Trois artistes, trois époques, un même malaise : le corps féminin. En marge de la foire 1.54 à Marrakech, la Matisse Art Gallery aligne Derain, Drissi et Iqbi autour du nu. Pas pour célébrer une tradition, mais pour exposer ce qu'elle cache encore : domination, tension et faux-semblants esthétiques. Suivez-nous sur WhatsApp Suivez-nous sur Telegram On peut toujours dire «regards croisés». C'est pratique. Ça évite de dire affrontement. À la Matisse Art Gallery, en marge de la foire 1.54 à Marrakech, ce ne sont pourtant pas des regards qui se croisent, mais des visions qui s'opposent – parfois violemment – autour d'un même point de friction : le corps féminin. André Derain ouvre le bal. Le maître, le père, la ligne sûre. Ici, le nu est sage, tenu, presque docile. Le dessin rassure. Le corps féminin est une forme à résoudre, pas une question à poser. Tout est à sa place, rien ne déborde. La femme est encore un territoire calme, maîtrisé, neutralisé. Une vision d'un autre temps, peut-être. D'un temps où l'on croyait encore que la beauté suffisait à tout expliquer. Puis Mohamed Drissi arrive comme une dissonance nécessaire. Le corps se tord, se déforme, s'exagère. Il devient malaise. Chez lui, le nu féminin n'est jamais confortable. Il est traversé par l'angoisse, chargé de tensions sociales, lesté d'interdits. Ce n'est plus un corps à regarder, mais un corps à lire. Et ce qu'on y lit n'a rien d'apaisant : une humanité inquiète, souvent amère, parfois ironique, toujours en déséquilibre. Avec Abderrahim Iqbi, la politesse vole définitivement en éclats. Les corps sont nus comme on est en insurrection. Plus d'idéal, plus de promesse. Des figures presque fantomatiques, ironiques, cruelles, qui sabotent les normes et se rient des archétypes. Ici, la nudité ne cherche ni à séduire ni à expliquer. Elle attaque. Elle conteste. Elle refuse de jouer le jeu. On comprend alors que cette exposition ne raconte pas «le nu féminin à travers les époques». Elle raconte autre chose, de bien plus dérangeant : notre incapacité persistante à regarder le corps des femmes autrement que comme un objet de projection – esthétique, morale ou politique. Derain apaise. Drissi fracture. Iqbi dynamite. Et le spectateur, lui, est coincé entre ces trois postures, sommé de choisir son camp. La galerie parle de liberté artistique. Très bien. Mais la véritable liberté, ici, n'est pas dans la diversité des styles. Elle est dans ce moment précis où l'exposition cesse d'être confortable. Là où le nu féminin ne rassure plus, n'illustre plus, ne décore plus. Là où il devient une accusation silencieuse. Car au fond, cette exposition dit une chose simple, et profondément inconfortable : le corps des femmes n'a jamais été un thème artistique neutre. Ceux qui continuent à le croire regardent encore sans voir. La Nature, Mohamed Drissi, aquarelle 2001, illustration d'une phrase poétique de Michel Bohbot, écrivain, expert d'art et ami de Drissi : «Notre poumon. Il dépose en douceur ses mailles sur nos têtes». *Du 6 au 12 février, à Matisse Art Gallery, Marrakech.