sciences humaines et sociales.
La Tunisie a connu, il y a quelques années, une grande réforme de son enseignement religieux. On dit qu'elle a été audacieuse…
La Tunisie a effectivement connu, entre 1989 et 1996, une réforme de l'enseignement religieux menée sous la houlette de Mohamed Charfi qui était, à l'époque, ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. C'est une réforme qui a suscité et continue de susciter une vive polémique en Tunisie et au-delà.
Faut-il rappeler les conditions de la réforme tunisienne : confronté au défi politique qu'incarnait la montée en puissance du mouvement islamiste (Nahda), l'Etat tunisien a considéré qu'il fallait procéder à la reconstruction de nouveaux référentiels disciplinaires au diapason de la modernité.
Le diagnostic de M. Charfi et de son équipe a été que les anciens programmes et les manuels scolaires ne remplissent plus leur fonction éducative et engendrent des effets négatifs dans le champ politique. La situation exigeait, ainsi, plus que le toilettage des manuels scolaires, mais une véritable refonte de l'enseignement religieux.
Il est peut-être trop tôt pour avancer une évaluation objective. En tout cas, les avis sont partagés. Les uns font l'éloge de ce qu'ils considèrent comme une grande réforme courageuse et salutaire. Les autres soulignent son caractère imposé et l'absence d'adhésion des principaux concernés (les enseignants), qui l'auraient détournée de sa finalité initiale.
Faut-il, à ce propos, rappeler l'expérience kémaliste à la lumière de l'évolution actuelle de la Turquie ? Ne doit-on pas se méfier de ces réformes qui affichent la modernité et dont les maîtres d'œuvre sont des régimes politiques marqués par le sceau de l'autoritarisme ? Il me semble que la rénovation du champ des idées et des valeurs exige, par contre, la liberté de pensée, élément vital pour l'épanouissement d'une intelligentsia créative et de mouvements socio-politiques susceptibles de porter des grandes réformes.
Quelles seraient les grandes lignes d'une réforme de l'enseignement ?
Les grandes réformes du système éducatif en général et de l'enseignement religieux en particulier sont des moments rares et particuliers dans l'histoire d'une nation. Ce qui est fréquemment appelé «réforme» n'est en fait que du bricolage administratif et du replâtrage pédagogique. Les grandes réformes sont, par contre, inséparables d'une reconfiguration du champ politique et d'une restructuration des discours autour d'objectifs et de thèmes mobilisateurs. D'où l'importance capitale de la réflexion intellectuelle et de la participation des acteurs politiques à instruire un débat de société.
Il s'agit ensuite de vastes chantiers, qui s'étalent sur le moyen et le long termes, et qui exigent de la détermination politique et le plus large consensus national possible. Car, quels que soient les choix opérés, ils nécessiteront de la pédagogie, de l'explication et l'adhésion des forces vives du pays, notamment le corps enseignant.
La formation des formateurs est au cœur de la question. De même que l'essor de la recherche, l'épanouissement d'une pensée scientifique libre et rigoureuse, le renouveau de la pensée théologique au sein de nos universités en constituent des conditions importantes.
Les défis sont aujourd'hui trop importants pour qu'on continue à se limiter aux vieilles recettes de «nettoyage» des manuels scolaires, en substituant aux anciennes platitudes de nouvelles formules creuses, même si elles renvoient à des discours à la mode. Nos élites intellectuelles et politiques ont le devoir d'ouvrir le débat autour de questions fondamentales et contribuer à éclairer l'opinion publique et les décideurs.
Quelles finalités devons-nous donner à l'éducation et à l'enseignement religieux ? Est-ce la consommation de discours dogmatiques, certes mobilisateurs, mais qui arrachent les textes à leurs contextes et les manipulent comme des absolus jetés à la figure de l'Autre, considéré comme la source de tous nos malheurs ?
L'enseignement religieux doit-il rester une discipline coupée des autres champs du savoir ou intégrer les acquis de la raison humaine ? Doit-il chercher l'adhésion, véhiculer une prédication (daâwa), ne transmettre que des convictions arrêtées et des vérités définitives ou, au contraire, doit-il produire du sens, développer la conscience historique des jeunes et éveiller chez eux les sens éthique et esthétique ?
On peut également s'interroger sur la place que notre enseignement devait accorder au «fait religieux» en tant que fait social produit dans un cadre humain, historique et géographique.
Autrement dit, nos jeunes ont le droit d'approcher aussi le religieux hors du registre de la foi et de la conviction ; en tant qu'objet de connaissance et moyen de compréhension des sociétés humaines. C'est sans doute au prix d'une articulation équilibrée du «croire» et du «savoir» qu'un enseignement religieux est aujourd'hui possible
Les systèmes éducatifs adoptés en terre d'islam sont restés prisonniers de l'idée naïve consistant à juxtaposer le «savoir utile» (sciences et technologies) et le savoir identitaire traditionnel (religion, littérature).
m.s. janjar
Directeur adjoint de la Fondation Al Saoud, à Casablanca
Ce qui est fréquemment appelé «réforme» n'est en fait que du bricolage administratif et du replâtrage pédagogique.


Cliquez ici pour lire l'article depuis sa source.